L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 37 sur 103

Pages du PDF

L’empire du vampire T1

XIII - Une dette de sang

 XIII 

Une dette de sang

 

« ’ai gardé les yeux fixés un long moment là où Astrid s’était J

tenue, notant combien la pièce semblait plus petite, maintenant qu’elle l’avait quittée. Un bout de papier n’était pas l’endroit où dire tout ce que j’avais besoin de dire, mais j’ai fait de mon mieux. Assez de temps était passé depuis nos adieux. Assez de nuits remplies uniquement de questions.

» Ma très chère maman,

» Pardonne-moi, j’aurais dû écrire plus tôt. J’ai reçu toutes

les lettres de Celene, et je prie Dieu que la mienne te trouve

en excellente santé. Nos adieux n’ont pas eu lieu dans les

meilleures conditions, mais sache que je vais bien et que je

pense à toi et à mon petit démon. Vous me manquez toutes

les deux beaucoup.

» Les frères de San Michon m’ont expliqué le péché de ma

naissance, et je m’en accommode au prix d’efforts quotidiens.

Je comprends pourquoi tu ne m’as pas révélé la vérité plus

tôt, mais maintenant j’ai besoin de tout ce que tu pourrais

me dire. Quel était le nom de mon père ? Comment vous

êtes-vous rencontrés ? Ce monstre est-il toujours de ce

monde, et dans ce cas, où peut-on le trouver ?

» Ma propre vie dépend peut-être de tes réponses, maman.

Si tu éprouves le moindre attachement pour moi, j’espère que

tu accepteras de m’en donner. Je vous embrasse, Celene et

toi, avec toute mon affection.

» Ton fils qui t’aime,

» Gabriel

» P-S. – Dis au petit démon que je lui écrirai bientôt. Pour

l’instant, j’ai des croque-mitaines à aller chasser.

» J’ai bien plié la lettre, que j’ai cachée sous mon oreiller, comme l’avait demandé Astrid. J’ignorais à quoi m’attendre pour le délai de réponse, mais j’ai bien vite eu l’esprit occupé ailleurs.

» Le lendemain, sœur Esmeé m’a autorisé à sortir de l’infirmerie. Puis, après des matines résonnant du chant des morts en hommage à sœur Aoife, je suis redescendu à l’écurie pour seller Justice. Kaspar et Kaveh étaient déjà là, visiblement accablés par le meurtre d’Aoife. J’ai particulièrement observé Kaveh, me rappelant la curieuse rencontre que j’avais interrompue entre lui et la sœur décédée. Je me suis demandé ce que cela cachait, mais je pouvais difficilement poser la question au palefrenier. Même s’il n’avait pas été muet, il m’aurait probablement menti.

» Une odeur de chair carbonisée et de cheveux brûlés flottait toujours dans l’air, après mon combat contre les trois sang-froid. Maître Greyhand et Aaron étaient là avec moi, tout comme le joyeux compagnon qui devait se joindre à nous. Apparemment, la canne à laquelle mes articulations avaient si fréquemment goûté ces derniers mois n’était pas du voyage. Le séraph Talon était équipé comme un frère de la Chasse. Il portait une longue capote et une cartouchière remplie de bombes d’argent. Sa poitrine s’ornait d’une étoile à sept branches. L’idée que l’abbé Khalid envoyait un séraph avec nous m’a clairement fait comprendre que nous nous attaquions à une proie terriblement dangereuse.

» Talon faisait grise mine, les joues pincées par le chagrin. Je pouvais me tromper, mais j’aurais juré apercevoir des larmes dans ses yeux. “Merci, mon garçon. D’avoir vengé la pauvre Aoife. Beau travail.”

» Je me suis incliné. “Pour un sang-gueux.

— Trois sang-froid, sans armes et à mains nues ?” Aaron m’a lancé un regard en coin. “Il faudra que tu m’expliques comment tu t’es débrouillé pour survivre à ça, Petit Chaton.”

» J’ai souri à de Coste, pensif. “Les chats ont neuf vies, Aaron. Les lions aussi.

— Et tu en auras besoin pour sortir indemne de cette Chasse, a grogné Greyhand en soulevant sa selle. Tout comme de la grâce de Dieu tout-puissant.”

» J’ai hoché la tête, alors que de Coste me fixait froidement de ses yeux bleus. Sa voix était douce, mais clairement audible dans le calme de l’écurie. “Je remercie Dieu que tu les aies repoussés, de León.

— Je le remercie moi aussi, ai-je répondu. Et merci à toi pour ta sollicitude, frère.”

» Aaron s’est remis à préparer ses affaires. Greyhand a grommelé indistinctement, satisfait de constater la conclusion d’une sorte de trêve entre nous. Mais alors que je sellais Justice, j’ai su qu’il n’en était rien. Rien ne me permettait de l’affirmer, mais j’étais pratiquement sûr que de Coste avait fait évader Vivienne La Cour de la Fonderie. Sinon, qu’était-il allé foutre dans les parages de l’armurerie ?

» Ce sale petit fumier mielleux avait lâché une haut-sang sur moi à cause d’une blessure d’amour-propre, et sa vengeance avait coûté la vie à la pauvre Aoife. Je ne perdais pas de vue qu’Astrid ou Chloe auraient très bien pu tomber à sa place entre les griffes du monstre et connaître le sort funeste de leur sœur. Et maintenant, je quittais San Michon pour la Chasse la plus risquée que j’avais jamais eue à affronter, avec de Coste censé protéger mes arrières.

» Toutefois, je n’avais pas le choix. L’ombre d’une aînée du Sang Voss planait sur le Nordlund. Si le roi éternel réunissait toutes ses forces à Vellene, la présence d’un Cœur de Fer aussi puissant à l’est du Talhost n’avait pas grand sens. Ainsi, avec le séraph Talon à notre tête, nous nous sommes mis en route sous la neige tombante, en direction des montagnes du Don du Ciel.

» Aucun de nous ne s’imaginait l’horreur qui nous attendrait au bout de cette route. Ni que ce serait la dernière Chasse que Greyhand, Aaron et moi entreprendrions ensemble. C’est donc avec courage, et même une certaine impatience, que j’ai une fois de plus placé mon destin entre les mains de Dieu, et me suis lancé sur la piste de notre proie. »

Dans le calme de sa prison perdue au sein d’une forteresse austère, le dernier saint d’argent tendit le bras pour remplir son verre. Constatant qu’il ne restait que quelques gouttes de Monét, il jura à voix basse. Une seule bouteille ne suffisait pas à engourdir complètement un gros buveur comme lui, et les effets du sanctus fumé plus tôt commençaient à s’atténuer. Gabriel la sentait déjà se manifester à nouveau, le chatouiller au creux de l’estomac, le gratter derrière les yeux. Sa plus chère ennemie. L’amie qu’il haïssait.

« Avez-vous soif ? demanda Jean-François, qui dessinait dans son maudit livre.

— Vous connaissez la réponse.

— Du vin ? » Les yeux chocolat se sont lentement levés pour croiser ceux de Gabriel. « Ou quelque chose de plus fort ?

— Juste un verre, infâme sangsue. »

Gabriel pressa ses mains tremblantes l’une contre l’autre, alors que le vampire claquait des doigts. La porte blindée s’ouvrit sur la féale qui ne semblait jamais bien loin. De la morsure à son poignet ne restaient que deux légères égratignures à présent, le nectar bu aux veines de son maître accélérant considérablement la cicatrisation. Mais Gabriel, qui continuait de sentir le parfum de son sang, tourna la tête pour ne pas avoir à rencontrer son regard.

Il avait l’impression qu’il avait été dans cette pièce toute sa vie.

« Du vin, mon cœur, dit Jean-François. Et un verre propre pour notre hôte. »

La femme s’inclina. « Je suis votre servante, maître. »

Gabriel se mit à taper du pied sur le sol, à un rythme rapide et irrégulier. Son estomac se nouait lentement pour former un bloc de glace. Le papillon de nuit à la pâleur spectrale était de retour, se cognant en vain contre la cheminée de verre de la lanterne. Se penchant en avant, Gabriel suivit du bout d’un doigt le tracé des larmes qui balafraient sa joue droite. Il regarda le manuscrit dans le giron de Jean-François, qui terminait un dessin d’Astrid, cette nuit-là dans la bibliothèque : entourée de bougies allumées et de vitraux. Jeune, à jamais. Belle, à jamais. La ressemblance était telle que sa poitrine lui fit mal.

« Donc, murmura le vampire. Une aînée des Cœurs d’Argent lâchée dans le Nordlund.

— Oui, répondit Gabriel.

— Plutôt maladroit de la part d’une aînée, non ? Avoir laissé ainsi derrière elle une piste vous permettant de la suivre ? »

Gabriel haussa les épaules. « Même les anciens ont besoin de se nourrir. Et si puissants soient-ils, les Voss étaient obligés d’emprunter les voies de communication ordinaires pour parcourir l’empire. Je raconterais peut-être une tout autre histoire aujourd’hui, si le roi éternel avait eu un moyen de parler directement aux bêtes du ciel. Mais vous, les Chastain, vous préfériez encore rester tapis dans l’obscurité à l’époque.

— Ne confondez pas patience et couardise, de León.

— L’excuse de tous les charognards que j’ai pu croiser dans ma vie. »

Le vampire haussa un sourcil blond. « Ce n’est pas le roi éternel qui régnera sur cet empire à la fin, demi-sang, mais l’impératrice des loups et des hommes. Vu la lignée dont vous descendez, vous me semblez mal placé pour railler les charognards.

— Je me demandais quand vous alliez remettre ça sur le tapis. »

Se frottant le menton, Gabriel croisa les yeux du monstre.

« Quarante, dit-il d’un air songeur. Peut-être cinquante. »

Jean-François plissa les yeux. « Pardon ?

— Plus tôt, vous avez voulu savoir l’âge que je vous donnais. » Gabriel haussa les épaules. « Maintenant que nous avons passé un peu de temps ensemble, je peux hasarder une hypothèse. Vous vous comportez comme un aîné, historien, mais vous n’êtes pas si vieux. En fait, je vous mettrais dans la même tranche d’âge que moi.

— Vraiment ? Et qu’est-ce qui vous fait dire cela, de León ?

— Vous n’êtes pas assez effrayé. » Gabriel de León pencha la tête de côté. « Dites-moi, quand votre mère en ténèbres et pâle maîtresse, Margot Chastain, première et dernière de son nom, vous a confié cette tâche, avez-vous pensé qu’elle m’enfermerait ici avec vous, ou vous avec moi ?

— Je n’ai rien à craindre de vous, de León, a répliqué le vampire avec mépris. Vous n’êtes qu’un misérable ivrogne, issu d’une maison de chiens, qui a laissé l’ultime espoir de son espèce glisser entre ses doigts et se fracasser comme du verre sur la pierre.

— Le Graal. » Gabriel hocha la tête. « Ça aussi, je me demandais quand vous alliez y revenir.

— Je ne vais nulle part, chevalier.

— Ça, c’est vrai, putain de parasite. Vous n’avez pas idée à quel point. »

La porte s’ouvrit et la féale apparut sur le seuil, un plateau en or en équilibre sur une main. Sensible à la tension dans la pièce, elle posa les yeux sur l’historien.

« Tout va bien, maître ? »

Le vampire écarta une longue boucle blonde tombée sur ses yeux. « Très bien, Meline. Mais notre hôte semble perdre rapidement patience quand il a la gorge sèche. Fais le nécessaire, merci. »

Elle entra dans la pièce d’une allure nonchalante, plaça un verre rempli de vin sur la table, et la bouteille à côté de lui. Gabriel continua à regarder devant lui, les yeux fixés sur l’illustration dans le livre du vampire. Les souvenirs d’Astrid étaient proches à présent. La blessure rouverte. Plus longtemps il raconterait leur histoire, plus vite il devrait arriver à sa conclusion, et il savait qu’il n’avait de loin pas assez bu pour ça. Il reporta donc son attention sur le monstre assis en face de lui. Cette horreur en brocart, plumes noires et boutons de nacre luisants.

« Je peux vous en dire plus sur la compagnie du Graal, suggéra-t-il. Chloe. Dior. Le père Rafa et les autres. Si vous le souhaitez.

— Ce n’est pas ce que je souhaite, protesta le vampire, avec peut-être un poil trop de véhémence. Vous ne pouvez pas faire des bonds dans votre récit comme un lapin en chaleur, chevalier.

— Au risque de vous surprendre, je fais comme je l’entends, vampire. Au moins jusqu’à ce que votre impératrice obtienne ce qu’elle attend de moi. » Il examina ses ongles sales et cassés, le sang séché, les cendres et l’encre argentée sur ses mains. « Et ce qui l’intéresse, c’est l’histoire du Graal. Ce qu’il est devenu. Comment je l’ai perdu. Alors que diriez-vous d’arrêter de faire semblant un moment ? Le temps que je sois assez soûl pour retourner à San Michon ? »

Le visage du vampire demeura impassible. Mais Gabriel connaissait trop bien la lueur qui brillait dans ces yeux chocolat. Il la sentait, flottant comme de la fumée entre eux. Son odeur se mêlait à celle du vin et du sang.

La convoitise.

« À votre guise, dit Jean-François d’une voix plate.

— En êtes-vous certain ? Vous l’avez dit vous-même : les contes pour enfants ne vous intéressent pas.

— Ma pâle maîtresse m’a ordonné de consigner toute votre histoire, de León. D’une façon ou d’une autre. Personnellement, je m’en moque.

— Qui écoute un Mort connaîtra sa langue.

— Est-ce ce que vous voulez, de León ? » demanda le vampire, ses yeux sombres scrutant le gris pâle. « Mieux me connaître ? On m’a laissé entendre que vous aviez pris goût à nous. »

Gabriel leva son verre et but une longue gorgée de vin.

« Vous n’êtes pas mon type, Chastain. »

Souriant à cette réponse qui sentait le mensonge à plein nez, Jean-François trempa sa plume dans l’encrier. « Donc. Chloe Sauvage et sa compagnie dépenaillée. Une jeune fille que vous aviez connue comme sœur novice à San Michon, qui affirmait alors voir la main de Dieu dans votre première rencontre. Tomber sur vous dans le Sūdhaem dix-sept ans plus tard n’a pas dû contribuer à la détourner de ses idées insensées.

— Loin de là. Comme je l’ai dit, Chloe avait la foi.

— Vous aviez échappé à Danton, la Bête de Vellene et le plus jeune fils du roi éternel, qui semblait désireux de s’emparer de ce garçon, Dior. Vous aviez sauvé Chloe et ses compagnons d’une meute de crevards, et mis en fuite une autre haut-sang mystérieuse également sur les traces de ce Dior. Et ce dernier prétendait savoir où se trouvait le Graal. Le calice perdu de San Michon, qui avait servi à recueillir le sang du Rédempteur à sa mort sur la roue.

— On dirait que vous avez été attentif.

— Mais pourquoi accepter d’escorter Chloe jusqu’à la Volta ? » Jean-François indiqua d’un signe de la tête le P A T I E N C E tatoué sur les doigts du saint d’argent. « Votre femme et votre fille vous attendaient chez vous. Et vous n’étiez manifestement pas convaincu par les déclarations de ce Dior.

— Non, pour moi, il mentait comme un arracheur de dents, et Chloe était assez bête pour le croire. Mais Danton Voss pensait visiblement que ce garçon valait la peine de se déplacer, même si je n’étais pas de cet avis. La famille du roi éternel et moi étions de vieilles connaissances. Nous avions des comptes à régler. Une dette de sang à solder. La petite bande de Chloe se composait peut-être de menteurs et d’idiots, mais elle pouvait m’être utile à au moins un égard.

— … comme appât, comprit Jean-François.

— Oui. »

Le vampire toisa Gabriel, les lèvres pincées.

« Qu’est-il arrivé au garçon à qui la duplicité allait aussi bien qu’un nœud coulant ? Qui chérissait la vie au point de se précipiter dans une écurie en feu pour sauver une poignée de chevaux ? Qui était prêt à tout pour sauver la vie d’un seul enfant, pour épargner à une mère l’enfer que la sienne avait souffert ? » Jean-François jeta un coup d’œil à l’étoile dans la main de Gabriel. « Le garçon dont la foi dans le Tout-Puissant brillait d’une lueur aussi vive que l’argent et éclairait les ténèbres avec l’ardeur d’une flamme sacrée ?

— La même chose qu’à tous les garçons, sang-froid. »

Le saint d’argent haussa les épaules et vida son verre.

« Il a grandi. »

OceanofPDF.com