L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 33 sur 103

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L’empire du vampire T1

IX - Du sang sur l'étoile

 IX 

 

Du sang sur l’étoile

 

« elle est devenue ma routine quotidienne les deux semaines T

suivantes. Crottin le matin, exercices durant la journée, et la nuit, après quelques heures de sommeil volé, volumes poussiéreux en compagnie de la sœur novice Astrid Rennier. Honnêtement, je pouvais imaginer une pire façon de passer mes soirées.

» Les journées étaient une tout autre paire de manches.

» Nous venions à peine de rentrer à San Michon, mais l’entraînement au gantelet a repris immédiatement, plus dur que jamais. Malgré le froid glacial, Aaron et moi terminions les séances en nage. Je savais que Greyhand n’aurait pas hésité à me supprimer, si Khalid l’avait ordonné. Cependant, le fait qu’on ne m’avait pas traîné au Pont m’indiquait que sa prudence l’avait emporté sur les craintes de Talon à propos de mon ascendance. Si impitoyable que soit Greyhand, il avait fait mon éloge auprès du séraph dans la Fonderie. Une partie de moi avait toujours à cœur de le satisfaire. Pour le reste, mon sentiment dominant était la peur. En vérité, je ne savais plus à quoi m’en tenir avec lui.

» Entre-temps, d’autres initiés étaient également rentrés à San Michon. Nous manquions presque de place au gantelet. Un jour, de Coste et son compère à face de poisson de Séverin s’entraînaient sur la faux, tandis que je pilonnais le hérisson, avec le jeune Fincher à côté de moi. La séance se déroulait sous le regard attentif de Greyhand et du maître de Fincher, frère Alonso.

» De souche nordique, Alonso était un homme massif et large d’épaules, à la voix tonitruante et aux cheveux bruns. Une grande balafre irrégulière et verticale sur le côté gauche du visage lui donnait une mine féroce. Il avait retiré sa capote, révélant des bras aux nombreuses cicatrices et couverts de splendides tatouages de la Viergemère, de Raissa, l’ange de la justice, et de mon homonyme, Gabriel, l’ange du feu. Il nous observait Finch et moi, buvant de temps en temps une petite gorgée à une flasque en argent.

» “Tu laisses encore traîner ce pied, de León, m’a mis en garde Greyhand.

— Oui, maître, ai-je répondu, changeant de position.

— Et noue-moi correctement ces jolies mèches en arrière, si tu ne veux pas que je te tonde comme un mouton.

— Ton gars bouge bien, Greyhand, a marmonné Alonso. Pour un sang-gueux.”

» Hérissé par sa remarque, j’ai marqué un temps d’arrêt dans mon exercice pour saluer. “Merci, frère. Le haut-sang à qui j’ai botté le cul à Skyefall sans l’aide de personne a certainement été du même avis.

— Ça suffit, de León, a grogné Greyhand. L’orgueil est un péché.”

» Alonso a eu un petit rire, alors qu’il portait de nouveau la flasque à ses lèvres. “Et impétueux avec ça, hein, mon gars ! Le feu du Nordlund. Tu penses en avoir assez pour battre le jeune Fincher ici présent ?”

» J’ai regardé mon camarade, alors que Finch s’interrompait à son tour, me fixant de ses yeux mal assortis. Il était rapide et précis, mais plus petit que moi. Il n’avait aucune allonge. Et le sang Voss qui coulait dans ses veines ne lui donnerait aucun avantage à l’épée.

» “J’en ai assez pour battre Fincher, ai-je déclaré. Et n’importe quel autre initié dans ce gantelet.” »

Jean-François arqua un sourcil. « Sérieusement, de León ?

— Que voulez-vous que je vous dise ? » Le saint d’argent haussa les épaules. « Après mon exploit avec le fils de Blanchet, j’avais encore un peu la grosse tête. En plus, je trimais pire qu’un âne dans cette arène, et j’en avais marre qu’on me traite comme de la merde, à cause de mon sang. Surtout si, au bout du compte, je n’étais pas un sang-gueux.

» Mes vantardises m’ont valu des regards mauvais de la part de Greyhand, mais Alonso a éclaté de rire.

» “Il a des couilles, le bougre ! D’accord, vas-y, Finch ! Dans le cercle. Vous autres !” a hurlé Alonso à de Coste et de Séverin, leur montrant une pièce de monnaie brillante sortie de sa poche. “Un tournoi, vous êtes partants ? Un royal d’or pour le vainqueur !”

» Greyhand a froncé les sourcils et s’est encore rembruni, mais si ma grande gueule m’avait fourré dans ce pétrin, il n’était pas du genre à m’en tirer. De Coste et de Séverin se sont approchés, se tenant au bord de l’étoile à sept branches. Fincher s’est mis en garde, les lèvres pincées. Après un regard en direction de son maître, il a craché sur la pierre froide.

» “J’vais devoir te botter le cul, Chaton. Sans vouloir te vexer, hein ?”

» Et vif comme l’éclair, il s’est précipité sur moi, visant ma gorge. J’ai prestement bloqué son attaque, ai fait un bond de côté et, portant un coup à mon tour, lui ai fait lâcher son épée.

» Reculant, je l’ai laissé ramasser sa lame.

» “Il en faut plus pour me vexer.”

» L’œil mauvais, Fincher a fendu l’air de son arme. Plus prudent cette fois, il a enchaîné une série de coups fulgurants selon un schéma tête, poitrine, tête, ventre. Mais je connaissais ce refrain, pour l’avoir moi-même si souvent repris. Il était gravé dans mes os. Je ne faisais qu’un avec l’acier : il était ma mère, mon père, mon ami. De nouveau, j’ai désarmé Fincher. Puis, d’un violent coup de coude, je lui ai fendu la lèvre jusqu’au menton. Il s’est écroulé dans le cercle. J’ai pointé ma lame vers sa gorge, mon cœur s’emballant à la vue de son sang.

» “Rends-toi, frère.”

» Fincher a essuyé sa lèvre ouverte. “Au meilleur des trois manches ?

— Les chatons ne savent pas compter aussi loin”, ai-je souri.

» Finch a lancé un regard à son maître. “Alors, je me rends”, a-t-il grommelé.

» Je lui ai tendu la main pour l’aider à se relever. Finch a grimacé et s’est frotté le menton, mais il n’a pas paru trop mal prendre les choses. Le frère Alonso a tapé dans ses grosses mains et a souri. “Joli coup, de León. Fincher, toi et moi avons du pain sur la planche, il me semble.

— Oui, maître, a marmonné Finch, les yeux baissés.

— De Séverin, à ton tour, a crié Alonso au garçon plus costaud. Voyons ce que vaut ce sang-gueux contre un Dyvok.”

» De Séverin a lancé un regard à Greyhand, comme pour demander la permission, mais cette fois encore, mon maître a choisi de ne pas intervenir. Ma grande gueule. Mon problème. Le jeune aristocrate a donc soulevé ses épées d’exercice, souri d’un air narquois à de Coste, et s’est avancé sur l’étoile.

» Sous sa tunique délacée, j’ai vu l’ours grondant gravé sur sa poitrine – le symbole du Sang Dyvok. Tous les demi-sang jouissaient d’une force surnaturelle, mais les Dyvok étaient foutrement terrifiants. La plupart maniaient des épées à deux mains d’une seule, et une règle tacite du gantelet voulait qu’ils n’utilisent que des armes en bois, de peur qu’ils ne coupent en deux leurs partenaires d’entraînement.

» De Séverin a brandi dans chaque main une lame de la taille d’un arbrisseau.

» “Adieu, sang-gueux.”

» Les lames ont fendu l’air en mugissant et frôlé ma tête. J’ai bondi en arrière, les yeux écarquillés, alors que de Séverin avançait implacablement. Nous avons dansé un moment, lui enchaînant les coups avec une fureur mesurée, moi me tenant hors de portée. Bien que la longueur de ses armes avoisine le mètre quatre-vingts et qu’il soit d’une force terrifiante et tout en muscles, de Séverin manquait quelque peu de finesse. Mais surtout, il n’avait rien à prouver. Contrairement à moi. Ne jetez à un homme que les restes de votre table, vous l’affamerez longtemps avant de l’amaigrir. Et la faim est capable de transformer les chiots en loups, et les chatons en foutus lions.

» J’ai fait glisser sur le côté un coup de la main droite de de Séverin, détourné un autre de la gauche, et je suis entré à l’intérieur de son allonge. D’aussi près, ces grandes épées devenaient peu maniables, avec ou sans force surhumaine. Trop lent, il n’a pas pu m’empêcher de lever brutalement mon pommeau vers sa mâchoire. L’impact l’a envoyé basculer en arrière, dans un arc de salive pleine de sang. De Séverin a violemment heurté la pierre, crachant un chapelet de jurons. J’ai baissé ma lame vers sa gorge.

» “Je me rends”, a-t-il grogné, les canines brillantes.

» Alonso s’est tourné vers Greyhand, haussant un sourcil broussailleux. “Un sacré bagarreur, celui-là.

— Pour un sang-gueux”, ai-je ahané.

» Le sourire d’Alonso s’est élargi, tirant sur sa cicatrice. “De Coste. À ton tour.

— Nous en avons assez vu, est intervenu Greyhand.

— Ah, allons, frère, a répondu Alonso, toujours avec un grand sourire. Un peu de sang, c’est bon pour…

— J’ai dit assez”, a répété Greyhand, croisant le regard d’Alonso. Bien qu’il soit plus petit, plus mince, le ton de mon maître ne souffrait aucune contestation. “Ces deux-là sont mes apprentis, frère. Je refuse qu’ils versent leur sang sans raison, en se battant entre eux.”

» Greyhand veillait toujours sur nous. Ça forçait mon respect, en dépit de son masque dur et froid. Mais entre de Coste et moi, l’air demeurait chargé de rancœur, comme une nappe de brouillard si épaisse que nos lames d’entraînement n’auraient pas suffi à la couper. Son coup de poing dans le ventre et ses menaces restaient gravés dans ma mémoire. De son côté, je voyais bien qu’il m’en voulait toujours de l’avoir éclipsé à Skyefall.

» “Maître, ai-je dit. Je donnerai volontiers une leçon à ce…

— J’ai dit non, initié. Je ne le répéterai pas.”

» J’ai regardé Aaron dans les yeux, avec une moue dédaigneuse. “L’ange de la fortune te sourit, chien.

— … Comment m’as-tu appelé, Bouseux ?

— L’autre jour, quand tu m’as frappé, tu m’as pris en traître, comme un chien. À la régulière, je t’aurais défoncé le crâne et tu n’aurais plus une dent debout. Tu es un lâche, de Coste.”

» Il n’en a pas fallu davantage. Aaron s’est jeté sur moi, avec la force d’un marteau et la rapidité d’un serpent, les traits tordus par la rage. Il a abattu sa lame vers ma gorge, comme s’il avait la ferme intention de me tuer. J’ai détourné son coup, mais il m’a percuté de plein fouet. Ensuite, notre affrontement a dégénéré en bagarre, comme entre deux mômes de 5 ans. Aaron a empoigné ma tunique et m’a planté son coude dans la gorge. Je lui ai écrasé mon poing contre sa bouche, souriant alors que je sentais ses lèvres se fendre contre ses canines.

» “Assez !” Greyhand nous a attrapés par la peau du cou et nous a séparés. De Coste et moi nous sommes encore agités un moment, jusqu’à ce que notre maître me laisse tomber sur le cul et repousse Aaron. “Vous n’êtes pas des corniauds dans une cour de ferme !

— C’est lui qui a commencé !

— Et je n’ai pas terminé, pourriture de sang-gueux ! Putain, je vais te tuer !

— Assez !” a beuglé Greyhand.

» La fureur dans sa voix nous a calmés. Aaron et moi nous sommes regardés, de part et d’autre du cercle, tandis qu’Alonso, Finch et de Séverin assistaient à la scène en silence.

» “Rappelez-vous qui vous êtes, où vous êtes ! a exigé Greyhand. Des initiés de l’ordre d’Argent ! Tous les deux  ! Des frères dans le sang et l’argent. Une nuit prochaine, l’un de vous pourrait tenir la vie de l’autre entre ses mains. Les Morts se moquent de notre origine ou de notre famille. Pour eux, nous avons tous le même goût ! Maintenant, faites la paix !”

» Aaron et moi avons échangé des regards mauvais, les yeux brûlant de haine.

» “Faites. La. Paix.”

» Nous avons encore attendu un moment. Puis, à contrecœur, de Coste et moi avons fini par nous serrer la main, murmurant de vagues paroles d’apaisement qu’aucun de nous ne pensait vraiment.

» Je savais que ce n’était pas la fin de notre querelle. Loin de là.

» Pour nous punir, Greyhand nous a épuisés à la tâche ce jour-là. Longtemps après que Fincher et Alonso sont partis, que même de Séverin a pris congé, nous avons poursuivi nos exercices, comme si notre maître croyait pouvoir évacuer notre hostilité avec la sueur. Nous n’avons connu de répit qu’au moment où les cloches de la cathédrale ont sonné l’heure des vêpres. Mais après la messe, Greyhand nous a ramenés au gantelet pour continuer l’entraînement. Quand je me suis écroulé dans mon lit, j’étais presque comateux, et j’ai sombré dans un sommeil que seuls les cadavres nous envient.

» Je ne me suis réveillé que des heures plus tard, dans le noir, pris d’une soudaine angoisse.

» J’étais en retard à mon rendez-vous avec Astrid. »

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