L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 95 sur 103

Pages du PDF

L’empire du vampire T1

XXI - Tout pour moi

 XXI 

 

Tout pour moi

 

« e me suis tu, continuant de regarder par cette fenêtre vide du J

château Aveléne, la cherchant là où elle n’avait jamais été. En bas se trouvait la chapelle de notre mariage, où résonnaient les échos du plus beau jour de ma vie. Toujours agenouillée à côté de moi, Dior pleurait à chaudes larmes. Elle me serrait la main si fort que j’ai eu peur pour mes doigts.

» “Je suis désolée, Gabe. Dieu, je suis tellement désolée.

— Maintenant, tu comprends pourquoi je ne me résoudrai jamais à te livrer, ai-je chuchoté. Je ne perdrai plus une goutte de sang pour ce combat, et j’irai jusqu’au bout. Elles me manquent, comme si on m’avait arraché une part de moi-même. Je les aime toujours, du même amour total, entier, et je serais prêt à payer n’importe quel prix, à accepter toutes les bassesses pour les avoir de nouveau ici, avec moi. Elles étaient tout pour moi.

— Mais elles ne sont plus là.

— Elles ne sont plus là, et elles ne reviendront pas. Ce salaud me les a prises. Et pour ça, il mourra, Dior. Lui et sa maudite progéniture, tous crèveront, jusqu’au dernier.

— Mon Dieu, Gabriel, a-t-elle dit à voix basse. Pardonne-moi si…”

» J’ai secoué la tête. “Peu importe, du moment que tu comprends : c’est ici que tu es le plus en sécurité, alors tu restes ici. Coûte que coûte.” J’ai croisé ses yeux, du fer dans la voix. “C’est clair ?

— Oui.” Elle a reniflé bruyamment, a appuyé la tête contre mon épaule. “C’est clair.”

» J’ai regardé la nuit dehors. Maintenant que j’avais arraché mes cicatrices, la vue de cette fenêtre brisée vide creusait un trou dans ma poitrine. Mais la rage aidait un peu à cautériser la plaie, et la pensée de ce qui allait venir a fait le reste. Assez pour que je puisse mettre de côté le chagrin le temps d’un souffle et faire le nécessaire.

» “Je dois aller récupérer Cendre. Puis j’irai parler à Aaron. Pendant ce temps, va dans ta chambre et n’en bouge pas. Je demanderai à Baptiste d’envoyer ses meilleurs hommes en faction devant ta porte. N’ouvre à personne jusqu’à mon retour.”

» Elle a hoché la tête, les yeux baissés. “D’accord.

— Promets-le-moi.

— Promis.

— Je suis sérieux.”

» Elle a croisé mon regard, ses yeux lançant des éclairs. “Je te le promets.”

» J’ai incliné la tête, ravalant le goût de sel et de sang. J’ai mis de côté ma peine pour me concentrer sur ce feu en moi alors que je me levais, entraînant Dior avec moi. “Il fera bientôt jour. Je sais que c’est dur, mais tâche de dormir un peu. Demain, une longue nuit nous attend. La plus longue de ta vie. Mais j’entends bien que tu voies l’aube se lever.”

» Au moment de sortir de la pièce, mes talons d’argent ont crissé sur les éclats de verre.

» “Gabriel.”

» Je me suis retourné et elle s’est jetée à mon cou. Sa joue pressée contre ma poitrine, elle m’a étreint de toutes ses forces. “Tu es un homme de bien, Gabriel de León. Merci. Pour tout.”

» Je me suis d’abord contracté entre ses bras, avant de céder à l’émotion, clignant vivement des yeux pour retenir mes larmes. J’en avais déjà versé des océans et, dans le cas présent, pleurer n’était pas plus utile que prier. Pourtant…

» “Je n’en ai pas pour longtemps, ai-je promis. Après, je ne te lâcherai plus d’une semelle, jusqu’à ce que tu sois en sécurité entre les murs de San Michon. Maintenant, dors. Tu n’as rien à craindre des ténèbres.”

» Je l’ai accompagnée à sa chambre, ai pris bien soin de fermer la porte. Puis, après un coup d’œil méfiant aux couloirs assombris autour de moi, je me suis engouffré dans la nuit d’un pas lourd. Marchant sous la neige, j’ai senti la peur dans l’air, entendu les murmures dans mon dos. Cendreuse m’attendait dans une congère à côté de la chapelle. La dame argentée luisait dans la pâleur du clair de lune. Quelques soldats d’Aaron qui me dépassaient en hâte m’ont observé avec curiosité alors que j’essuyais la lame, après l’avoir extraite de la neige.

» Tout va bien ?

» “Autant que possible.”

» T… tu lui as tout raconté, tout raconté ?

» “Tu l’as dit toi-même, Cendre. Ça n’existe pas, les histoires qui se finissent bien.”

» Je suis désolée, Gabriel. Depuis toujours. Et jamais je ne me le pardonnerai. Ce j… jour a été celui de mon échec le plus cuisant.

» J’ai baissé les yeux vers le visage de la dame, la lame brisée, les mots gravés sur sa longueur, dont seuls elle et moi connaissions l’histoire. Nous avions traversé des rivières de sang ensemble. Nous avions fait entrer nos noms dans la légende.

» “Ne jamais s’en prendre à la lame. C’est moi qui ai failli. Mais j’ai l’intention de redresser l’équilibre des comptes dans la nuit de demain. Alors, si tu veux m’aider à pourfendre quelque monstrueuse créature…”

» Toujours. Toujours.

» Je l’ai remise au fourreau, sentant de nouveau son poids rassurant à ma hanche, puis suis retourné à grands pas vers le donjon. Aaron et Baptiste avaient réuni leurs sergents d’armes dans la grande salle, autour d’une carte déployée sur les tables de banquet. J’ai parlé discrètement à l’oreille de Baptiste ; le pouce noir a eu un hochement de la tête et a immédiatement envoyé trois rudes gaillards garder la porte de Dior. Alors, nous avons commencé à nous préparer pour l’assaut.

» À en juger par les jurons rageurs, les regards peu amènes que je m’attirais et la discussion parfois houleuse, la moitié de ces gens maudissaient le jour où j’avais mis les pieds à Aveléne. Mais l’amour qu’ils portaient à leur capitaine et la haine farouche qu’ils vouaient aux sang-froid l’emportaient. En jouant sur ces deux tableaux, Aaron est parvenu à les tenir. Tous avaient conscience de la force qui devait s’abattre contre les remparts dans la nuit du lendemain. Tous savaient que la victoire ne serait remportée que de haute lutte, voire peut-être pas du tout. Mais Aaron et ses hommes avaient eu des années pour préparer leurs défenses, et l’ingéniosité de Baptiste pour les y aider. Aux premières heures de l’aube, j’ai eu la conviction que nous avions une assez bonne chance. Surtout, j’espérais me retrouver seul face à la Bête de Vellene, avec une dose de sanctus frais dans les veines et en pleine possession de mes moyens. Je n’avais pas besoin de plus ; si je parvenais à serrer son cou dans l’étau de mes mains, j’aurais accompli un pas de plus dans la quête de vengeance qui m’avait conduit dans le Nord. Un pas de plus vers la fin de la maudite lignée du roi éternel.

» Aaron, Baptiste et moi avons pris le petit-déjeuner ensemble. Bien que cette période demeure douloureuse dans ma mémoire, ça m’a rappelé notre temps à San Michon. Le feu des combats forge un lien étrange et puissant, une fraternité qui ne peut s’écrire que dans le sang. À ce moment-là seulement, j’ai compris combien elle m’avait manqué, et à quel point je me réjouissais de la retrouver.

» “Vous avez toute ma gratitude, frères, leur ai-je dit. Et tout l’amour que j’ai à donner. Vous risquez tout pour moi, et sur la foi d’une promesse bien mince, qui plus est.

— C’est de bon cœur, Gabe, a répondu Aaron. Mais ce n’est pas que pour toi.”

» Il a secoué la tête, regardant l’étoile à sept branches dans sa paume.

» “Je connais tes doutes, mais je sens la volonté du Tout-Puissant dans cette affaire, le poids de la Providence, la main du destin lui-même. Je le jure sur la Viergemère. Sans pouvoir l’expliquer, j’ai la conviction que tout ça… chaque moment de nos vies nous mène à cette nuit.” Il a croisé mon regard, fier et farouche. “Et je suis prêt.

— Dieu est à nos côtés, Gabe, a renchéri Baptiste, serrant ma main. Comme aux Tours jumelles. Hier comme aujourd’hui, avec lui, nous ne pouvons pas perdre.

— Je ne connaîtrai pas la peur”, ai-je murmuré.

» Aaron a hoché la tête. “Mais que s’abatte ma fureur.

— Tu devrais dormir, frère, a chuchoté Baptiste. Soit dit sans offense, tu as une mine de déterré.”

» Nous avons partagé un petit rire las, je leur ai renouvelé mes remerciements en les étreignant tous les deux. Puis, ivre de chagrin, je me suis retiré à l’étage, où j’ai pris un bain digne de ce nom pour la première fois depuis une éternité. J’ai même dû changer trois fois l’eau du baquet, rendue trouble par le sang et la crasse. Après avoir démêlé mes cheveux et m’être enfin rasé à l’aide d’un rasoir prêté par Aaron, j’ai regardé l’homme dont le miroir me renvoyait le reflet. J’ai vu les cicatrices – dedans et dehors – et je me suis demandé si je trouverais la paix un jour. Étais-je capable de me pardonner ? Cela aurait-il jamais une fin ?

» Puis je me suis péniblement dirigé vers ma chambre, ne souhaitant rien d’autre que quelques bonnes heures dans des draps propres sur un lit moelleux… Dieu, cette idée seule avait un avant-goût de paradis. Mais j’ai d’abord fait un crochet par la chambre de Dior, où j’ai salué de la tête les gardes à sa porte. Ils m’ont regardé en plissant les yeux, l’air maussade et plein de ressentiment. Mais l’un d’eux s’est décidé à parler, un Ossien bourru à la barbe broussailleuse.

» “Vous ne vous souvenez probablement pas, mais nous nous sommes battus ensemble à Báih Sìde.”

» Épuisé, je l’ai observé avec de petits yeux.

» “Redling, ai-je enfin dit. Redling á Sadhbh.”

» Il a paru surpris. “C’est ça. Comment…

— Je me rappelle, ai-je soupiré, je me rappelle tout.”

» Il m’a toisé. “Je ne vous dis pas merci d’avoir amené le mal à nos portes, a-t-il grogné dans sa barbe. Mais si je dois tomber cette nuit, je serai fier de le faire à côté du Lion noir.

— Oui, a renchéri son camarade. Dieu vous bénisse, de León.”

» Je les ai remerciés d’un signe de la tête, leur ai serré la main et leur ai dit de ne pas connaître la peur. Puis, j’ai entrouvert la porte de Dior, scruté l’obscurité de sa chambre. Silencieuse et immobile, emmitouflée sous les couvertures, elle me tournait le dos. Je me suis souvenu des nuits passées à la porte de Patience, juste pour l’écouter respirer, n’en revenant pas d’avoir pu produire une telle perfection.

» De nouveau, j’ai senti mes yeux me piquer.

» De nouveau, j’ai ravalé ces larmes inutiles.

» Puis j’ai pris conscience que Dior ne respirait pas du tout. Que sa redingote ne pendait pas à la patère, que ses bottes n’attendaient pas au pied du lit. Mon ventre s’est glacé alors que je me précipitais dans la pièce, sachant déjà ce que je trouverais en soulevant les couvertures. »

Jean-François trempa sa plume dans l’encrier et sourit faiblement. « Des oreillers.

— Dior Lachance n’était pas une lâche. Mais une chose est sûre : c’était une menteuse. »

Gabriel secoua la tête, prenant une longue gorgée de vin.

« Et cette satanée menteuse s’était fait la malle. »

OceanofPDF.com