L’empire du vampire T1

Jay Kristoff · Chapitre 69 sur 103

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L’empire du vampire T1

XV - En rouge

 XV 

 

En rouge

 

« ’ai juré entre mes dents. Comment avais-je pu oublier cette J

maudite garce ? Pour rien au monde elle n’aurait manqué le passage du Don du Ciel par son père. Laure Voss nous avait surpris par-derrière, comme une voleuse, et l’imbécile que j’étais avait laissé nos arrières à découvert. Apparemment, Noam et les autres avaient posé les charges d’ignoire, mais avec elle qui les taillait en pièces, il ne restait plus personne pour allumer la mèche…

» “Vous pouvez les retenir ? ai-je hurlé à Aaron en abattant un crevard.

— Ou mourir en essayant !

— À mon signal, dépêchez-vous de remonter !

— Va, Petit Lion ! a crié Baptiste. Que le Tout-Puissant soit avec toi !”

» Me détournant de mes compagnons, je me suis précipité vers la crête. J’ai vu l’éclat vif des bombes d’argent dans une pluie de sang. Les pouces noirs se battaient avec courage, mais de simples frères du Logis n’étaient pas de taille face à une fille du roi éternel.

» L’une après l’autre, leurs torches ont crépité, avant de s’éteindre, plongeant de nouveau le sommet dans les ténèbres. La foudre a fendu le ciel. Dans un arc étincelant, j’ai vu une ombre rouge sang se mouvoir sur la neige, en direction de la tour de Sanael et de la ligne de tir des sœurs.

» “Charlotte, repliez-vous ! ASTRID, SAUVE-TOI !”

» J’ai entendu un hurlement dans le noir, mon cœur se serrant dans ma poitrine. Puis je me suis retrouvé parmi elles, l’épée brandie, et j’ai abattu ma lame vers la silhouette baignée par l’éclat de mon égide. Laure était couverte de sang jusqu’aux aisselles, son menton et sa gorge disparaissant sous une couche de peinture écarlate. De la beauté que j’avais vue à Coste, il ne restait que le monstre hideux, sans fard.

» Se glissant de côté pour esquiver mon coup, la princesse de l’éternité a reculé vivement en marge de ma lumière, avant de se dresser de toute sa hauteur. Sa robe cramoisie ondulait autour d’elle, telle la brume dans le vent glacial, le sang lui plaquait ses longs cheveux rouges sur la peau.

» “Arrière, lui ai-je ordonné. Au nom de Dieu et du Rédempteur !

— Je te l’ai déjà dit, mon garçon, ton Dieu n’a aucun pouvoir sur moi.”

» Rassemblées derrière moi, les sœurs s’étaient mises sous la protection de ma lumière. Sentant la présence d’Astrid parmi elles, j’ai remercié le Tout-Puissant dans un souffle. Mais d’autres corps en habit se vidaient de leur sang dans la neige, avec ceux des frères portiers Logan et Micah. Un coup d’œil dans la pente m’a appris qu’Aaron et Baptiste n’avaient pas réussi à tenir leur position et battaient en retraite devant la marée inhumaine. Dans quelques moments, la Légion infinie se rendrait maître du défilé.

» Laure a souri, et j’ai senti son venin s’introduire dans mon esprit.

» “Je te mettrai à genoux, sang-gueux. Tu mourras en me laissant ton goût sur la langue.”

» Un dépôt gris de cendres et de sang me couvrait la peau, et mon égide brûlait du feu sacré. Laure a plissé les yeux pour s’en protéger, alors que je lançais avec violence ma dernière bombe d’argent, percevant la chaleur qu’elle dégageait. J’ai brandi ma lame et mis tout ce que j’avais dans ce coup, qui a atteint sa cible. Mais la chair qu’a rencontrée mon épée était de pierre, et le poing de Laure, quand elle a riposté, m’a fait l’effet d’un bélier.

» L’air a été expulsé de mes poumons, alors que je sentais quelque chose se déchirer. J’ai décollé du sol, avant un atterrissage brutal. Des étoiles noires ont éclos, tandis que Laure se penchait sur moi, les bras ouverts pour me briser.

» Une demi-douzaine de tout petits coups de tonnerre a retenti le long de la crête, autant de décharges d’argent grêlant le visage, la poitrine et la gorge de la vampire. Elle a reculé en chancelant, alors que de multiples fêlures dessinaient une toile d’araignée sur sa peau. J’ai cligné des yeux pour chasser le sang. “Réarmez !” a hurlé la prieure Charlotte.

» Le ciel a retenu son souffle. Le temps s’est figé. Je me suis relevé dans la neige, Griffe-de-Lion dans mon poing. Puis, de toutes mes forces et avec le nom de Dieu sur mes lèvres, j’ai rentré mon bras et plongé ma lame dans la poitrine de Laure.

» Cette fois encore, elle a riposté, ses griffes lacérant ma peau et m’envoyant m’écraser contre la tour. La maçonnerie s’est émiettée sous l’impact, et j’ai senti du sang dans ma bouche, tandis que mes côtes se brisaient. L’aînée a titubé, alors qu’elle empoignait Griffe-de-Lion, à présent enfoncée jusqu’à la garde dans son thorax. Mais cette foutue garce de Cœur de Fer refusait toujours obstinément de tomber. Elle a grimacé, et mon estomac s’est noué quand ses mains fumantes ont extrait la lame de sa poitrine fracassée.

» “Je suis une princesse de l’éternité. Espérais-tu me faire succomber à une vulgaire piqûre d’épingle ? Moi ?”

» Charlotte s’est avancée, la roue qu’elle portait autour du cou flamboyait. “Au nom de la Viergemère, arrière ! Je te l’ordonne !” a-t-elle hurlé, ses traits marqués tordus par la fureur.

» La vampire a sifflé, une main levée pour se protéger de la lumière. De l’autre, elle a ramassé la lame qu’elle venait d’extraire de sa poitrine et l’a lancée avec violence. J’ai entendu Astrid pousser un cri alors que l’épée fendait le crâne de Charlotte en deux et projetait le corps de la prieure en arrière, telle une poupée de chiffon. Quand les puits sans fond de ses yeux se sont posés sur Astrid, je me suis péniblement relevé.

» Je n’avais plus ni bombes ni eau bénite. Plus rien à lancer, à part moi. Alors, c’est ce que j’ai fait. Je me suis jeté sur Laure, que j’ai percutée, et nous avons chuté dans la neige.

» Son poing a cogné contre mon crâne, et elle a grimpé à califourchon sur moi, ses yeux noirs plissés face à l’éclat de mon égide. Ses mains luisantes de sang ont grésillé alors qu’elles se refermaient sur ma gorge. Mon épée lui avait fracassé la poitrine, mais ça n’avait pas suffi : la force qui l’animait représentait la somme de dizaines de milliers de vies volées. Je sentais le froid de sa peau, je voyais la mort dans son regard.

» “C’est tout ce que tu as à offrir pour ton dernier souffle ? Même les bébés de ton cher Lorson se sont plus farouchement défendus, avant que je me baigne dans leur sang.”

» Mon cœur s’est figé dans ma poitrine. “… Quoi ?”

» Elle a esquissé un sourire, toute l’horreur de l’enfer dans ses yeux. “J’ai tenu ma promesse, Gabriel de León. Je t’ai tout pris. Ta maison. Ta mère. Ta petite Celene…

— Tu mens !”

» Son rire, noir et sinistre, a résonné à travers les pics gelés. “Je construirai un palais sur ta souffrance, sang-gueux. Sur un trône de ta détresse, je régnerai. Tous se…”

» Griffe-de-Lion s’est écrasée sur l’arrière de la tête de Laure, fendant l’os et faisant gicler le sang. Ébranlée, la vampire a sifflé en montrant les crocs.

» “Il n’y a qu’une reine sur cette montagne, et c’est moi”, a craché Astrid.

» Se tenant au-dessus de nous, elle a brandi ma lame cramoisie pour porter un nouveau coup.

» “Et lui n’a rien d’un sang-gueux, maudite salope.”

» La mort a quelque chose de libérateur. La peur s’envole avec le fait de savoir qu’on va mourir. Elle ne laisse que la rage. Et alors que j’empoignais la gorge de Laure, c’était tout ce qui restait. La rage. J’ai pensé à ma mère me tressant les cheveux pour mon anniversaire, m’apprenant à porter fièrement mon nom. J’ai vu ma sœur, mon petit démon, ma Celene, en train de rire à une histoire paillarde que je lui racontais ; j’ai entendu sa voix, dans les lettres auxquelles je n’avais jamais répondu. Et enfin, je me suis souvenu de ma douce Amélie, qui dansait sur une musique entendue d’elle seule, qui nous tenait en haleine, Celene et moi, avec ses contes. Ma famille. Mon cœur. Et cette sangsue me l’avait arrachée. À ce moment-là, j’ai retrouvé la boue de Lorson, ce jour où ce qui restait d’Amélie était rentré au village. Et je l’ai senti, résonnant dans ma tête comme une chanson dont je connaissais déjà les paroles. Une promesse. Un nom.

» Esani.

» Ma main s’est resserrée autour de sa gorge, et j’ai perçu toute cette haine et toute cette fureur écumant en moi. Laure a écarquillé les yeux, bouche bée, tandis que sa peau se mettait à noircir à mon contact. Elle a saisi ma main, mais je n’ai pas lâché prise, de la vapeur s’élevant entre les fentes, alors que son sang commençait à bouillir.

» “Lâche-moi !”

» Elle a hurlé, sa chair immortelle se calcinant entre mes doigts, cette porcelaine carbonisée jusqu’à l’os. Du sang a ruisselé le long de mon bras, brûlant, fumant, mais je n’ai pas lâché. Je l’ai déséquilibrée et poussée dans la neige, sa chair se désagrégeant dans ma main. Ses yeux sans âge ont fondu et coulé sur ses joues, comme de la cire de bougie.

» “PÈRE !” a-t-elle encore crié.

» Et à travers l’océan de ténèbres qui nous séparait, j’ai entendu un hurlement de rage pure lui répondre. J’ai perçu l’angoisse qu’il contenait, la haine aussi immense que l’éternité. Mais après un ultime cri perçant, la colonne vertébrale de l’Ombre rouge s’est arquée et sa langue bouillonnante a pendu entre ses crocs. Privée du soutien de la fureur des siècles, Laure Voss a explosé en cendres dans ma main, ne laissant qu’une blessure fumante dans la neige et les vestiges d’une robe en lambeaux de sang.

» Je me suis relevé en titubant, et Astrid a croisé mon regard. “Gabe…

— Va te mettre à l’abri dans la tour, ai-je dit d’une voix pressante. Vite !”

» Essoufflé et en sang, j’ai couru dans la neige en direction des barils d’ignoire. En bas, Aaron et Baptiste avaient abandonné le combat face à la Légion infinie, qui les poursuivait en hurlant. “PLUS VITE !” leur ai-je crié alors que j’atteignais les charges, cherchant la poudre pour amorcer. Après plusieurs tentatives maladroites, j’ai approché la flamme de mon briquet. Le feu a pris dans un crachotement d’étincelles et s’est propagé en sifflant sur toute la longueur de la mèche, vers les barils enterrés et leur funeste contenu.

» “De Coste ! Baptiste ! ai-je hurlé. COUREZ !” Puis je me suis élancé à mon tour, le sol crissant sous mes bottes, vers le haut et ce qui me semblait mon seul espoir de salut. L’ignoire a explosé derrière moi, étouffée par la tempête et la neige. Ensuite, j’ai entendu un bruit aussi terrifiant que les pas d’un géant : un immense craquement, alors que la couche la plus récente se fracturait en travers du mont Gabriel, libérant les neiges plus fragiles en dessous.

» J’ai senti le sol se dérober, tentant à tout prix de garder l’équilibre. Mais tout le manteau a cédé, et je me suis jeté à travers l’abîme qui me séparait de mon ultime espoir, la main tendue de cet ange imposant, toujours enfoui sous la neige. L’hymne du sang m’a sauvé, je pense. Et peut-être la main de Dieu. Je me suis écrasé contre la paume ouverte de Gabriel, enfonçant mes doigts dans la pierre de la tour, alors que le monde tombait en morceaux.

» Le fracas a résonné dans tout le Don du Ciel. Dieu seul connaît la quantité de neige qui s’est détachée. Un raz-de-marée de gris, une calamité s’abattant sur la face de la montagne, gagnant sans cesse en force et en vitesse. Et alors que la Légion infinie était balayée dans la vallée, j’ai senti ses griffes glacées s’introduire dans mon crâne.

» Le serment d’un père éternel à l’assassin de sa fille bien-aimée.

» “J’ai l’éternité, mon garçon.

”Je suis l’éternité.” »

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