L’empire du vampire T1
XXVIII - Demain et les nuits d'après
XXVIII
Demain et les nuits d’après
Gabriel retourna la bouteille vide de Monét au-dessus de sa bouche ouverte. L’aube faiblarde se faufilait par la fenêtre, tel un voleur entré à pas de loup. Les gouttelettes rouge sang, qui tombaient lentement sur sa langue, réfractaient sa lumière.
Ploc.
Ploc.
Ploc.
Le papillon de nuit à la pâleur de tête de mort voletait toujours autour de la flamme de la lanterne, se cognant contre le verre. Avec une vitesse que n’auraient pas permis de soupçonner les quatre bouteilles qu’il avait descendues, Gabriel l’attrapa en l’air et l’écrasa. Ouvrant le poing, il laissa le corps brisé tomber sur la pierre, tandis que de la poussière d’ailes adhérait à l’étoile à sept branches sur sa main.
Il avait l’impression d’avoir été dans cette pièce toute sa vie.
Le marquis Jean-François du Sang Chastain trempa sa plume dans l’encrier, consignant les dernières paroles du saint d’argent. Gabriel trouvait étrange – merveilleux, d’une certaine manière – que son histoire remplisse ces pages à présent. Tout ce qu’il avait été et serait jamais, ramené à quelques lignes élégantes sur le vélin. Sa jeunesse et sa gloire, ses amours et ses pertes, sa vie et ses larmes, capturées comme un papillon et retenues comme par magie dans un objet aussi ordinaire et petit.
Le simple miracle des livres.
Jean-François s’arrêta d’écrire. Il jeta un regard mauvais vers la fenêtre, comme si l’interruption de l’astre du jour l’offensait. Grâce à des poumons dont il n’avait plus l’usage, le vampire souffla sur l’encre pour l’aider à sécher. Puis, il posa le manuscrit sur la table, leva ses doigts exsangues en clocher devant ses lèvres rubis et sourit.
« Une excellente nuit de travail, chevalier. Ma pâle impératrice sera satisfaite. »
Gabriel laissa tomber la bouteille vide sur le sol, s’essuya la bouche du revers de la main. « Franchement, vampire, vous n’imaginez pas mon soulagement à l’idée d’avoir son approbation. »
« Il nous reste encore de nombreux points à aborder. Vos relations avec Liathe et vos liens avec les Impies. La bataille d’Augustin et la trahison de Charbourg. La mort du roi éternel et la perte du Graal. Mais… » De nouveau, Jean-François tourna un regard hostile vers l’étroite fenêtre où l’aube commençait à poindre. « Pour l’heure, le temps nous a rattrapés, je le crains.
— Je vous l’ai dit, vampire : tout a une fin. » Gabriel sourit, la langue pâteuse à cause du vin.
« Pour cette nuit, peut-être. » L’historien hocha la tête, lissant les grandes plumes de son col. « Mais nous avons demain. Et les nuits d’après. »
Jean-François glissa la main dans sa redingote pour en extraire un étui en bois, gravé aux armoiries du Sang Chastain. Deux loups et les lunes jumelles. À l’aide d’un mouchoir marqué de son monogramme, il nettoya soigneusement la pointe en or de sa plume, la rangea, avant de faire de nouveau disparaître l’étui. Tendant le bras pour prendre ses pages, il se leva.
« Avant que vous partiez… »
Le vampire regarda le saint d’argent. « Oui, chevalier ? »
Gabriel respira profondément, la honte lui brûlant les joues.
« … Puis-je avoir une autre dose ? »
Le monstre observa le tueur en plissant les yeux. Son immobilité lui donnait l’allure d’une statue en marbre. Gabriel serra ses dents tachées de vin, il sentait le manque sur sa peau, sa soif, qui le rongeait.
« S’il vous plaît », chuchota-t-il.
Jean-François inclina la tête. Sans le moindre mouvement apparent, il tendait à présent dans la paume de sa main une fiole en verre contenant une poudre d’un brun rougeâtre.
« Vous l’avez mérité, je suppose. »
Gabriel hocha la tête. Misérable et assoiffé, il approcha lentement sa main du précieux flacon. « Vous savez, vous n’avez jamais répondu à ma question, Chastain.
— Laquelle, de León ?
— Quand votre mère en ténèbres et pâle maîtresse vous a confié cette tâche… avez-vous pensé qu’elle m’enfermait ici avec vous, ou vous avec moi ? »
Vif comme l’argent, le poing de Gabriel se referma autour du poignet du vampire. Avec une vitesse surprenante au regard de tout le vin qu’il avait bu, il saisit la gorge de Jean-François, qui écarquilla les yeux. Il ouvrit la bouche pour crier, un cri qui se mua en hurlement, alors que le marbre de sa chair se mettait à noircir, et le sang à bouillir dans ses veines.
Gabriel plaqua violemment le vampire contre le mur, pulvérisant la brique. Le chroniqueur lança des coups de pied, hurla et tenta de se dégager. La table s’était renversée, les pages s’étaient répandues sur le sol, tandis que la lanterne s’écrasait contre la pierre. Gabriel montra les crocs, ses cicatrices en forme de larmes se tordant sur sa joue. Il inspira profondément la fumée rouge qui s’élevait de la peau du vampire.
« Je t’avais prévenu, j’avais promis de te faire hurler, sale sangsue », cracha-t-il.
La porte de la cellule s’ouvrit brusquement, et Meline surgit en poussant un cri de fureur. Elle brandissait une dague étincelante, ses yeux brillants de l’ardeur d’une mère pour son enfant, d’une amante pour l’élu de son cœur, d’une féale pour son maître. Elle enfonça sa lame à travers la capote de Gabriel, dans son dos, une, deux, trois fois. Le saint d’argent se retourna et la gifla avec assez de force pour l’envoyer valser à travers la pièce, avant de plaquer de nouveau violemment Jean-François contre le mur. Mais alors que la douleur lui causait des élancements dans la poitrine, qu’un gargouillis rouge salé lui venait en bouche, il comprit qu’elle ne l’avait pas frappé avec une lame ordinaire.
« D… de l’acier argenté », dit-il en haletant.
Jean-François explosa entre ses mains, le corps du vampire s’effondrant en une masse confuse. Gabriel recula en titubant, une écume rose aux lèvres. Il ne tenait plus que la cape à plumes et la redingote en velours noir, brodé d’enjolivures dorées du sang-froid. Une horde de rats grouillait à ses pieds. Sortant par les jambes de pantalon et les manches de l’élégant vêtement de l’historien, ils se précipitaient hors de la cellule, tel un fleuve en crue. Meline s’était relevée et avait réuni les pages éparpillées qu’elle serrait contre sa poitrine. Elle se rua vers la porte, qu’elle claqua derrière elle en partant. Quelques rats retardataires se pressèrent sous le montant en couinant. Respirant bruyamment et bavant du sang, Gabriel se retrouva de nouveau seul.
Le dernier saint d’argent clopina jusqu’à la table renversée, ramassa la pipe en os et la fiole luisante de sanctus. Remplissant le fourneau d’une dose généreuse de sacrement, Gabriel s’assit en tailleur parmi les meubles en désordre et les bouteilles vides. Le visage drapé de ses longs cheveux, il se pencha vers la flaque d’huile de lanterne qui brûlait toujours. Un frisson lui parcourut le ventre, alors que s’opérait la sublime alchimie, la sombre magie. Le sang en poudre bouillonnait à présent, la couleur se fondant en une odeur où se mêlaient racine de houx et cuivre. Gabriel porta cette pipe à ses lèvres avec plus de passion qu’il n’en avait jamais mis dans un baiser et… oh Dieu du ciel, il avala la fumée.
Le petit volet de la fenêtre munie de barreaux découpée dans la porte coulissa avec un claquement. Dressant la tête, Gabriel aperçut une paire d’yeux chocolat, rougis par la douleur et la rage, humides de larmes de sang.
Il leva sa pipe et gratifia Jean-François d’un sourire sans joie.
« Qui ne tente rien n’a rien, pas vrai ? »
L’historien plissa les yeux et siffla.
Gabriel souffla un panache de fumée cramoisie dans l’air.
« À demain, vampire. »
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