Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 1 sur 98

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Les Buddenbrook

Préface

 

Compte tenu des traductions, Les Buddenbrook ont à l’heure actuelle

largement dépassé les dix millions d’exemplaires. Sans être immédiat, le

succès ne s’est pas fait attendre bien longtemps. Sortis de presse en

octobre 1901, ils s’imposèrent dès 1902 après la publication de critiques

enthousiastes, signées notamment Rainer Maria Rilke et Samuel Lublinski.

Depuis lors, la faveur du public est restée constante, ce qui a fait dire à

l’auteur que Les Buddenbrook étaient sans doute la seule œuvre qui lui

survivrait. Encouragé par Samuel Fischer, l’éditeur en vogue du moment,

qui avait accueilli une de ses premières nouvelles dans la Neue deutsche

Rundschau et qui l’incitait à entreprendre un travail de plus grande

envergure, Thomas Mann projette d’écrire un roman de deux cents à deux

cent cinquante pages, dont il croit tenir l’idée centrale dans ce qui sera plus

tard la vie et la mort du jeune Hanno Buddenbrook, dernier rejeton d’une

famille bourgeoise déchue, être raffiné, sensible et impropre à la vie active.

Nul doute que Thomas Mann, ce faisant, ait songé d’abord à lui-même. Le

problème des « dégénérés » qui galvaudent l’héritage paternel, des

« déracinés » qui refusent de perpétuer la race dont ils sont issus et

provoquent par leur comportement la ruine de la famille, ce problème

occupait depuis pas mal de temps l’esprit de l’auteur, déraciné lui-même

depuis son adolescence, ayant quitté pour toujours sa ville natale de Lubeck

après la mort de son père et peu enclin à redonner vie à une « firme »

paternelle dissoute. En 1896, dans la revue de son frère Heinrich, Das

zwanzigste Jahrhundert, faisant allusion à Paul Bourget, il s’attarde sur la

situation des « dilettantes » incapables de faire face aux réalités pratiques

de l’existence, et dans ses nouvelles d’alors, la confrontation de l’« artiste »

qu’il a conscience d’être et du « bourgeois » qu’il est malgré tout resté

constitue souvent le thème principal. C’est à Palestrina et à Rome, où il

séjourne avec son frère en 1897, qu’il conçoit le plan et commence la

rédaction d’un récit de plus longue haleine. Il pense d’abord l’intituler

Abwärts (littéralement : vers le bas ; chute, déchéance, déclin, décadence), notion qui répond bien à l’atmosphère fin de siècle qu’il qualifiera plus tard

d’humour pessimiste. Il y travaillera pendant trois ans. C’est le

18 juillet 1900 qu’il confie à son ami Grautoff : « aujourd’hui, j’ai écrit la

dernière ligne de mon roman. » Entre-temps, l’histoire d’un jeune homme

s’était transformée en une vaste fresque de quatre générations. Il se plaira

beaucoup à marquer la similitude entre ce considérable accroissement et

l’élaboration de la tétralogie de Wagner, issue elle aussi d’un projet limité,

La Mort de Siegfried. En août 1900, il envoie le manuscrit à Samuel

Fischer et vit dans une fébrile impatience jusqu’à fin mars 1901, quand il

reçoit de Fischer, qui cède enfin à son refus opiniâtre de réduire de moitié le

volume du roman, le contrat d’édition et l’annonce de la publication pour

octobre 1901. Le 6 novembre, il écrit au même Grautoff : « il est paru. »

Spontanément ou à la demande de ses correspondants, Thomas Mann est

souvent revenu sur la genèse des Buddenbrook, accumulant les

inexactitudes, les oublis et les malentendus. Dans une lettre de

novembre 1906, il affirme avoir terminé « ce grand travail  » à vingt-trois

ans après y avoir consacré trois années dans des circonstances pénibles. Il

se trompait de deux ans, mais il a persisté dans l’erreur : le 11 juin 1942, il

parle encore de l’œuvre d’un jeune homme de vingt-trois ans et le

21 janvier 1944, il insiste de nouveau sur sa précocité littéraire en répétant

la même contre-vérité. Dans son essai autobiographique, c’est la date de

publication qui a été avancée à fin 1900, et le 16 novembre 1950, il déclare

avec une sûreté déconcertante que la première édition a vu le jour à

l’automne 1900, mais a été postdatée à l’année suivante. Tout ceci est de

bien peu d’importance et les quelques lueurs que ces contradictions

pourraient jeter sur la psychologie de l’auteur sont insignifiantes face au

monument que représentent Les Buddenbrook. Ceux-ci ont donc près de

cent ans. Ils ont été traduits en trente et une langues. Les critiques et les

historiens de la littérature ont eu le temps de s’y attaquer à loisir, d’en

proposer des exégèses complémentaires ou contradictoires, d’en relever les

affinités réelles ou imaginaires, d’en mesurer l’adéquation au donné

historique du XIX e siècle. Le familier de la littérature allemande n’aborde

plus aujourd’hui la lecture des Buddenbrook avec la naïveté du

contemporain, certains aspects au moins des explications proposées

s’imposent à sa mémoire et sa lecture prend parfois l’allure d’une lecture

dirigée. Cela n’empêche cependant pas le plaisir esthétique de reprendre rapidement le dessus. L’envoûtement qui s’empare du lecteur a tôt fait

d’écarter les réminiscences gênantes et d’instaurer une sympathie sans

intermédiaire avec ce roman d’un jeune auteur qui n’a pas grand-chose

d’un roman de jeunesse. La distance que Thomas Mann sait garder envers

son propre récit, l’ironie toujours en deçà du sarcasme et débordant

souvent de chaleur humaine, la volonté d’objectivité sans froideur, la

recherche du trait caractéristique et symbolique et bien d’autres choses

trahissent une maturité étonnante et une maîtrise peu commune. Le succès

qui, à l’époque de la publication, pouvait s’expliquer par la curiosité du

public – Les Buddenbrook ont passé longtemps pour un roman à clefs – ne

s’est pas démenti depuis malgré les modes successives qui ont traversé l’art

de la narration et la distance de plus en plus grande qui sépare le lecteur

des circonstances et des mentalités décrites.

Au problème des exégèses multiples se superpose celui des sources et des

influences. Leur recherche systématique n’est plus guère de mise

aujourd’hui, mais Thomas Mann a pris un tel plaisir à les énumérer qu’il

est légitime de s’enquérir, non de l’exactitude de cette énumération, mais de

l’usage qu’il fait de prétendus modèles, du but qu’ils servent, de leur valeur

instrumentale, de leur intégration au récit. Si, dans la première partie, les

avis contradictoires sur Napoléon sont tous empruntés aux Conversations

de Goethe avec Eckermann, à l’histoire de la littérature au XIX e siècle de

Georg Brandes et à Guerre et Paix de Tolstoï, l’essentiel est leur fonction à

l’endroit où ils se trouvent, qui est de marquer les différences entre les

générations, de situer les événements sur un arrière-plan historique, de

montrer l’évolution et les transformations de la mentalité ambiante afin

d’inscrire le récit, les personnages, leurs pensées et leurs actions dans une

réalité vivante et de les dégager d’une vacuité sociale où ils seraient coupés

de leurs racines et de leur milieu. Seule une analyse détaillée pourrait

rendre compte du rôle des emprunts et des influences. Thomas Mann n’est

pas très explicite à ce sujet, il cite une trentaine d’auteurs dont il se serait

plus ou moins inspiré et, comme à propos de la genèse du roman, il ne

manque pas de se contredire.

Parmi les écrivains mentionnés, les grands romanciers russes du

XIXe siècle sont les plus nombreux. Il semble affectionner particulièrement

Tourgueniev, mais parle aussi de Tolstoï avec admiration. Il nomme Gogol,

Gontcharov, Pouchkine, se montre plus réticent envers Dostoïevski. Viennent ensuite les Scandinaves, surtout Kielland et Lie avec leurs épopées

familiales, qui ont maint point commun avec l’histoire des Buddenbrook,

mais aussi Jacobsen, fort à la mode vers 1900, Herman Bang, Knut

Hamsun, occasionnellement Ibsen et Brandes. En littérature anglaise, seuls

Dickens et Thackeray sont brièvement évoqués. En Allemagne, il se sent

proche de Fritz Reuter et de son humour ; sa reconnaissance et sa

vénération vont toutefois au triumvirat Schopenhauer-Nietzsche-Wagner,

dont il faudra dire un mot ; il dit aimer les romans du vieux Fontane, mais

plus tard il prétendra ne pas les avoir connus à l’époque des Buddenbrook

(ainsi dans une lettre datée du 10 juillet 1952) ; il était très sensible à la

poésie de August von Platen (1796-1835), dont la prosodie rigoureuse et la

froideur apparente dissimulent mal un tempérament passionné et dont, à

l’origine, il voulait mettre en exergue à son roman le poème intitulé Wenn

ihr suchet ohne Wanken (« Si vous cherchez sans fléchir  »). Quant aux

Français, il les cite une fois ou deux globalement au même titre que les

Russes et les Scandinaves sans faire allusion à tel ou tel. Il oublie

régulièrement de rappeler que Paul Bourget a inspiré ses premières

nouvelles, mais il insiste fort, beaucoup plus tard il est vrai, sur deux noms :

Zola et Goncourt. Au cours de la « préparation des Buddenbrook », dit-il

dans On Myself en 1940, « Zola, Tolstoï et Tourgueniev étaient mes

dieux  » ; en 1926, dans Lübeck als geistige Lebensform, il niait

énergiquement toute influence de Zola et proclamait : « en ce temps-là, je

ne le connaissais pas le moins du monde.  » C’est dans le même contexte

que les frères Goncourt apparaissent comme ceux qui « le mirent en

branle  » à la faveur de son admiration pour la légèreté, la finesse, la

précision de Renée Mauperin. Ceci pose un problème difficile. À première

vue, on serait tenté, comme le suggère d’ailleurs Thomas Mann lui-même,

d’admettre une certaine parenté entre les deux œuvres sur la base de leur

division en chapitres brefs, mais outre que ce genre de composition pourrait

tout aussi bien venir de Tolstoï, le style, le point de vue, l’agencement

intérieur des chapitres ne se ressemblent guère, et ce rapprochement est

loin d’être suffisant pour justifier une « influence  ». Les autres parallèles,

qui concernent le milieu, le déroulement du récit, la psychologie et le destin

de l’héroïne, seraient plus convaincants si les impressions globales

produites par la lecture des deux œuvres étaient moins radicalement

différentes. En dehors du contexte où l’on trouve cette allusion à Renée Mauperin et de deux autres passages, où il rend grâces aux Goncourt de

l’avoir incité à tenter l’aventure d’un ouvrage au long cours, Thomas Mann

est très réservé au sujet d’une quelconque influence française. Il cite de

nombreux noms, de Flaubert à Balzac, de Gide à Maupassant, de Proust à

Valéry, mais ne donne à aucun moment l’impression d’une connaissance

intime des textes dont il parle. Le 21 janvier 1952, dans une lettre qui tient

de la confession, il affirme que Les Buddenbrook ne seraient pas pensables

sans son admiration pour les romans anglais, russes et scandinaves. Il n’est

pas question de romans français. Dans son essai Der französische Einfluss

(« L’Influence française  ») de 1904, il soutient avoir été plus que par tout

au monde stimulé par Richard Wagner, auquel il prétend devoir un élément

primordial de son art : la sublimation symbolique de l’instant, fonction

essentielle selon lui du leitmotiv, dont il fait un usage abondant. Le

31 octobre 1908 encore, il répète que l’influence artistique de Wagner a été

indubitablement la plus profonde qu’il ait jamais subie. Les Buddenbrook

sont encore assez proches pour que cette affirmation les concerne avant

tout.

On a parfois l’impression que, si Thomas Mann insiste sur l’importance

qu’ont revêtue pour lui les Goncourt, c’est pour satisfaire à un certain

cosmopolitisme qu’il affichait volontiers après sa période de nationalisme

conservateur et de polémique dirigée contre la « civilisation  » française,

qu’il opposait à la « culture » allemande. Mais, au fond, la France lui est

toujours restée étrangère. Dans une lettre à Paul Amann du 25 mars 1917 –

le moment était naturellement propice –, réfléchissant sur le problème de la

création artistique à propos des Buddenbrook, il se situe aux antipodes de

la conception française telle qu’il l’entend. Les Buddenbrook, écrit-il, ne

sont pas nés d’une idée, d’une formule intellectuelle auxquelles, en les

revêtant d’une forme matérielle, on aurait donné l’illusion de la vie – ceci

est selon lui la manière française –, ils doivent leur existence à la

spontanéité créatrice de leur auteur. Passons ici sur les problèmes que

soulève cette formule. En 1916, dans les Betrachtungen eines Unpolitischen

(« Considérations d’un apolitique »), il avait d’ailleurs déjà employé des

termes sensiblement identiques pour souligner la « plénitude organique  »

de son récit, qu’il opposait au « livre typiquement français ».

Il faut savoir que, malgré son insistance sur un nombre imposant de

sources d’inspiration, Thomas Mann était très conscient de la valeur et de l’originalité de son premier essai dans le genre romanesque. Il affirme que

Les Buddenbrook sont « le seul grand roman naturaliste en langue

allemande  » et que c’est à partir des Buddenbrook que la littérature

allemande a conquis une audience internationale dans le domaine du

roman. Opinion subjective, qu’il convient sans doute de relativiser quelque

peu.

L’histoire des Buddenbrook se fonde en grande partie sur des

événements et des personnages réels de l’entourage de l’auteur. Le

parallélisme ne fait aucun doute et Thomas Mann ne l’a jamais contesté. Il

a exploité avec un zèle intensif toutes les informations dont il disposait sur

l’histoire de sa famille, les particularités de ses membres, les figures

marquantes de Lubeck qui gravitaient dans son orbite. Ces informations, il

les a puisées partout où il pouvait : livre de raison, lettres, documents

familiaux, confidences de parents proches ou éloignés. Le fondateur de la

« firme », Johann Sigmund, provenait du Mecklembourg. Installé à Lubeck

dès son adolescence, il y avait créé en 1790 sa propre entreprise et s’était

bientôt spécialisé dans le commerce du blé. Son fils sera consul des Pays-

Bas à Lubeck, épousera en secondes noces Elisabeth Marty, dont le père

était Suisse, et aura parmi ses nombreux enfants un fils nommé Heinrich.

Celui-ci épouse en 1869 Julia da Silva-Bruhns, fille d’un planteur allemand

et d’une créole brésilienne. Thomas Mann naîtra de cette union en 1875. Le

sénateur Heinrich Mann, père de Thomas, voyant ses enfants attirés par

tout autre chose que le commerce du blé, décide par testament la

liquidation de l’entreprise. Il meurt en 1891.

L’origine des Buddenbrook se situe dans les mêmes villes du

Mecklembourg que celle de la famille Mann : Parchim, Grabow, Rostock.

C’est en 1768 que le premier Buddenbrook établi à Lubeck fonde la

« firme  ». Ce léger décalage temporel, justifié par les impératifs

chronologiques de la narration, n’entame pas le parallélisme. Les dates ne

coïncident pas toujours, les mariages et les naissances dans la famille

Buddenbrook ne correspondent pas intégralement à ceux de la famille

Mann, mais certains personnages sont de véritables portraits de membres

de la parenté. Tony est la réplique de la « tante Elisabeth », tant en ce qui

concerne le caractère que la biographie et le langage, Christian est

l’« oncle Friedrich  », névrosé, fantaisiste, bambocheur, qui, outré de la

ressemblance, accusera publiquement – par voie de presse – son neveu Thomas Mann de dénigrer ses proches ; Hanno a de multiples traits de

l’auteur lui-même, notamment sa haine de l’école prussienne et son amour

de la musique. Nombre de personnages secondaires sont des portraits

encore plus ressemblants. Souvent à juste titre, beaucoup de Lubeckois se

sont crus caricaturés et ont nourri envers ce fils dénaturé de la bourgeoisie

locale une rancœur tenace. Mais Les Buddenbrook sont tout autre chose

qu’un roman à clefs et l’ignorance des détails historiques ne nuit en rien au

plaisir du lecteur. Ils ne sont pas une photographie, mais une radiographie

en profondeur ; ils ne se bornent pas à conter et à dépeindre, ils dévoilent et

expliquent. Chronique si l’on veut, mais au sens que revêt ce mot quand il

s’applique métaphoriquement à un genre littéraire, ne laissant subsister

avec des annales que de lointaines analogies. La chronique, au sens d’une

notation successive d’événements, contribue à la texture de la narration,

mais est loin de la constituer tout entière. Celle-ci choisit, amplifie, intègre,

agence et interprète, où la chronique ne fait qu’aligner. À mesure que le

récit progresse dans le temps, la narration devient de plus en plus fouillée,

le rythme se ralentit. Le temps intérieur prend graduellement le pas sur

l’exposé factuel. C’est l’« approfondissement subjectif  » dont parlait

Thomas Mann lui-même. L’histoire n’est pas seulement là pour elle-même,

elle révèle le comment et le pourquoi. Plus le roman avance, plus il

s’intériorise. Ce qui, au début, est rapporté sous forme d’événements, de

descriptions, de dialogues devient réflexion, introspection et monologue

avec le minimum d’interruptions nécessaire à la progression du récit.

L’observateur distant, ironique et impartial se transforme en sympathisant,

communie avec ses personnages et va jusqu’à s’identifier à Thomas et à

Hanno.

La division en chapitres brefs, prétendument inspirée par les Goncourt,

ne vaut à proprement parler que pour les premières parties. Ainsi la

troisième comprend quinze chapitres pour soixante-treize pages ; en

revanche, le deuxième chapitre de la dernière occupe à lui seul trente-six

pages dans la traduction française. La première moitié du roman s’étend

sur vingt-six années ; la deuxième, sur seize années seulement. Les douze

dernières années du récit requièrent les quatre dixièmes du volume. La

multitude des personnages secondaires du début se réduit considérablement

à la fin ; la scène se rétrécit de plus en plus, l’intimité solitaire des

intérieurs, les monologues, les descriptions prennent le pas sur les rencontres et les débats. Les indications précises de temps et de lieu, qui

foisonnent dans les premiers chapitres, font le plus souvent place à des

notations vagues qui marquent simplement la répétition de telle action ou

de telle pensée ou encore le caractère habituel de telle attitude. L’essentiel

du récit, selon Thomas Mann lui-même, réside, non dans l’histoire contée,

mais dans l’idée qui s’en dégage, dans la valeur symbolique qui l’anime et

qui lui assure une portée débordant de toute part les événements relatés.

C’est ce que le romancier a tenté d’exprimer à plusieurs reprises. Le social

et le politique, dit-il dans les Betrachtungen eines Unpolitischen, me

préoccupaient peu lors de la composition des Buddenbrook ; ce qui

m’intéressait avant tout, c’était le psychique et l’humain, c’est-à-dire non le

caractère événementiel du récit et ses déterminations historiques, mais

l’exploration et la mise en lumière des motivations intérieures. Dans Rede

und Antwort (« Discours et réponse  ») se trouve cette déclaration assez

sommaire, mais révélatrice, selon laquelle Les Buddenbrook sont « une

œuvre dont l’intérêt le plus profond réside dans la psychologie  ». Roman

naturaliste donc, dépeignant le nécessaire déclin biologique et social, mais

dépassant le naturalisme et s’intégrant à la mentalité fin de siècle qui

caractérisait les lettres européennes autour de 1900. Thomas Mann est

ainsi resté fidèle à la conception de l’art qu’il approuvait et admirait dans

un poème de Platen, qui devait figurer en tête de la première édition des

Buddenbrook et dont la dernière strophe exprime les positions

fondamentales de la littérature « décadente  » : il est insensé de se mêler à

la vie commune, il importe d’observer le monde de loin, avec calme et

indifférence, comme si l’on n’en faisait pas partie, car le monde n’est pas

un objet à désirer ni un but à atteindre, il est un simple matériau, un moyen

pour le poète de se bâtir un univers intérieur à l’aide de ses propres forces.

Hugo von Hofmannsthal dira qu’il s’agit pour l’artiste, non de prendre part

à la vie, mais de la regarder de l’extérieur ; non de s’engager dans

l’existence, mais d’être le spectateur de soi-même. Cette attitude, qui paraît

fondamentale chez Thomas Mann à l’époque des Buddenbrook, explique la

distance et l’ironie ou ce qu’il appelle parfois l’humour et le grotesque,

qu’il considère comme des qualités essentielles (ainsi dans une lettre à

Grautoff du 26 novembre 1901).

Après les très nombreux commentaires et les explications données à

diverses reprises par Thomas Mann lui-même, on serait tenté de voir dans Les Buddenbrook l’application littéraire d’une double idée philosophique :

la théorie nietzschéenne de la décadence et une négation progressive de la

volonté de vivre dans le sillage de Schopenhauer. Cela constituerait

l’originalité foncière du roman qui le distinguerait des nombreux

« modèles » que l’auteur n’a jamais hésité à reconnaître. Si cette façon de

voir n’est pas fausse, son affirmation exigerait un peu plus de nuances.

Selon son propre témoignage, Thomas Mann n’a découvert Schopenhauer,

ou plus précisément tel chapitre relatif à la mort, qu’au moment où il

s’agissait de « faire mourir  » Thomas Buddenbrook, c’est-à-dire vers la fin

de l’histoire. Ce témoignage n’est qu’une confirmation de ce que la lecture

révèle ; mettre, comme on l’a fait, la philosophie de Schopenhauer à la base

de la conception de l’œuvre, se heurte à des impossibilités et est source de

malentendus. Non seulement l’idée schopenhauerienne de victoire sur la

volonté n’engendre nullement des saints, des mystiques ou de véritables

artistes dans Les Buddenbrook ; au contraire elle affaiblit, débilite,

provoque le déclin vital sans le compenser par des réussites spirituelles ou

autres. Le dernier Buddenbrook, Hanno, est certes dépourvu de la volonté

de vivre, mais chez lui la « sublimation » se limite à une sensibilité morbide

sans grand pouvoir créateur. Thomas Mann lui-même a été très conscient

de l’inconsistance de ses réflexions sur Schopenhauer et de l’étrangeté de

la conclusion qu’il prête à Thomas Buddenbrook. À plusieurs reprises, il a

évoqué cet « étrange mélange  » de Schopenhauer et de Nietzsche et

l’inconséquence qui consiste à faire déboucher une lecture de

Schopenhauer sur une affirmation du moi. Les hallucinations

schopenhaueriennes sont l’expression littéraire d’un état d’âme à un

moment décisif de l’existence du héros ; il est abusif d’en faire le principe

organisateur d’une œuvre où elles ne remplissent qu’une fonction

épisodique.

Quant à la notion nietzschéenne de la décadence, elle sous-tend

manifestement le « déclin d’une famille » : la dégénérescence physique et la

déchéance sociale au cours des générations vont de pair avec un

renforcement des intérêts intellectuels et des penchants artistiques. Ce

processus caractérise à vrai dire la famille Buddenbrook et plus timidement

et comme par allusions celle des Hagenström, les nouveaux riches, qui, à

l’apogée de leur succès matériel, montrent déjà certaines tendances à la

« sublimation ». Mais d’autres familles présentes dans le livre connaissent également le déclin sans être visitées par des soucis d’ordre spirituel ou

artistique. Ainsi les Ratenkamp ont dû céder aux Buddenbrook la maison de

la Mengstrasse, bâtie par eux en 1682, pour cause de faillite. Même si,

comme il est expressément dit, cette déchéance sociale répond à une loi

générale qui régit le devenir des familles et n’est pas le fruit du hasard, on

est loin des complications intérieures des Buddenbrook ou, dans une

moindre mesure, des Hagenström. Il en va de même de la famille Kröger,

qui fut longtemps la plus riche de Lubeck, mais qu’un excès de luxe

entraîne à la dégénérescence physique et morale. L’évolution cyclique des

familles bourgeoises n’est donc pas nécessairement motivée ni

accompagnée par des aspirations spirituelles. Le syndrome nietzschéen de

la décadence n’est pas présenté comme une loi universelle et un destin

inéluctable. Il marque sélectivement la famille Buddenbrook par

l’importance qu’y prennent les problèmes intérieurs des individus

relativement aux événements extérieurs. Commentaires et explications

prévalent sur les faits, auxquels la technique du leitmotiv, ce « rappel

littéral du passé », comme le définit occasionnellement l’auteur, confère une

présence qui dépasse leur occurrence ponctuelle, une portée qui transcende

leur facticité, une puissance de mise en rapport des événements et des

personnages qui rappelle l’ensemble à partir d’un détail. La simple

répétition du leitmotiv crée une distance ironique par rapport au

personnage ou à l’événement et, de ce fait, donne à la narration une

tonalité, un air de détachement qui gênent l’identification du lecteur et, le

distrayant du contenu, le rend attentif et sensible à l’art du romancier.

Une technique apparentée à celle du leitmotiv wagnérien –

malheureusement peu perceptible dans la traduction – consiste dans une

« polyphonie linguistique  ». L’emploi d’expressions françaises caractérise

la première génération des Buddenbrook, qui était née au XVIIIe siècle et

avait adopté – très sommairement, il est vrai – l’usage de ce qui était alors

la langue de la société cultivée. Les nombreux dialectes allemands, évoqués

chacun par des locutions caractéristiques ou par des particularités de

prononciation ou de syntaxe, identifient différents personnages et marquent

leur appartenance à telle région ou à telle classe sociale. Ces procédés,

comme le leitmotiv, par l’« ironie épique  » dont ils sont porteurs,

contraignent, d’une part, le lecteur à prendre ses distances par rapport au récit et en même temps découvrent l’intimité des personnages et souvent

créent la sympathie.

Certains se sont évertués avec beaucoup de sérieux et sur la base d’une

information solide à démontrer que le texte de Thomas Mann ne concorde

pas toujours avec les données de l’évolution sociale et ne s’efforce guère à

l’objectivité, mais reflète les préoccupations internes à la famille

Buddenbrook plutôt que l’histoire de la bourgeoisie au XIXe siècle. Si

judicieuses que soient ces remarques, leur importance pour l’intérêt du

roman, sa valeur artistique et le plaisir du lecteur paraît fort aléatoire. La

plus parfaite concordance d’une intrigue romanesque et des événements

relatés n’a jamais ajouté une once à la valeur d’une création littéraire.

Ces mêmes critiques semblent regretter que Thomas Mann n’ait pas écrit

l’histoire de la bourgeoisie de 1835 à 1877, au lieu de donner libre cours à

son imagination, son talent, sa sensibilité dans un livre de fiction. Plusieurs

veulent y voir une faiblesse qui disqualifie le récit en le privant de tout

caractère représentatif. L’attention portée aux individus au détriment des

abstractions, des ensembles, des mouvements, des tendances lui enlève

selon eux toute portée sociale. Or, c’est précisément l’évocation de

symboles, de significations et d’attitudes transférables à partir de situations

concrètes qui fait l’essence même de l’œuvre romanesque et la distingue des

constructions – souvent lestées d’idéologie – d’une prétendue objectivité

historique. Si Edmond Jaloux a pu se convaincre de l’étonnante

ressemblance entre le destin d’une famille bourgeoise d’une petite ville

portuaire de la Baltique et celui de sa propre famille marseillaise, c’est bien

grâce aux détails qui concrétisent l’idée, plus parlants et plus persuasifs

que les généralités abstraites. Les Buddenbrook ne sont pas un roman

historique au sens habituel du terme, une saga familiale à la mode

nordique, ni d’ailleurs un roman d’éducation dans la tradition allemande,

ni encore une enquête psychologique. Ils sont tout cela et quelque chose

d’autre, confère une individualité propre : l’histoire d’une intégration

sociale, professionnelle, morale, politique et parfois religieuse qui se

désagrège progressivement et se transforme en individualisme, avec

beaucoup de réticence, d’inhibition et de mauvaise conscience d’abord,

culminant ensuite dans une acceptation résignée, puis résolue et volontaire

malgré les périls de l’isolement et de la déchéance. Et cette transformation se condense à l’extrême dans le nœud du récit, qui se situe à l’intérieur

d’un personnage, Thomas Buddenbrook.

Tous les événements extérieurs aux Buddenbrook sont, en effet, vus à

travers le prisme de leurs intérêts et de leurs préoccupations. Rien n’est

présenté dans sa neutralité objective ; le monde et son histoire ne sont

perçus que dans la mesure où ils touchent la famille. Il en va ainsi de

l’occupation de Lubeck par les troupes napoléoniennes, de la politique de

Louis-Philippe, du Zollverein, de la « révolution  » de 1848, de la guerre

contre l’Autriche, le Danemark ou la France : seules la situation et la

réaction des Buddenbrook sont prises en compte. L’horizon des membres de

la famille, globalement ou successivement, détermine la sélection et

l’importance narrative des événements. L’auteur dispose de l’histoire à sa

guise : selon les circonstances ou les problèmes qui se présentent, il

s’éloigne ou se rapproche des personnages. Seule la perspective des

Buddenbrook, leurs réponses aux sollicitations extérieures l’intéressent.

Parodiant une célèbre définition de l’art, on peut dire des Buddenbrook que

c’est l’histoire vue à travers la mentalité d’une famille marchande de

Lubeck par un narrateur qui distribue souverainement les accents sur ce

qu’il juge digne de les recevoir. À aucun moment ne se manifeste une

quelconque volonté de reproduire objectivement les faits. La même

observation s’impose à propos des événements familiaux eux-mêmes quand

ils se produisent en dehors de Lubeck, à Hambourg, à Londres, à

Amsterdam ou à Munich. Le lecteur n’en prend connaissance que par

l’intermédiaire de récits ou de lettres, il n’assiste que très

exceptionnellement aux scènes rapportées.

Cette unité de lieu – sit venia verbo –, cette perspective lubeckoise et

familiale ont leur pendant dans ce qui pourrait apparaître comme une unité

de temps, une durée continue, une construction linéaire sans détours et sans

retours en arrière. Les rappels occasionnels du passé se font à l’aide de

brefs récits ou d’extraits du livre de raison. À aucun moment le déroulement

de l’action n’est véritablement interrompu, malgré un usage relativement

fréquent de la technique du montage : l’auteur intègre à son exposé des

textes venus d’ailleurs, repris de la chronique familiale ou même, lorsqu’il

s’agit de la maladie de Hanno, transcrits presque littéralement d’une

encyclopédie ; ils fournissent souvent le contenu de dialogues et de commentaires et se fondent si parfaitement dans la narration qu’ils sont à

peine reconnaissables et contribuent sans faille au déroulement de l’action.

Quand leur auteur parlait des Buddenbrook comme d’un roman

naturaliste, dont le centre et l’intérêt seraient la psychologie, il n’avait pas

tort. Leur forme s’inscrit encore dans la tradition naturaliste, un milieu et

une époque y sont décrits avec l’amour du détail minutieux et la volonté de

ne pas dépasser l’horizon des différents acteurs ; l’auteur y est, certes,

omniscient, mais il se cantonne à l’intérieur de ses personnages et dépasse

rarement les limites de ce qu’eux-mêmes peuvent savoir. C’est précisément

cette manière de voir les figures de l’intérieur qui met en valeur les

destinées individuelles et leur assure la préséance sur l’analyse des

phénomènes sociaux. On prend plaisir à la diversité pittoresque, à la

juxtaposition de situations, d’événements et de types humains extrêmement

variés, mais on ressent également que le centre et l’unité du roman sont

ailleurs. Cette unité se trouve-t-elle dans la succession des générations qui

mènent à la déchéance, c’est-à-dire dans l’histoire du déclin d’une famille,

comme l’indique le sous-titre, ou dans les mobiles et les conditions, c’est-à-

dire dans l’explication de la décadence ? Et quelle forme prend cette

explication ? Un exposé théorique, des commentaires d’auteur qui

interrompent le récit, un soutènement idéologique ? Non, mais sans

renoncer à suggérer et même à démontrer les lois qui gouvernent le devenir

des familles bourgeoises, l’explication se dégage de la narration elle-même,

de conversations, de monologues intérieurs. Elle n’est pas collée sur les

événements, mais intériorisée dans les personnages.

La complexité de l’œuvre n’est pas qu’une question de style ou d’école,

elle est également due à la pluralité des plans sur lesquels l’histoire se

déroule. Le lecteur pressé en distingue d’emblée deux ; le lecteur attentif a

tôt fait d’en déceler un troisième, qui ne tarde pas à prévaloir.

Ce qui apparaît d’abord, c’est une vaste fresque de la société bourgeoise

de Lubeck au XIXe siècle. Que cette bourgeoisie soit ou non représentative

de la bourgeoisie allemande, voire européenne, est une question qui

intéresse à juste titre les sociologues et les historiens ; les amateurs de

littérature n’y sont pas tous passionnément attachés. On a relevé

d’importantes divergences entre la bourgeoisie lubeckoise et la bourgeoisie

typique du XIX e siècle. Celle-ci passerait du patriciat traditionnel au

capitalisme ignorant des valeurs spirituelles – c’est en partie le cas des Hagenström –, alors que les Buddenbrook, loin de connaître ce

durcissement du « Bürger » en « bourgeois  » selon la terminologie

allemande, se dévitalisent progressivement au cours de quatre générations

pour sombrer dans la déchéance, la passivité, l’abandon et la mort. On a

également remarqué un décalage chronologique entre l’évolution décrite et

l’histoire sociale du siècle dernier. N’empêche que de nombreux lecteurs

originaires de plusieurs pays d’Europe y trouvèrent le reflet de leur propre

expérience. On a même reconnu récemment un étrange parallélisme entre

Les Buddenbrook et un roman chinois du XVIIIe siècle. Peu importe

d’ailleurs, Les Buddenbrook ne sont pas une thèse de sociologie.

Le tableau de la société lubeckoise est concrétisé et dynamisé par le

deuxième plan, qui est, selon le sous-titre ; le déclin d’une famille. C’est

cela qui forme la trame du récit, sa dimension diachronique. La première

génération, assez brièvement décrite, est celle du vieux Johann. Elle offre

quelques types caractéristiques de la bourgeoisie de style Ancien Régime et

une figure de marchand sans complication intérieure apparente,

incarnation d’une volonté pratique et rationnelle. La deuxième est celle de

son fils Jean, riche et réaliste, admirateur de Louis-Philippe, faisant

montre, à l’opposé de son père, d’une piété sans doute plus apparente que

réelle et en tout cas solidement compensée par un égoïsme inconscient et

une dureté toute commerciale. Thomas, fils de Jean, est au centre de la

troisième génération. Né en 1826, il devient chef de l’entreprise à trente

ans, parvient très vite au faîte de la prospérité et des honneurs, mais sa

nature complexe et contradictoire le livre bientôt à l’épuisement et à la

décadence. Cette dernière est le lot de son fils Hanno, de santé délicate, de

tempérament solitaire, sensible et rêveur, inadapté au monde des affaires et

incapable de faire face aux difficultés de l’existence. La mort l’emporte au

milieu de l’adolescence.

Le troisième plan est celui des individus, de leur psychologie, de leurs

motivations, de leur manière d’être. Si le panorama de la société lubeckoise

et la décadence des familles peuvent s’embrasser d’un regard synthétique et

global, les individus qui composent société et familles sont uniques. Ils sont

placés chacun dans des situations particulières, ils pensent, décident,

agissent selon leur caractère propre, ce qui n’exclut évidemment pas les

déterminations et les influences anonymes, mais les canalise et parfois leur

échappe.

Dans Die vertauschten Köpfe (« Les Têtes interverties »), Thomas Mann

exprime en passant une de ses convictions de base touchant le travail de

l’écrivain. En bref, il dit : il est permis à l’homme de se servir de la réalité

pour illustrer la vérité, cela s’appelle de la poésie. Cette conception est loin

d’être propre au seul Thomas Mann, elle se trouve à toutes les époques et

elle transparaît parfois à leur insu chez ceux qui la rejettent. S’il en est

ainsi, si les faits, les événements, les situations, les personnages eux-mêmes

ne sont en poésie que des moyens d’exprimer la « vérité  », c’est-à-dire

l’idée dans laquelle, selon l’auteur, ils s’ordonnent, c’est dans cette idée

qu’il faut chercher le centre d’une œuvre. Parmi beaucoup d’autres,

Dostoïevski l’affirmait clairement en 1873 dans le Journal d’un écrivain :

« Le domaine de l’art, ce ne sont pas les accidents de la vie quotidienne,

c’est l’idée générale qui s’en dégage, devinée avec perspicacité et

fidèlement extraite de l’infinie diversité des phénomènes apparentés que

présente la vie » (édition de la Pléiade, p. 116). Cette idée forme le lien et la

justification des épisodes, et l’unité spirituelle de l’ensemble. Si dans les

romans « modernes  », elle se devine plutôt qu’elle ne se manifeste

ouvertement, dans la tradition réaliste, où se situent encore en grande

partie Les Buddenbrook, elle tend à se révéler de façon presque matérielle.

La peinture de la société et l’histoire des familles sont le canevas, le cadre,

la trame d’un roman qui n’existerait pas sans elles, mais elles contiennent

également les éléments nécessaires à leur propre explication. Dans Les

Buddenbrook, celle-ci prend la forme du personnage qui est le centre, l’âme

et le principe moteur du livre, Thomas. Il en est le personnage central, non

seulement parce qu’il est en rapport avec tous les autres et que tous les

événements le touchent, mais aussi parce qu’il est le seul à connaître un

véritable conflit intérieur, à être doté d’une nature contradictoire, tiraillée

entre les tendances qui écartèlent sa famille. C’est en lui que s’actualise le

phénomène de la déchéance et que convergent les puissances du déclin. Il

est l’« exposant  » des situations bourgeoises et l’incarnation de la

décadence, le point culminant d’une évolution matérielle et sociale et, en

même temps, la péripétie.

Les autres personnages connaissent eux aussi des problèmes ; mais ils ne

mettent jamais leur nature en question. Ils sont bourgeois, bohèmes,

artistes – d’une façon individuelle et nuancée, certes –, mais ils sont ce

qu’ils sont et se comportent en conséquence. Il en est autrement de Thomas : jusqu’à la fin, il cherche ce qu’il est, il se demande comment agir.

Nulle spontanéité, nulle simplicité ne l’inspirent ; son activité et son genre

de vie sont le résultat de réflexions conscientes, non l’expression pure et

simple de son caractère. Plus transparents, plus univoques que lui, les

autres représentent chacun un aspect, une « possibilité » de sa nature. Les

tendances qu’incarnent son père Jean et son fils Hanno, son frère Christian

et sa sœur Tony sont des composantes de sa personnalité. Par sa diversité,

la famille Buddenbrook matérialise la complexité de Thomas. Elle

comprend en gros deux catégories, avec de nombreuses gradations

intermédiaires : les « bourgeois  » et ceux que, pour la commodité, nous

appellerons les « artistes », les « bohèmes », les « décadents ».

Les « bourgeois  » se signalent par l’énergie vitale qu’ils mettent au

service de l’ambition, la capacité d’agir sans se laisser inhiber par les

scrupules moraux et la faculté de faire taire les sentiments quand ils

s’opposent à la réalisation d’un bénéfice. Les affaires « sentimentales » en

sont précisément le meilleur témoignage : rien n’est plus éloigné de ces

gens que l’idée d’un mariage d’amour. Il leur arrive certes d’être

amoureux, mais la soumission aux intérêts de l’entreprise et le renoncement

à leurs amours ne provoquent pas de tragédies et ne les confrontent pas à

des problèmes durables.

La seconde composante de la mentalité bourgeoise est la tradition

familiale, unie à la conscience de classe. L’individu doit s’y soumettre sans

conditions. Épouser une boutiquière, comme l’a fait Gotthold, le demi-frère

de Jean, c’est déchoir et justifier toutes les duretés et tous les mépris.

Devant les revendications sociales, les marchands de Lubeck font la sourde

oreille ; aucun soupçon des motifs qui animent les « insurgés  » de 1848

n’effleure Jean Buddenbrook, ce qui lui donne d’ailleurs une sûreté absolue

pour mater la « révolution ». Le livre de raison, la « bible » familiale, fait

office de constant rappel à l’ordre.

Les bourgeois de Lubeck sont par nature conformistes et portent un

grand intérêt aux « dehors », aux apparences. La vie intérieure tient peu de

place dans leur existence, même quand elle revêt un aspect religieux.

L’inscription que Jean Buddenbrook porte dans le livre de raison à la

naissance de sa fille le révèle tout entier : « J’ai assuré ma dernière-née

pour une somme de 150 thalers. Conduis-la, ô Seigneur, dans tes voies et

accorde-lui un cœur pur.  » Ce rapprochement d’intérêts matériels et de prières et surtout l’ordre dans lequel ils s’agencent sont significatifs. Jean

Buddenbrook appelle à tout moment Dieu à la rescousse de son idéal

bourgeois de bien-être, de richesse et de domination. Il n’est pas loin de

considérer qu’un marchand qui fait faillite est justement puni pour ses

péchés. On peut voir là un trait caractéristique de l’influence calviniste ou

piétiste, mais il n’est pas interdit d’y déceler des signes d’une solide

hypocrisie, une autojustification compensatrice d’un matérialisme foncier.

Tony est l’image vivante du conformisme et du souci bourgeois des

apparences. Elle leur colle une étiquette : la distinction. C’est le mobile

avoué de toutes ses pensées et de tous ses actes. Pour elle, les questions

sont tranchées d’avance, elle ne connaît aucun conflit véritable entre son

conformisme social et ses aspirations personnelles et elle reste identique à

elle-même du début à la fin, ce qui en fait presque une caricature. Une seule

chose compte : la respectabilité, les « dehors », les apparences, le rang, le

prestige de la famille.

De ces traits fondamentaux découlent plus ou moins directement les

autres caractères des bourgeois : le désir de richesse et d’opulence,

l’aspiration aux honneurs publics, l’idéal de travail sérieux et méthodique.

L’auteur nuance à l’extrême ces aspects, il les présente différemment selon

les individus et les générations, il n’en parle jamais de façon abstraite, ils

se dégagent des personnages et des situations, ils constituent les mobiles,

avoués ou inconscients, de la vie bourgeoise sous toutes ses formes.

À l’opposé se trouvent ceux qui n’adoptent pas les normes de pensée et

de comportement de leur milieu, qui ne s’intègrent pas au monde de la

bourgeoisie et ne se mettent pas au service d’une entreprise. Ici aussi,

l’auteur présente une série nuancée de personnages nettement

individualisés, depuis le marchand cossu en qui se glissent timidement des

idées non conformistes ou des préoccupations artistiques et intellectuelles

jusqu’à l’artiste maladif et exclu de la société en passant par les

« décadents », les inadaptés, les névropathes, les bohèmes.

La « firme  », qui matérialise les aspirations bourgeoises, laisse la

plupart de ces gens indifférents. Ils ne connaissent pas d’impératifs

auxquels sacrifier leurs sentiments ou leurs penchants personnels. Rien

d’étonnant s’ils manquent de sens commercial et d’énergie pratique.

Ils ne renoncent pas délibérément à l’aisance et à la richesse, ils s’y

complaisent autant que les bourgeois ; mais ils n’en font pas le but de leur existence, ils subordonnent la poursuite des intérêts matériels à leurs

tendances plus profondes. Ils ignorent radicalement l’ambition sous toutes

ses formes et, partant, la vitalité bourgeoise leur fait entièrement défaut.

Ils sont souvent de santé délicate. Hanno est emporté par la typhoïde en

pleine adolescence. Quant à Christian, le frère de Thomas, s’il entre dans le

mal physique dont il se plaint constamment une bonne part de clownerie et

d’affectation, son déséquilibre moral ne fait aucun doute. La condition

physique de ces personnages explique à elle seule déjà qu’ils ne soient

guère enclins à accepter des responsabilités sociales et matérielles ou qu’ils

ne se sentent pas de taille à les assumer longtemps.

Outre sa débilité physique, Hanno est doté d’une sensibilité excessive,

qui le rend vulnérable et inapte à la vie pratique et que l’influence de sa

mère ne fait que renforcer. Elle non plus n’adopte aucun impératif

bourgeois, la « firme  » lui est indifférente, la société ne l’intéresse pas et

elle ne se soucie guère de perpétuer la lignée des Buddenbrook. Elle

« traitait cette question avec un calme souverain qui ressemblait à une

indifférence dégoûtée ».

Le souci de la tradition familiale et la conscience de classe sont

étrangers à ces personnages. Au fond, ils méprisent les idéaux bourgeois et

certains d’entre eux conçoivent de la sympathie pour le peuple. Christian

ne va-t-il pas jusqu’à déclarer publiquement que les commerçants sont des

filous ? Ils ne se considèrent pas comme les maillons d’une chaîne, ils sont

des individus et rejettent les contraintes anonymes de la famille et de la

classe. Christian finira par épouser une fille publique. Mieux que les

réceptions mondaines qui seraient profitables à l’entreprise, Gerda aime

l’isolement, qui lui permet de s’adonner passionnément à la musique. À

l’amitié de ses condisciples bourgeois, Hanno préfère celle d’un déclassé,

le fils du comte Mölln, qui habite une misérable ferme en bordure de la

ville, où il vit dans une propreté toute relative et une misanthropie sans

compromis. L’indifférence totale de Hanno envers la tradition familiale est

symbolisée par le double trait qu’il trace sous l’arbre généalogique des

Buddenbrook, où il occupe la dernière place : « Je croyais qu’il ne

viendrait plus rien », dit-il à son père irrité.

Le conformisme est le souci mineur de ces « décadents  » et ils ne font

rien pour sauver les apparences. Étrangers aux affaires, aux opinions, à la

vie de Lubeck, ils ne partagent pas les grands sentiments qui animent la famille et ils font souvent figure de cyniques. Ils n’ont qu’aversion pour les

valeurs établies qu’on leur prêche depuis l’enfance : tact, pudeur, maîtrise

de soi, équilibre, distinction, tenue. Ils apparaissent aux bourgeois comme

des êtres « bizarres  », « étranges  », « particuliers  », « énigmatiques  »,

« extraordinaires ». Dans les obligations de la vie sociale, auxquelles ils se

dérobent quand ils le peuvent, ils ne voient qu’artifice, comédie, dureté,

égoïsme inhumain.

Mais les « décadents » se signalent également par des traits plus positifs.

Ce qui correspond chez eux à l’intérêt pour la vie active, le profit, la

« firme  », les honneurs, c’est la concentration sur les problèmes de la vie

intérieure, la réflexion sur soi-même, la faculté de se façonner un univers

indépendant de la réalité qui les emprisonne, le culte des tendances et des

penchants personnels. Imitateur talentueux et débordant d’humour,

Christian retrouve au théâtre ce qu’il aurait voulu être. « Quelle belle chose

qu’un artiste !  », dit-il en singeant les virtuoses ; et au milieu d’une scène

burlesque, il lui arrive de tomber subitement dans des dépressions rêveuses

par dépit de n’être pas artiste malgré tout son intérêt pour l’art. Gerda

n’abandonne sa froide indifférence que dans ses moments musicaux. Quant

à Hanno, les seuls instants de sa vie où il se sent heureux sont ceux où il

peut entendre, apprendre, composer et jouer de la musique. Sa passion pour

cet art le distrait des tâches pénibles que sont pour lui devoirs et leçons. La

musique lui procure une volupté immense, mais, ce faisant, le désarme pour

le combat de tous les jours avec la vie : « La beauté anéantit le courage et

la faculté même de vivre l’existence vulgaire.  » Hanno est le symbole de

l’échec d’une nature sensitive et rêveuse devant la réalité pratique, qui

exige de lui une énergie et une faculté d’adaptation qu’il n’a pas.

Contrairement à d’autres types d’artistes que Thomas Mann peindra dans

la suite, Hanno ne transpose pas dans la culture de son moi et dans la

recherche de l’expression artistique l’ambition et la volonté qu’il répugne à

manifester dans l’ordre pratique. Comme Christian, il n’a ni ambition ni

volonté. Il ne songe pas à être marchand, mais il ne s’imagine pas mieux en

artiste ou en virtuose voyageant à travers le monde comme un bohémien. Il

n’a pas la force de se libérer des préjugés sociaux qui l’étouffent. En

l’emportant, la mort ne fait que répondre à son désir.

Tous ces personnages découvrent dans leur vie intérieure un refuge

souvent illusoire contre les désagréments de la réalité, mais aucun – sauf Gerda l’étrangère – ne s’applique assez résolument à cultiver ses

possibilités artistiques ou intellectuelles pour y trouver une compensation et

triompher de ses difficultés dans le monde bourgeois.

Quelle place occupe Thomas Buddenbrook dans cette mosaïque ?

Appartient-il à la bourgeoisie, comme semblent l’indiquer son activité, ses

succès commerciaux, ses dignités administratives ? Se range-t-il du côté des

artistes, comme ses goûts pour certaine littérature, le choix de sa femme, sa

propension à l’auto-analyse, sa destinée, paraissent le montrer ? On ne

peut répondre à ces questions de façon simple, car Thomas se débat avec

un problème de conscience et d’identité, qui l’amène à mettre en question

sa manière d’être et de vivre. C’est essentiellement cela qui fait de lui –

outre son importance matérielle – le personnage central autour duquel tout

est agencé. Qui est Thomas ?

Physiquement, il ressemble à son grand-père, le seul Buddenbrook qui

ait jamais eu du goût pour la musique. Il a les dents petites et jaunâtres, le

nez finement dessiné, les yeux bleus, les cheveux d’un blond foncé, la figure

arrondie. Thomas Mann dépeint souvent les artistes avec une dentition

défectueuse et une forme de nez remarquable ; en revanche, les yeux bleus

et les cheveux blonds sont presque toujours le propre du bourgeois. Ainsi,

dans son physique déjà s’associent des éléments contradictoires. Entre ces

éléments, sera-ce un mariage heureux ou un déchirement sans issue ?

Thomas est intelligent, actif, compréhensif et doué du sens de l’humour.

Son comportement est sans excès ; sa gaieté, mesurée. Il n’est pas victime

des préjugés sociaux de sa sœur Tony. Il sait que l’activité et le succès en

affaires sont de meilleurs critères de la vitalité d’une entreprise que la

« distinction » et la famille. Il est conscient d’avoir une tradition familiale

et un rang social à défendre ; mais il en discerne bien les limites et les

insuffisances. Comme les autres bourgeois, il sait étouffer ses scrupules et

sacrifier ses sentiments personnels – et ceux des autres – à ses intérêts

commerciaux. Il n’hésite guère à abandonner la petite fleuriste dont il avait

fait sa maîtresse pour « faire un beau parti ».

Sa vitalité est une première fois ébranlée à Amsterdam par la maladie.

L’auteur parlera plus tard très longuement du rôle de la maladie dans le

devenir des êtres. On ne trouve encore aucune réflexion théorique à ce

propos dans Les Buddenbrook, mais la part que la maladie prend dans le

développement de Thomas est déjà décisive : elle le marque d’une façon durable, tandis qu’elle ne joue dans la vie des bourgeois qu’un rôle

secondaire et vite oublié. À la faveur de l’inactivité qu’une lésion

pulmonaire lui impose, un penchant « inquiétant  » s’insinue en lui : une

sympathie pour les écrivains « modernes, satiriques et polémiques  », qui

aurait pu l’entraîner peut-être jusque dans le voisinage de son frère

Christian. Son comportement conformiste recouvre une vie intérieure bien

différente.

Qu’est-ce qui empêche sa « déviation  » ? Un événement extérieur et

fortuit : la mort de son père, qui fait subitement de lui à trente ans le chef de

l’entreprise. Accumulant sur ses épaules de lourdes responsabilités, cet

événement lui fait prendre conscience de sa destinée. Il s’éloigne

intérieurement de son frère et décide de se consacrer avec ferveur à son

métier de bourgeois. Il adopte le code moral de la bourgeoisie : maintien,

pudeur des sentiments, refoulement de la sensibilité, discrétion. Il découvre

que l’intérêt pour la vie intérieure ruine toute tenue, toute énergie et tout

équilibre, il tente de se persuader qu’il n’est pas artiste, que rien ne l’y a

préparé, qu’il est marchand par hérédité et par tradition, qu’il doit donc

refouler ses tentations d’auto-analyse et se vouer au travail ancestral. Telle

est la vocation dont Thomas, poussé par les circonstances, tâche de se

convaincre. « Destinée » bien problématique que celle-là : on pense, toutes

proportions gardées, au destin de Hamlet, contraint d’agir sous la pression

des circonstances et répugnant à l’action dans son for intérieur.

Les méditations de Thomas devant la dépouille mortelle de son oncle

Gotthold jettent une vive lumière sur sa nature intime. Épousant une

boutiquière, Gotthold s’est attiré la disgrâce de son père, ce qui lui a valu

de vivre assez petitement jusqu’à sa mort. Une existence manquée, pense

Thomas. Pourquoi ? Parce que Gotthold a appris trop tard à faire des

concessions, à répondre à sa position sociale, à accepter un certain

conformisme. Moralement, il n’a pas démérité : il s’est opposé à son père,

c’est un défi courageux ; il a méprisé les aspects matériels de la vie, ils sont

méprisables. Mais il lui a manqué l’essentiel : l’ambition et le sens de la

poésie. Voilà le paradoxe à son comble : la nécessité du sens de la poésie

pour mener à bien une existence de marchand. De quoi s’agit-il ? De

l’« essor  », de l’« imagination  », de l’« idéalisme  » qui rendent capable

d’entretenir, de défendre et de mettre à l’honneur « une entité abstraite, un

vieux nom, une raison sociale » avec un enthousiasme tranquille, « où l’on trouve plus de douceur, de bonheur, de satisfaction que dans un amour

clandestin  ». Que cet enthousiasme s’applique au commerce du blé dans

une petite ville portuaire, qu’il se mette au service d’une ambition dont les

limites sont étroites et même pitoyables, n’enlève nullement à cet

enthousiasme et à cette ambition leur justification, car « tout sur terre n’est

qu’un symbole  ». « Même dans une petite ville, on peut être un grand

homme, on peut être un César dans un port de commerce de moyenne

importance sur la mer Baltique » ; seulement, pour l’accepter et en faire le

but de sa vie, il faut « un peu d’imagination, un peu d’idéalisme », il faut le

sens de la poésie.

Marchand de grain par idéalisme : cette formule extrême pourrait

exprimer la nature ambiguë de Thomas Buddenbrook. Tout son être est

contenu dans ces brèves méditations : s’il se voue au négoce, à la recherche

de l’influence, de la richesse et des honneurs, ce n’est pas par simple

tradition familiale, ni par inertie intellectuelle ; il considère que cette vie

pratique est pour lui le moyen de satisfaire son ambition, d’atteindre un

idéal, d’exprimer son sens de la poésie, qui ne pourrait se manifester par

l’art de façon valable en raison de son hérédité, de son éducation et de son

milieu.

Thomas fait donc preuve dès le début de sa carrière d’un bien fragile

équilibre : nature sensible craignant de ne pouvoir se réaliser par la pensée

ou par l’art, il cherche à s’accomplir par le commerce.

Ses actes et ses réflexions sont inspirés par cette dualité. Son mariage en

est un excellent exemple. Gerda Arnoldsen lui plaît par ses talents de

virtuose et sa passion pour l’art ; mais il avoue que la fortune du père est

décisive dans l’enthousiasme amoureux qu’il conçoit pour la fille.

Sa vie privée et publique démontre également son dualisme intérieur. Il

sait allier son amour du théâtre et de la littérature au sérieux quotidien. Il

fait preuve d’une activité débordante dans les affaires municipales et, dans

sa tête, « la moins bourgeoisement bornée  » de la ville, il connaît la

relativité de sa puissance et de son activité et il a assez d’esprit pour

sourire lui-même de son ambition, pourtant sincère.

Les situations simples lui sont étrangères. C’est quand il atteint le

sommet des honneurs qu’il sent le succès lui échapper : Clara est malade,

Christian tourne mal, il perd de l’argent, son avis est supplanté par celui de

Hagenström. Il n’a plus le sentiment de commander au destin, il perd confiance dans ses propres forces, il se sent fatigué, vieilli, découragé.

Situation équivoque chère à Thomas Mann : les signes visibles et palpables

du bonheur n’apparaissent que lorsque le bonheur est déjà dépassé.

Devant le déclin qui s’annonce, Thomas réfléchit encore une fois à son

caractère et à sa destinée, non plus avec la sérénité qui l’animait devant la

dépouille de son oncle Gotthold, mais en se posant avec inquiétude la

question de savoir ce qu’il est et en doutant de lui-même. La dissonance

entre l’activité nerveuse qu’il déploie en public et le sentiment d’épuisement

qu’il éprouve dès qu’il est seul, lui fait ressentir son ambiguïté et le torture.

Les scrupules qui le font reculer devant un marché qu’il juge malhonnête et

aventureux le forcent à se poser le problème qui fut toujours le sien : suis-je

un homme d’action ou un méditatif scrupuleux ? Suis-je un homme pratique

qui surmonte sans peine les duretés et les déceptions, ou un rêveur délicat

que la moindre méfiance, la moindre méchanceté meurtrissent et qui se

laisse détourner de l’action par ses sentiments ?

La réponse à cette question dépendait du moment : aux heures de succès,

il refoulait ses doutes et disait oui à la vie pratique ; aux heures de

lassitude, il tendait à se considérer comme un rêveur impropre à l’action.

Maintenant, il conçoit clairement qu’il n’est ni un homme d’action ni un

méditatif, mais bien un mélange des deux. À quoi doit-il ses succès ? À la

réflexion, non à sa vitalité. À quoi doit-il ses échecs ? À ses déchirements

intérieurs. Ses efforts incessants pour maintenir ses forces en équilibre l’ont

exténué. Il connaîtra encore des regains de vitalité, mais ils seront de plus

en plus factices et de courte durée. Thomas est un homme fini, sa tension

intérieure a triomphé de son énergie.

Toute sa vie a été une lutte du bourgeois contre l’artiste, de crainte que

celui-ci ne prenne le pas sur celui-là. À son frère Christian, qui l’accuse

d’être égoïste, sans pitié, sans amour, sans humilité et de dissimuler son

égoïsme sous des dehors de tact, de finesse, de maintien et de dignité, il

réplique : « Je suis devenu ce que je suis parce que je n’ai pas voulu

devenir ce que tu es devenu. Si je t’ai évité de toute mon âme, c’était pour

me garer de toi, parce que ta manière d’être est un danger pour moi.  »

Christian a cédé à son tempérament bohème, la vie de Thomas s’est passée

à combattre Christian en lui-même, à le discipliner, à l’intégrer dans un

tout harmonieux en appelant à la rescousse la tradition familiale, le

conformisme et le sens pratique de ses pères. Ce combat l’a épuisé. Il n’a plus l’élan et l’idéalisme nécessaires pour tendre à des buts auxquels il

n’attribue qu’une valeur symbolique, plus d’enthousiasme, plus d’humour,

plus d’ambition. Ses problèmes de conscience l’accaparent de plus en plus.

Il veut se préparer à la mort, cherche la « vérité », lit Schopenhauer. Repris

par la réalité quotidienne, il a honte de ses « extravagances mentales  » ;

ses instincts bourgeois se révoltent contre ses expériences métaphysiques.

Cela n’empêche qu’il convoque le notaire pour faire son testament.

Équilibre précaire et constamment menacé, dans l’âme de Thomas

Buddenbrook, que celui des termes en présence, dont chacun est illustré par

les autres figures. Son fils est nettement du côté des « artistes » et n’a plus

ni le courage ni l’ambition d’assumer la tradition bourgeoise. Thomas est

ainsi le maître chaînon entre les générations de bourgeois et la génération

de Hanno, qui succombe dans l’air étouffant du milieu lubeckois. Telle

apparaît la structure du roman. Thomas en est le centre par sa fonction

narrative et par son ambivalence intérieure, il est à l’intersection des

tendances bourgeoises et des penchants bohèmes ; il se trouve au point de

rencontre des normes traditionnelles de pensée et de vie avec la curiosité

nouvelle dans la famille pour les problèmes de la vie intérieure ; il est au

carrefour où se croisent les chemins opposés de sa génération,

principalement ceux de Christian et de Tony.

De la même façon, il est au centre de l’évolution chronologique. Il est le

passage de la bourgeoisie conformiste et sans problèmes de conscience au

monde de la sensibilité et de l’introversion, indifférentes à la vie pratique et

incapables de lui faire face. En lui se produit la transmutation de la

mentalité bourgeoise en préoccupations intellectuelles, ignorantes des

impératifs sociaux. C’est dans l’ambiguïté de sa nature, qui a réussi la

prouesse de se maintenir en équilibre assez longtemps, que s’accomplit le

phénomène de « débourgeoisement  » et, par suite, la décadence de la

famille. Thomas remplit entre son père et son fils une fonction semblable à

celle qu’il assume entre son frère et sa sœur.

Tiraillé entre les deux tendances et s’écroulant finalement sous ce

fardeau trop lourd, Thomas est la première grande incarnation d’un

problème clef de l’œuvre de Thomas Mann, le problème de l’artiste. De

l’artiste, il a la sensibilité, l’introversion, la réflexion, la fantaisie. Mais son

atavisme, l’atmosphère de sa ville natale et les circonstances ne lui

fournissent pas la possibilité de s’exprimer par l’art. Il en sera autrement de Tonio Kröger, descendant comme lui d’une vieille famille bourgeoise,

mais libéré par le hasard du destin des responsabilités et des servitudes de

Thomas. Tonio Kröger mettra bientôt au service de l’art l’ambition et le

sérieux que Thomas Buddenbrook met encore au service de la « firme ».

 

A.N.

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