L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 85 sur 103

Pages du PDF

L’empire du vampire T1

XI - La nuit comme un couperet

 XI 

La nuit comme un couperet

 

« n degré. C’est la différence entre liquide et solide. Ce qui U

sépare l’eau de la glace. Mais ceux qui ont grandi dans les régions les plus froides sauront sentir le changement qui survient au cœur de l’hiver, ils auront appris à l’anticiper, à vivre avec. Le jour, la lumière baisse ; la nuit, la désolation fait naître des pensées plus sombres. Alors que le paysage se transforme alentour, dans l’esprit aussi, les contours bougent. L’obscurité semble plus lourde, quand la neige fondue pèse sur la cape du voyageur. Une barbe figée par le givre rend parfois même un sourire douloureux. Le rire est à éviter. Le printemps fleurit, et l’automne rouille. Mais l’hiver ?

» L’hiver mord.

» Dix jours plus tôt, nous étions entrés dans la forêt septentrionale, où la nuit tombait comme un couperet. Les pousses phosphorescentes de marifonge diffusaient une lueur bleue spectrale. Les pustules de ventre-de-mendiant et les vrilles irrégulières d’épinombre couvraient toutes les surfaces. J’étais un paquet de nerfs, constamment en alerte, alors que je menais Dior et Fortuna entre les arbres tordus.

» Quelle ironie tout de même ! C’était à moi – moi entre tous – que revenait de veiller sur le salut de l’empire, cet empire qui m’avait tourné le dos, toutes ces années plus tôt. J’ignorais la vérité sur Dior, sur son sang et son pouvoir de tout changer. Une seule chose me tenait à cœur : assurer sa sécurité. Je dormais à peine. La nuit, je m’asseyais avec Cendreuse à la main, et je montais la garde, pendant que Dior rêvait. Mon pouls accélérait à chaque craquement de brindille. Des yeux s’allumaient comme des bougies dans l’obscurité, s’éteignant immédiatement, dès que je regardais dans leur direction. Le matin au réveil, des empreintes gravées dans la neige autour du feu témoignaient du passage de visiteurs nocturnes, peut-être des loups. Mais le nombre d’orteils ne correspondait pas toujours, pas plus que les effluves de pourriture et de soufre.

» Le onzième jour, nous avons débouché dans une clairière, au centre de laquelle se dressait un arbre séculaire. Y pendaient des sculptures en brindilles… et des cadavres, relativement frais pour certains. Les arbres alentour penchaient vers l’ancêtre, leurs branches jointes à la manière des mains d’un pénitent. Des vrilles d’asphyxia parachevaient le tableau tels des rideaux de cheveux sur les têtes inclinées. Des voix imploraient, juste au-dessus du seuil d’audition. Je jure avoir entendu un arbre chuchoter sur notre passage. Saoirse nous avait mis en garde contre les ravages du Fléau dans la région. Mais en vérité, elle avait été loin du compte.

» Dior a regardé autour d’elle et a frissonné. “Et tu te demandes pourquoi je n’ai jamais quitté la ville.

— Non, ai-je répondu. Vraiment pas.

— Je ne pense pas que nous aurions dû passer par là.

— Ne te plains pas à moi, ai-je sifflé.

— Et pourquoi pas ?

— Parce que… j’aimerais mieux pas ?”

» Quel sens de la répartie !

» J’ai lancé un regard mauvais à l’épée dans ma main. “Garce, tu m’as planté. À ta place, je m’abstiendrais de tout commentaire encore quelques jours.”

» Je t’ai p… présenté des excuses. Qu’est-ce qu’il te f… faut de plus ?

» “La promesse de ne plus recommencer ? Ce serait un bon début.”

» Ça… je ne p… peux pas m’y engager.

» “Tu sens ça ?” a demandé Dior.

» J’ai humé l’air, acquiescé de la tête.

» “La mort.”

» Nous nous sommes arrêtés pour la nuit et avons attaché Fortuna à un arbre qui ressemblait à une pleureuse, les bras levés pour se couvrir le visage. Dans un ciel noir comme le péché, la neige tombait implacablement. Le vent hurlait, arrachant des gémissements aux branches tordues de tombes où dormaient les rois qui avaient régné sur cet endroit, au temps où tout n’était que verdure et beauté.

» Après un morne repas, j’ai fumé une pipe, tandis que nous restions assis en frissonnant. La nuit était vivante, tous mes sens embrasés. J’ai perçu des notes de pourriture mêlées à une douzaine d’espèces de champignons, les traces légères d’une faune étrange, le sang de Dior. Mais au-dessous, aussi discret qu’un murmure…

» “Tu devrais te reposer, ai-je dit. Je te réveillerai pour me relever.

— Tu promets ? a-t-elle répondu d’un air renfrogné. Pas comme la nuit dernière ?

— Tu as besoin de sommeil. Sauver le monde, ça ne s’improvise pas.”

» Dior a eu un rire moqueur. “Sauver le…”

» Elle s’est mordu la lèvre, prenant un air absent alors que ses yeux bleus regardaient les flammes crépitantes.

» “Tu penses vraiment comme Chloe ? Que je n’aurai qu’à me pointer à San Michon, à marmonner une formule lue dans un livre poussiéreux et… hourra ! au revoir la mort du jour ?

— Aucune idée.” J’ai soupiré. “Mais quelqu’un de moins cynique que moi ferait remarquer que tu dois représenter une vague menace. Sinon, le roi éternel n’aurait pas lancé son propre fils à tes trousses.

— Sans oublier la sangsue masquée contre qui tu as croisé le fer à San Guillaume.” Dior a mordillé un ongle rongé, avant de cracher dans le feu. “Elle semblait en savoir long.”

» J’ai hoché la tête, me rappelant Liathe et sa lame de sang, le masque pâle, et les yeux derrière, encore plus clairs. Les sanguimanciens. Des vampires au sang séculaire. Des mystères qui en cachaient d’autres, comme toujours. J’ai regardé l’étoile à sept branches sur ma paume, les veines sous ma peau.

» “Tout ça n’est peut-être qu’un tissu de mensonges, et ceux qui participent à ce jeu tous des imbéciles. Nous en aurons le cœur net en arrivant à San Michon, je suppose. La bibliothèque du monastère renferme pas mal d’âneries, de foutaises et de divagations, mais aussi son lot de vérités. Astrid et moi en avons découvert quelques-unes. Quand nous étions jeunes.

— Esani”, a murmuré Dior.

» J’ai lancé un regard mauvais à l’épée dans la neige à côté de moi. “Tu parles trop, Cendre.

— Elle se sent seule, à mon avis, a dit Dior en souriant. Coincée dans ce fourreau à longueur de journée.

— Mon cœur saigne.” J’ai jeté un coup d’œil à la dame argentée. “Tout comme mon ventre.

— Mais ça ne peut tout de même pas être une coïncidence ? Une cinquième lignée, qui porte presque exactement le même nom que la fille de Michon ? Esan. Foi. Esani. Sans foi. Impie.

— Je ne sais pas, Dior. Astrid, Chloe et moi avons exploré cette bibliothèque pendant des années. Pour l’essentiel, ce que nous avons trouvé n’avait ni queue ni tête. Grâce à mon sang, j’ai deux ou trois tours dans mon sac, qui me suffiraient à régler son compte à Danton. À condition que je sois en pleine possession de mes moyens. En réalité, ma lignée n’a jamais influencé ma façon de vivre. Astrid me disait souvent que c’était ce qui la rendait la plus fière, ce qui me distinguait de mes camarades demi-sang – Dyvok, Chastain et Ilon. Pas ça”, ai-je expliqué en tapotant les veines de mon poignet.

» J’ai frappé ma poitrine du poing.

» “Mais ça.

— Ton cœur. Ouvert à ce monde pourri.” Elle a souri.

» J’ai hoché la tête. “Un jour dans la peau d’un lion en vaut dix mille dans celle d’un agneau.”

» Dior s’est allongée à côté du feu, sa cape entre elle et le sol, sa redingote drapée sur elle. Sa tignasse blanc cendré couvrait ses yeux bleus comme un ciel d’autrefois. Maigres épaules et mains habiles, et le sang d’une foutue progéniture divine dans les veines.

» “Parle-moi de ta fille, a-t-elle murmuré.

— Endors-toi, Lachance.

— Justement.” Elle a souri, les yeux fermés. “J’aime ta voix un peu rauque. Elle détend.”

» J’ai regardé le nom tatoué sur mes doigts, tirant de nouveau sur ma pipe et exhalant un panache écarlate. “Qu’est-ce que tu veux savoir ?

— Tout. Quelle est sa couleur préférée ?

— Le bleu. Autour de notre maison, l’eau était presque bleue certains jours.

— Vous habitez au bord d’une rivière ?”

» J’ai secoué la tête. “Dans un phare. Juste au large de la côte sud. Quand la marée montait avec les lunes, le pont avec la terre disparaissait sous l’eau. Rien ne pouvait traverser la nuit.

— Malin.

— Ça m’arrive.

— Elle se plaît là-bas ?

— J’espère. C’est au sud, plus bas qu’Alethe. Parfois, nous avions même des fleurs au printemps.

— Je n’ai jamais vu de fleur.” Dior a soupiré. “Quelle est sa préférée ?”

» L’odeur devenait plus forte à présent, Dior l’avait sentie dans le vent. À dire vrai, elle nous avait suivis toute la journée. Comme une ombre. Un spectre. Scrutant l’obscurité au-delà de la lueur du feu, je l’ai vue. Une forme que je connaissais aussi bien que mon propre nom se profilait sur les cadavres d’arbres tombés, d’empereurs déchus moisissant dans leurs tombes gelées.

» “Gabe ? a demandé Dior.

— Quoi ?

— Quelle est la fleur préférée de Patience ?

— Les clochettes d’argent. Comme sa mère.

— Elles doivent te manquer.”

» J’ai secoué la tête. “Je serai de nouveau bientôt avec elles.

— Je suis désolée, a-t-elle soupiré. De t’avoir arraché à elles.

— Ça suffit les questions. Dors, maintenant.”

» Dior s’est pelotonnée dans sa redingote, le visage offert aux flammes. Je suis resté assis dans le froid, regardant ces yeux qui me fixaient. Je la distinguais plus clairement à présent ; moins sombre, plus pâle, une peau de porcelaine sur laquelle ondulait une cascade de cheveux noirs, doux comme de la soie et épais comme de la fumée. Elle n’a rien dit, se contentant d’attendre, jusqu’à ce que la respiration de Dior à côté de moi ralentisse et devienne régulière, sa poitrine se soulevant et retombant au rythme paisible du sommeil.

» La forme a reculé vers des ténèbres plus profondes.

» Alors, je me suis levé pour la suivre. »

OceanofPDF.com