Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 21 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre III

était certainement celle qui convenait ; mais que ce soit justement ce

M. Grünlich… Elle le vit devant elle avec ses favoris jaune d’or, son visage

poupin et souriant, sa verrue à l’aile du nez, ses pas menus ; elle croyait

sentir, sous les doigts, son habit de drap pelucheux et entendre sa voix

suave…

— Je savais bien, dit Mme Buddenbrook, que nous serions accessibles à

des arguments exposés de sang-froid… peut-être avons-nous déjà pris une

décision ?

— Oh ! Dieu m’en garde ! cria Tony, accentuant le « Oh ! » avec une

indignation soudaine. Épouser Grünlich ? Quelle folie ! Je n’arrive même

pas à comprendre qu’il lui soit encore possible de m’aimer ! Il faut qu’il ait

bien peu de fierté !…

Et, ce disant, elle se mit à faire couler, goutte à goutte, du miel sur une

tranche de pain bis.

 

CHAPITRE III

 

Cette année-là, les Buddenbrook n’entreprirent aucun voyage

d’agrément, pas même pendant les vacances de Christian et de Clara. Le

consul se prétendit trop absorbé par les affaires, et la décision de Tony,

toujours en suspens, retint tout le monde au logis dans l’expectative… Le

consul avait écrit de sa main, à l’adresse de M. Grünlich, une lettre très

diplomatique, mais les choses n’avançaient pas, à cause de l’entêtement de

Tony, qui éclatait en manifestations puériles :

— Dieu m’en garde, maman, disait-elle, je ne puis le souffrir, et elle

accentuait la deuxième syllabe de ce dernier mot avec la plus extrême

énergie.

Ou bien elle déclarait avec solennité :

— Père (d’ordinaire c’est « papa » qu’elle l’appelait), je ne lui donnerai

jamais ma parole.

Sur ce point, l’affaire serait restée pendante longtemps encore, si à la mi-

juillet, dix jours environ après cette première conversation dans la salle du

petit déjeuner, il ne s’était produit un autre événement.

C’était l’après-midi, un après-midi chaud et bleu. Mme Buddenbrook

était sortie. Tony lisait un roman près de la fenêtre, toute seule dans le salon des paysages, lorsque Antoine lui présenta une carte de visite. Avant même

qu’elle ait eu le temps de lire le nom, un monsieur en redingote à cloche et

en pantalon cosse-de-pois pénétra dans la pièce ; c’était, cela va de soi,

M. Grünlich, et son visage avait une expression de suppliante tendresse.

Tony, épouvantée, sursauta et esquissa un mouvement de fuite vers la

salle à manger… Comment est-il possible de s’entretenir encore avec un

monsieur qui a demandé votre main ? Elle sentait jusque dans son cou les

pulsations de son cœur et avait considérablement pâli. Tant qu’elle savait

M. Grünlich très loin d’elle, les graves pourparlers où elle était engagée

avec ses parents et l’importance soudaine que revêtaient sa personne et sa

décision l’avaient franchement amusée. Mais maintenant qu’il était là, de

nouveau, qu’il se tenait devant elle, qu’allait-il arriver ? Elle sentit encore

une fois que cela ne se passerait pas sans larmes.

À pas pressés, les bras largement ouverts, la tête penchée de côté, dans

l’attitude d’un homme qui va dire : « Me voici ! Tue-moi si tel est ton bon

plaisir ! », M. Grünlich s’avançait vers elle :

— Quel concours de circonstances ! s’écria-t-il. Vous êtes là, Antonie !

Il disait « Antonie » !

Tony, debout près de sa chaise, son roman dans la main droite, avança les

lèvres et, redressant la tête à chaque mot, scandant chaque syllabe avec une

vive irritation, cria :

— Qu’est-ce… qui… vous… prend ?

Malgré tout, les sanglots lui nouaient déjà la gorge.

L’émotion de M. Grünlich était trop grande pour qu’elle lui permît de

prêter attention à cette apostrophe.

— Pouvais-je attendre plus longtemps… ai-je pu résister au désir de

revenir ici ? demanda-t-il, pressant. J’ai reçu, voici huit jours, la lettre de

Monsieur votre vénéré père, cette lettre qui m’a comblé d’espérance !

Pouvais-je m’attarder dans cette demi-incertitude, mademoiselle Antonie ?

Je n’ai pu me contenir davantage… Je me suis jeté dans une voiture… je

suis arrivé à toute bride… J’ai retenu mes appartements à la Ville de

Hambourg… et me voici, Antonie, pour recevoir de vos lèvres la parole

suprême et définitive qui me rendra plus heureux que je ne puis l’exprimer.

D’ébahissement, Tony resta atterrée ; elle refoula ses larmes. C’était

donc là l’effet de la prudente lettre paternelle qui avait remis toute décision

à une date indéterminée ? Elle balbutiait trois ou quatre fois :

— Vous faites erreur… Vous faites erreur…

M. Grünlich avait tiré un fauteuil tout contre son siège, auprès de la

fenêtre ; il s’assit, la contraignant elle aussi à reprendre sa place, et, penché

en avant, tenant dans sa main celle que la jeune fille, dans son trouble, lui

abandonnait, inerte, il poursuivit d’une voix émue :

— Mademoiselle Antonie, depuis le premier moment, depuis cet après-

midi… – vous souvient-il de cet après-midi ? – où vous m’apparûtes pour la

première fois dans le cercle des vôtres, créature de rêve, toute de charme et

de distinction, votre nom est écrit dans mon cœur en lettres indélébiles. – Il

se reprit et dit : « gravé ». – Depuis ce jour, mademoiselle Antonie, mon

vœu unique, mon vœu ardent est de conquérir pour la vie votre jolie main ;

et ce que la lettre de votre cher père m’a laissé seulement espérer, vous

m’en ferez, n’est-ce pas, une bienheureuse certitude ? Je puis compter sur

une inclination réciproque… être assuré, dites, d’une inclination

réciproque ?

À ce moment, il lui saisit aussi l’autre main, et son regard plongea dans

les yeux de Tony, dilatés par l’angoisse.

Aujourd’hui, il ne portait pas de gants de fil ; ses mains étaient longues,

blanches, sillonnées de veines saillantes et bleues.

Tony regardait fixement ce visage poupin, la verrue de son nez, et ces

prunelles aussi bleues que celles d’une oie.

— Non ! non ! souffla-t-elle avec précipitation et affolement.

Puis elle ajouta :

— Je ne vous donne pas ma parole.

Elle s’efforçait à parler avec fermeté, mais elle pleurait déjà.

— En quoi ai-je mérité ce doute et cette hésitation ? demanda-t-il d’une

voix étouffée et comme chargée de reproches. Vous êtes une jeune fille

choyée et entourée d’une affectueuse sollicitude… mais je vous le jure, oui,

je vous engage ma parole d’honnête homme : une fois mon épouse, je vous

porterai sur mes bras, vous serez comblée comme par le passé, vous

mènerez à Hambourg une existence digne de vous…

Tony se leva d’un bond, dégagea sa main et, laissant jaillir ses larmes,

elle s’écria au paroxysme du désespoir :

— Non ! non ! j’ai dit non une fois pour toutes ! Je ne veux pas de vous !

Ne le comprenez-vous donc pas, Dieu du ciel ?

Mais M. Grünlich se leva, lui aussi. Il fit un pas en arrière, écarta les

bras, lui présentant ses deux mains ouvertes avec la gravité d’un homme

d’honneur et de décision.

— Savez-vous, mademoiselle Buddenbrook, que je ne me laisserai pas

offenser ainsi ?

— Mais je ne vous offense pas, monsieur Grünlich ! dit Tony, se

repentant de sa violence.

Mon Dieu ! pourquoi fallait-il qu’il lui arrivât, à elle, une chose pareille ?

Ce n’est pas ainsi qu’elle s’était représenté une demande en mariage ! Elle

avait cru qu’il suffisait de dire : « Votre proposition m’honore, mais je ne

puis l’accepter » pour que tout fût fini.

— Votre demande m’honore, dit-elle aussi tranquillement qu’elle le put,

mais je ne puis l’accepter… oui, et maintenant il faut que je vous quitte…

excusez-moi, je n’ai plus le temps…

Mais M. Grünlich lui barra le chemin.

— Vous me repoussez ? dit-il d’une voix blanche.

— Oui, dit Tony, et prudemment, elle ajouta : Je le regrette.

Alors M. Grünlich reprit impétueusement haleine, fit deux grands pas en

arrière, inclina le buste de côté et, montrant du doigt le tapis, il cria d’une

voix effrayante :

— Antonie !…

Ils s’affrontèrent ainsi pendant un instant, lui, dans une attitude

sincèrement irritée et impérieuse, Tony pâle, noyée de larmes et tremblante,

son mouchoir mouillé sur sa bouche. Enfin il se détourna et, les mains

derrière le dos, arpenta deux fois la pièce, comme s’il était chez lui. Puis il

s’arrêta près de la fenêtre et, à travers les carreaux, son regard s’enfonça

dans le crépuscule naissant.

Tony, lentement et avec précaution, se dirigea vers la porte vitrée ; mais

elle était à peine au milieu du salon que M. Grünlich se retrouva près d’elle.

— Tony ! dit-il très bas, en prenant doucement sa main ; et lentement il

glissa… glissa à genoux devant elle. Et elle sentit couler sur sa main les

deux favoris jaune d’or.

— Tony… répéta-t-il, regardez… je suis à vos pieds… Voilà votre

œuvre… Avez-vous un cœur, un cœur sensible ?… Écoutez-moi… Vous

voyez devant vous un homme anéanti, poussé à l’abîme si… oui, et qui

mourra de douleur, se hâta-t-il de reprendre, si vous méprisez son amour !

Me voici… Aurez-vous le cœur de me dire : « Je vous abhorre » ?

— Non ! non ! dit soudain Tony d’un ton consolant.

Ses larmes étaient taries ; l’émotion et la pitié montaient en elle. Dieu !

Comme il devait l’aimer, pour pousser si loin une chose qui, en son âme, la laissait, elle, profondément indifférente ! Était-ce possible qu’elle vécût une