Les Buddenbrook
Chapitre II
Le mécanisme du réveil se déclencha et fit entendre son ponctuel et cruel
vacarme. C’était un bruit rauque et intermittent, un claquement plutôt
qu’une sonnerie, car le réveil était vieux et usé, mais la sonnerie remontée à
fond se prolongeait désespérément. Hanno Buddenbrook eut un sursaut
violent. Comme tous les matins au brusque déclic de ce vacarme à la fois
cruel et vigilant, qui éclatait là sur la table de nuit, contre son oreille, ses
entrailles se contractèrent de colère, de douleur et de désespoir. Mais il
demeura extérieurement calme, ne changea pas de position dans son lit et se
contenta d’ouvrir brusquement les yeux, tiré de quelque vague rêve matinal.
Il faisait complètement sombre dans la chambre glacée ; il ne distinguait
rien et ne pouvait voir les aiguilles du réveil. Mais il savait qu’il était six
heures, car il avait mis la veille l’aiguille sur cette heure-là. Hier… hier…
Tandis qu’il demeurait étendu sur le dos, somnolent, les nerfs tendus, luttant
pour se décider à allumer et à quitter son lit, peu à peu la conscience de ce
qui l’avait occupé la veille lui revint.
La veille était un dimanche, et après avoir dû se laisser maltraiter
plusieurs jours de suite par M. Brecht, il avait été autorisé, en récompense, à
accompagner sa mère au Théâtre municipal, où l’on donnait Lohengrin.
Le plaisir qu’il s’était promis de cette soirée avait rempli toute sa
semaine. Ce qui était lamentable, c’était qu’avant de pareilles fêtes il y eût
tant de choses répugnantes à avaler qui en gâtaient l’heureuse et libre
perspective jusqu’au dernier moment. Mais enfin, le samedi, il était venu à
bout de sa semaine de classe, la foreuse mécanique du dentiste avait pour la
dernière fois travaillé dans sa bouche avec son douloureux bourdonnement.
Il avait tout liquidé ou ajourné, car il avait promptement résolu de remettre
après le dimanche soir la préparation de ses devoirs de classe. Que signifiait
le lundi ? Était-il vraisemblable qu’il dût jamais poindre ? On ne croit pas
au lundi, quand on doit entendre Lohengrin le dimanche soir. Son intention
était de se lever de bonne heure le lundi et d’expédier ses tâches absurdes –
et motus. Il avait eu un jour de libre flânerie, il avait goûté la joie suprême
en rêvassant à son piano et oublié toute espèce d’adversité.
Puis le bonheur était devenu réalité. Il avait fondu sur lui avec toutes ses
extases sacrées, ses frissons, son tremblement, ses sanglots intérieurs, toute
son ivresse débordante et insatiable. Sans doute les violons mal rétribués de l’orchestre municipal avaient un peu flanché dans l’ouverture, et un gros
homme prétentieux, à la barbe filasse, était arrivé dans la nacelle qui
s’avançait par saccades. Dans la loge voisine, M. Stéphane Kistenmaker
avait grommelé qu’on distrayait cet enfant en le détournant de ses devoirs.
Mais la douce et lumineuse splendeur qui l’inondait l’avait élevé au-dessus
de ces misères.
Pourtant, la fin était venue. Ce bonheur chantant et scintillant s’était tu,
éteint ; il s’était retrouvé chez lui, dans sa chambre, la tête enfiévrée, et
s’était aperçu que quelques heures de sommeil dans son lit le séparaient de
la grisaille quotidienne. Alors il avait succombé à l’un de ces accès de
découragement total qu’il connaissait si bien. Il avait éprouvé à nouveau
que la beauté fait mal, senti à quelle profondeur de honte et de nostalgie
désespérée elle nous plonge et comment elle anéantit le courage et la faculté
même de vivre l’existence vulgaire. Ce sentiment horrible et désespérant
l’avait écrasé comme un bloc massif, et il s’était redit que, en dehors de ses
chagrins personnels, un fardeau devait peser sur lui qui, d’emblée, avait
alourdi son âme et qui l’étoufferait un jour.
Puis il avait remonté son réveil et il avait dormi d’un sommeil profond
comme la mort, comme on dort quand on souhaite ne plus se réveiller
jamais. Et maintenant, le matin était là, il était six heures, il n’était prêt pour
aucun de ses cours.
Il se redressa et alluma la bougie sur la table de nuit. Mais, comme ses
bras et ses épaules se mirent aussitôt à frissonner violemment dans l’air
glacé, il se laissa retomber bien vite et remonta sur lui la couverture.
Les aiguilles marquaient six heures dix. Ah ! il était inutile à présent de
se lever et de travailler, il y avait trop à faire, des choses à apprendre
presque pour chacune des heures de classe, il ne valait pas la peine de s’y
mettre ; et de toute façon l’heure qu’il s’était fixée était dépassée. Était-il
aussi sûr qu’il le croyait hier d’être interrogé aujourd’hui en chimie et en
latin ? C’était possible, c’était même probable, autant qu’on pouvait le
prévoir. Pour Ovide, on avait appelé récemment les noms qui commençaient
par les dernières lettres de l’alphabet, et on commencerait sans doute
aujourd’hui par A et B. Mais ce n’était pas absolument sûr, pas
complètement hors de doute. On s’écartait parfois de la règle. Que ne
pouvait faire le hasard, grand Dieu ! Et tout en poursuivant ces réflexions
trompeuses et arbitraires, ses pensées se brouillèrent et il se rendormit.
La petite chambre de collégien froide et nue, avec la gravure de la
Madone Sixtine au-dessus du lit, sa table à coulisse au milieu, ses rayons de
livres encombrés et en désordre, son pupitre d’acajou aux pieds raides, son
harmonium et son étroit lavabo, apparaissait morne sous la lueur vacillante
de la bougie. Des fleurs de givre s’épanouissaient aux vitres dont le store
n’avait pas été baissé, afin que le jour pénétrât plus tôt dans la pièce. Et
Hanno Buddenbrook dormait, la joue enfoncée dans l’oreiller. Il dormait, la
bouche entrouverte, les cils baissés, les paupières closes et serrées, avec une
expression d’abandon fervent et douloureux au sommeil, et ses souples
cheveux châtains retombaient en boucles sur ses tempes. Lentement, la
petite flamme de la bougie sur la table de nuit perdit son éclat rougeâtre, car
le matin hésitant pénétrait, rude et blême, à travers la couche glacée qui
couvrait les vitres.
À sept heures, il se réveilla, terrifié. Ce nouveau délai était écoulé lui
aussi. Se lever, charger sur soi le fardeau de cette journée – rien ne pouvait
plus l’en préserver. Plus qu’une petite heure jusqu’à la première classe. Le
temps pressait, sans même parler des devoirs. Malgré tout, il resta couché,
plein d’amertume, de tristesse et de rancune contre cette contrainte brutale
qui l’obligeait à quitter son lit tiède dans ce demi-jour glacial et à aller
affronter la détresse et les dangers au milieu de gens sévères et malveillants.
« Ah ! deux pauvres minutes encore, n’est-ce pas ? » demandait-il à
l’oreiller avec une effusion de tendresse. Puis, dans un accès de révolte, il
s’accorda cinq minutes pleines pour fermer encore un peu les yeux, en
ouvrir un de temps à autre et regarder avec désespoir l’aiguille qui allait son
chemin, obstinée, ignorante et exacte.
À sept heures dix, il s’arracha à son lit et se mit à se démener en hâte
dans la chambre. La bougie brûlait encore, car il ne faisait pas encore assez
jour. Ayant fait fondre une fleur de glace par son haleine, il vit au-dehors un
épais brouillard.
Il grelottait au-delà de toute mesure. Le froid secouait tout son corps, par
moments, d’un frisson douloureux. Le bout de ses doigts était si brûlant, si
gonflé, qu’il ne pouvait se servir de la brosse à ongles. En se lavant le buste,
sa main presque morte de froid laissa tomber l’éponge sur le sol et il resta
un instant raide et impuissant, fumant comme un cheval en sueur.
Enfin, le souffle oppressé et le regard brouillé, il se trouva prêt, saisit la
serviette de cuir posée sur la table et rassembla ses esprits, dans la mesure
où le désespoir le lui permettait, afin de prendre les livres nécessaires aux leçons du jour. Debout, les yeux levés avec effort, il répétait : « Religion…
latin… chimie… » en fourrant dans le cartable les volumes cartonnés,
tachés d’encre et endommagés.
Oui, il était déjà plutôt grand, le petit Johann. Il avait quinze ans passés
et ne portait plus un costume de marin danois, mais un complet-veston
beige et une cravate bleue à pois blancs. On pouvait voir sur son gilet la
chaîne d’or mince et longue qu’il tenait de son arrière-grand-père, et à
l’annulaire de sa main droite, un peu large mais délicate, la chevalière de
famille à pierre verte qui lui appartenait aussi à présent. Il enfila son épaisse
vareuse d’hiver, mit son chapeau, prit son cartable, éteignit la bougie et
dégringola l’escalier jusqu’au rez-de-chaussée où, passant devant l’ours
empaillé, il entra dans la salle à manger à droite.
Mlle Clémentine, la nouvelle femme de chambre de sa mère, une fille
maigre à frisettes, au nez pointu, aux yeux myopes, était déjà là et
s’occupait du déjeuner.
— Quelle heure est-il au juste ? demanda-t-il entre ses dents, bien qu’il
le sût fort bien.
— Huit heures moins un quart, répondit-elle en lui désignant le cartel au
mur, de sa main maigre et rouge, main de goutteuse. Il faut vous dépêcher
de partir, Hanno.
En même temps, elle posa devant lui la tasse fumante et poussa vers lui
la corbeille à pain, le beurre, le sel et le coquetier.
Il ne dit plus rien, saisit un petit pain et se mit à avaler son cacao, debout,
le chapeau sur la tête et le cartable sous le bras. Le breuvage brûlant faisait
horriblement mal à une molaire que M. Brecht était en train de soigner. Il en
laissa la moitié, dédaigna également l’œuf, proféra entre ses dents serrées
un son vague qui pouvait passer pour un adieu et sortit en courant.
Il était huit heures moins dix quand il traversa le jardin, laissant derrière
lui la petite villa rouge ; puis, il suivit en courant l’avenue hivernale. Plus
que dix, neuf, huit minutes. Et le chemin était long. Et dans ce brouillard,
c’est à peine si l’on pouvait voir où l’on se trouvait. Il l’aspirait, puis le
rejetait, cet épais brouillard glacé, de toute la force de sa poitrine étroite, la
langue posée sur la dent que le cacao avait brûlée, imposant aux muscles de
ses jambes un effort insensé. Il était baigné de sueur et frissonnait de tous
ses membres. Il commençait à sentir un point de côté. Son léger déjeuner se
révoltait dans son estomac, à cette course matinale ; il avait la nausée, et son cœur n’était plus qu’une chose palpitante, voletante et éperdue qui lui
coupait la respiration.
Le Burgtor, le Burgtor seulement, et il était huit heures moins quatre !
Tout en courant par les rues, baigné de sueur, luttant contre la douleur, la
nausée et la détresse, il épiait de tout côté s’il n’apercevait pas quelque autre
écolier. Non, non, personne ne passait plus. Tous étaient rendus à
destination, et voilà que huit heures sonnaient ! Les cloches de toutes les
églises sonnaient dans la brume, et le carillon de Sainte-Marie, pour
augmenter la solennité du moment, jouait par surcroît l’hymne : « Louons
tous le Seigneur. » Il jouait faux, d’ailleurs, comme Hanno, fou de
désespoir, le constata ; il se moquait du rythme et était très mal accordé.
Mais c’était bien peu de chose, bien peu de chose en vérité. Oui, il était en
retard, plus de doute. L’horloge de l’école retardait un peu, mais il serait
tout de même en retard, c’était sûr. Il dévisageait les gens qu’il croisait. Ils
se rendaient à leurs bureaux ou à leurs affaires, ils ne se hâtaient point, rien
ne les menaçait. Quelques-uns répondaient à son regard plaintif et envieux,
voyaient son désarroi et souriaient. Ce sourire le mettait hors de lui.
Qu’allaient-ils imaginer et comment ces gens placides jugeaient-ils de la
situation ?
« C’est une grossièreté, aurait-il voulu leur crier, c’est une grossièreté
que votre sourire, messieurs. »
Se figuraient-ils qu’il eût été infiniment désirable pour lui de tomber
mort à la porte close de la cour ?
La sonnerie stridente et prolongée qui annonçait le culte matinal du lundi
frappa son oreille comme il était encore à vingt pas du long mur rouge percé
de deux portes de fonte qui séparait la cour de la rue. Ne disposant plus de
la moindre force pour courir ou presser le pas, il laissait tomber le buste en
avant, sur quoi ses jambes étaient bien obligées de suivre et de l’empêcher
de tomber tant qu’il avançait, trébuchant et flageolant ; il arriva devant la
première porte au moment où la sonnerie avait cessé.
M. Schlemiel, le concierge, homme trapu, au visage d’ouvrier, à la barbe
rude, était justement en train de fermer la porte :
— Hé ! fit-il en laissant se faufiler l’élève Buddenbrook.
Peut-être était-il sauvé, peut-être… Il s’agissait de se glisser dans la
classe sans être vu, d’y attendre, caché, la fin du service qui était célébré
dans le préau de gymnastique et de se donner l’air que tout était normal.
Haletant et happant l’air, exténué et raidi sous la sueur froide, il se traîna à travers la cour pavée de pierres rouges, et se faufila à l’intérieur par l’une
des jolies portes à vitres de couleur.
À l’école, tout était neuf, propre et beau. Conformément aux exigences
les plus modernes, les parties grises et vermoulues de l’ancien couvent où la
génération précédente s’était initiée aux sciences, avaient été rasées pour
faire place à des bâtiments neufs, aérés et somptueux. On avait respecté le
style de l’ensemble, et des voûtes gothiques recouvraient solennellement les
corridors et les cloîtres. Mais l’éclairage et le chauffage, les dimensions et
la luminosité des classes, le confort des salles de professeurs, l’installation
des salles de chimie, de physique et de dessin, répondaient pleinement aux
nécessités du confort le plus moderne.
Épuisé, Hanno Buddenbrook se coula le long du mur et jeta un regard à
la ronde. Non ! Dieu soit loué, personne ne l’avait vu. Du fond des lointains
corridors, lui arrivait le brouhaha des élèves et des professeurs qui se
rendaient au préau afin d’y absorber un petit viatique religieux en vue du
travail de la semaine. Ici, tout était morne et silencieux, et le large escalier
couvert de linoléum était vide. Prudemment, sur la pointe des pieds,
retenant son souffle, écoutant anxieusement, il monta en tapinois. Sa classe,
la seconde « moderne », était au premier étage, en face de l’escalier. La
porte en était ouverte. Sur la plus haute marche, il parcourut du regard,
penché en avant, le long couloir où s’alignaient de part et d’autre les portes
des diverses classes surmontées d’écriteaux de porcelaine. En trois
enjambées silencieuses, il se trouva devant sa classe.
Elle était vide. Les stores des trois larges fenêtres étaient encore baissés,
et les becs de gaz allumés, qui pendaient au plafond, grésillaient doucement
dans le silence. Des abat-jour verts diffusaient la lumière sur les trois
rangées de pupitres à deux places, en bois clair, en face desquels se dressait,
sombre, docte et renfrognée, la chaire surmontée d’un tableau noir. Un
pannelage jaune revêtait la partie inférieure des murs, et les parois de chaux
nue s’ornaient de quelques cartes de géographie.
Hanno alla à sa place, au centre de la pièce, fourra son cartable dans sa
case et se laissa choir sur le siège dur, posa les bras sur la tablette inclinée et
y appuya la tête. Un sentiment de bien-être ineffable l’inondait. Cette pièce
nue et dure était laide et haïssable, et les menaces de cette matinée
oppressaient son cœur du poids de leurs mille dangers. Mais il était
provisoirement en sécurité, physiquement à l’abri, et pouvait attendre et
laisser venir les choses. De plus, la première leçon, celle de religion, avec M. Ballerstedt, était assez anodine. À voir vibrer la languette de papier près
de la bouche de chaleur, au sommet du mur, on savait que l’air chaud entrait
à flots, et les flammes du gaz chauffaient aussi l’atmosphère. Ah ! on
pouvait s’étirer lentement, se déraidir et dégeler ses membres roides
d’humidité ! Une chaleur délicieuse et malsaine lui montait à la tête, lui
bourdonnait aux oreilles et lui voilait les yeux.
Soudain il perçut derrière lui un bruit qui le fit tressaillir et se retourner
brusquement. Et voici que, derrière le banc du fond, surgit le buste de
Caïus, comte de Mölln. Ce jeune seigneur rampa, se dégagea, se mit sur ses
pieds, frappa des mains, d’un coup rapide et léger, pour en faire envoler la
poussière et s’avança rayonnant vers Hanno Buddenbrook.
— Ah ! c’est toi, Hanno, dit-il. Et je m’étais retiré là-bas quand tu es
entré parce que je t’ai pris pour un membre du corps enseignant.
Sa voix se brisait par moments, car elle muait, ce qui n’était pas encore
le cas pour Hanno. Il avait grandi autant que Hanno, mais n’avait pas
changé. Il portait toujours un costume de couleur indécise où les boutons
manquaient par-ci par-là, et une large pièce à son fond de culotte. Ses mains
n’étaient pas des plus propres, mais minces et d’une coupe extrêmement
noble, avec des doigts longs et fins, et des ongles effilés. Comme toujours,
ses cheveux roussâtres divisés au milieu par une raie tracée à la diable
retombaient sur un front d’albâtre immaculé sous lequel des yeux bleu clair,
profonds et perçants à la fois, jetaient des éclairs. Le contraste entre le
négligé extrême de sa toilette et la pureté racée de son visage, à l’ossature
délicate, au nez légèrement busqué, à la lèvre supérieure un peu gonflée,
était plus frappant encore qu’autrefois.
— Non, Caïus, dit Hanno avec une grimace, frottant de la main la région
du cœur, comment peux-tu me faire une pareille peur ? Pourquoi es-tu là ?
Pourquoi t’étais-tu caché ? Étais-tu en retard, toi aussi ?
— Jamais de la vie, répondit Caïus, il y a longtemps que je suis là. Le
lundi matin, je ne me tiens pas d’impatience à l’idée de retourner en classe,
comme tu dois le savoir par toi-même, mon cher. Non, je suis ici pour rire
un peu. Le magister profundus était de garde et a daigné condescendre à
conduire lui-même le peuple à la prière. Alors, je me suis arrangé pour me
trouver toujours dans son dos. Dès que ce grand mystique se retournait pour
jeter un regard à la ronde, je me plaçais exactement derrière lui, jusqu’au
moment où il est sorti, alors j’ai pu rester ici. Mais toi, dit-il d’un air de
compassion en venant s’asseoir affectueusement auprès de Hanno sur le banc, tu as couru, hein ? Pauvre vieux ! Tu as l’air éreinté. Les cheveux te
collent aux tempes.
Et, prenant une règle sur le pupitre, il se mit gravement et avec soin à
démêler les cheveux du petit Johann.
— Tu as dormi trop tard ? Mais c’est ici la place d’Adolf Todtenhaupt,
dit-il en s’interrompant, pour jeter un regard autour de lui, la place sacrée
du premier de la classe. Bon, pour cette fois, peu importe. Donc, tu as dormi
trop tard ?
Hanno avait reposé son visage sur ses bras croisés.
— J’ai été au théâtre hier soir, dit-il après un profond soupir.
— Oh ! c’est vrai, j’avais oublié. C’était si beau que cela ?
Caïus n’obtint pas de réponse.
— Tu as de la chance, continua-t-il d’un ton persuasif, tu devrais t’en
souvenir, Hanno. Songe un peu que je ne suis encore jamais allé au théâtre,
et il n’y a plus la moindre espérance que j’y puisse aller d’ici bien des
années.
— Le malheur, c’est qu’après on a mal aux cheveux, dit Hanno oppressé.
— Oui, je connais ça.
Et Caïus se baissa pour ramasser le chapeau et le pardessus de son ami
qui gisaient sur le sol et les emporta sans bruit dans le couloir.
— Alors, tu n’as pas tes vers des Métamorphoses bien enfoncés dans la
tête, dit-il en rentrant.
— Non, dit Hanno.
— As-tu peut-être préparé l’interrogation écrite de géographie ?
— Je ne suis plus rien et je ne sais plus rien, dit Hanno.
— Même pas ta chimie ni ton anglais ? All right ! Nous sommes amis de
cœur et frères d’armes.
Caïus était visiblement soulagé.
— Je suis exactement dans la même situation, expliqua-t-il gaiement. Je
n’ai rien fait samedi parce que c’était la veille du dimanche, et dimanche
non plus, par religion. Non, des bêtises ! Surtout parce que j’avais mieux à
faire qu’à travailler, naturellement, dit-il avec une gravité soudaine, tandis
qu’une légère rougeur couvrait son visage. Oui, aujourd’hui, ça va barder,
Hanno.
— Si je décroche encore une observation, dit le petit Johann, je
redoublerai ; et je n’y couperai pas, c’est couru, s’il m’interroge en latin. On
en est au B. Caïus, nous n’y pouvons rien.
— On verra.
« “Ah ! César sortira ! Je n’ai jamais eu peur que des dangers qui
viennent par-derrière. Quand ils verront le front de César…”
Mais Caïus n’arriva pas au terme de sa déclamation de Shakespeare. Il se
sentait lui aussi mal à l’aise. Il alla vers la chaire, s’y assit et se mit à se
balancer dans le fauteuil d’un air sombre. Hanno Buddenbrook avait
toujours le front abîmé dans ses bras croisés. Ils restèrent un moment
silencieux face à face.
Tout à coup, on entendit s’élever très loin un bourdonnement sourd qui
devint un grondement et se rapprocha, menaçant, en moins d’une minute.
— Voilà le peuple, dit Caïus avec amertume. Seigneur Dieu, comme ils
ont eu vite fini ! La leçon ne sera pas même abrégée de dix minutes.
Il descendit de la chaire et se rapprocha de la porte pour se mêler aux
entrants. Quant à Hanno, il ne leva la tête qu’un instant, sa bouche se
contracta et il resta à sa place.
Le tumulte approchait, fait de pas traînants ou trépignants, et d’un
mélange confus de voix viriles, les unes aiguës, les autres en mue,
discordantes ; le flot monta l’escalier, se répandit dans le couloir et reflua
pour une part dans la classe qui s’emplit soudain de vie, de mouvement et
de bruit. C’étaient les camarades de Hanno et de Caïus, de la seconde
« moderne », au nombre d’environ vingt-cinq ; ils gagnèrent
nonchalamment leurs places, les mains dans les poches ou balançant les
bras, et ils ouvrirent leurs bibles. Il y avait là des physionomies agréables et
suspectes, des visages qui respiraient la santé et des mines sournoises, de
longs dadais qui comptaient devenir négociants ou marins et ne se
souciaient de rien d’autre au monde, et de petits arrivistes trop délurés pour
leur âge, qui brillaient dans les matières demandant de la mémoire. Mais
Adolf Todtenhaupt, le premier, savait tout ; pas une fois il ne lui était arrivé
de rester court. Il le devait en partie à son zèle constant et passionné, en
partie à ce que ses professeurs se gardaient de lui demander des choses qu’il
aurait pu, malgré tout, ignorer. Ils auraient été douloureusement émus et
gênés, ils se seraient sentis ébranlés dans leur foi en la perfection humaine,
s’ils avaient vu Adolf Todtenhaupt demeurer court. Il avait un crâne aux
bosses singulières auquel adhérait exactement sa chevelure blonde, lisse
comme un miroir ; il avait des yeux gris cerclés de noir et de longues mains
brunes qui sortaient des manches trop courtes de sa jaquette bien brossée. Il
vint s’asseoir à côté de Hanno Buddenbrook, sourit d’un air un peu matois et dit bonjour à son voisin en usant de l’argot courant qui contractait le mot
en une seule syllabe hardie et abrupte. Ensuite, tandis qu’autour de lui tous
bavardaient ou reprenaient leurs devoirs, avec des bâillements et des rires, il
se mit à mettre à jour le cahier de classe en silence, conduisant sa plume
avec la plus surprenante correction, les doigts allongés et droits.
Au bout de deux minutes, on entendit des pas au-dehors, les premiers
bancs se levèrent sans se presser et derrière eux un élève par-ci par-là les
imita, tandis que d’autres, sans se laisser troubler dans leurs occupations, se
rendaient à peine compte que le professeur Ballerstedt entrait dans la classe,
suspendait son chapeau près de la porte et gravissait les marches de la
chaire.
C’était un homme de quarante ans, d’un embonpoint sympathique, à la
vaste calvitie, à la barbe roussâtre et courte, au teint rose ; une expression
mitigée d’onction et de sensualité joviale se jouait autour de ses lèvres
humides. Il prit son calepin et le feuilleta sans rien dire, mais comme le
silence laissait à désirer dans la classe, il leva la tête, allongea le bras sur le
pupitre et, tandis que son visage se gonflait et devenait cramoisi, au point
que sa barbe paraissait jaune clair, il agita deux ou trois fois de bas en haut
un poing blanc et flasque, ses lèvres remuèrent convulsivement pendant une
minute, pour ne rien produire finalement qu’un « Eh bien ! » bref, oppressé
et gémissant. Puis il chercha un moment encore d’autres expressions de
blâme, revint à son calepin, se dégonfla et se résigna. Telles étaient les
façons du professeur Ballerstedt.
Il avait voulu jadis devenir pasteur, mais sa tendance au bégaiement et
son goût des plaisirs de ce monde l’avaient déterminé à se vouer plutôt à
l’enseignement. Il était célibataire, peu fortuné, portait un petit diamant au
doigt, aimait surtout bien manger et bien boire. Il ne frayait avec ses
collègues que dans la mesure où l’exigeait le service et, le reste du temps,
fréquentait de préférence les viveurs célibataires du monde du négoce et,
bien entendu, les officiers de la garnison ; il prenait ses deux repas chez le
meilleur traiteur et était membre du cercle. S’il rencontrait en ville de
grands élèves, vers deux ou trois heures du matin, on le voyait enfler, leur
dire bonjour avec effort, après quoi il considérait que l’affaire était réglée
pour les deux parties. Hanno Buddenbrook n’avait rien à craindre de lui et
n’était presque jamais interrogé. Le professeur avait trop souvent rencontré
son oncle Christian, dans des circonstances par trop humaines, pour qu’il se
plût à entrer en conflit professionnel avec le neveu.
— Eh bien ! répéta-t-il, jetant un regard circulaire dans la classe et
agitant de nouveau son poing faiblement serré, orné du petit brillant, et
regardant dans son calepin, Perlemann, le résumé !
Quelque part dans la classe, Perlemann se leva. À peine si on le vit se
dresser. C’était l’un des plus petits et des plus avancés.
— Résumé, dit-il d’une voix brève et polie, en tendant le cou d’un air
anxieux.
« Le livre de Job se divise en trois parties. D’abord, l’état de Job avant
qu’il eût reçu du Seigneur sa croix ou son épreuve, chapitre premier,
versets 1 à 6. Deuxièmement, cette épreuve elle-même et ce qui s’en est
suivi, chapitre…
— C’est bien, Perlemann. (Le professeur l’interrompit, touché de tant de
docilité timide, et inscrivit une bonne note sur son carnet.) Heinricy,
continuez.
Heinricy était de ces cancres qui se moquaient de tout. Il enfonça dans la
poche de son pantalon le couteau à cran d’arrêt avec lequel il s’occupait, se
leva bruyamment, laissa pendre la lèvre inférieure et se racla le gosier avec
une grosse voix d’homme, rude et grossière. Tous étaient mécontents qu’il
eût remplacé le doux Perlemann. Les élèves engourdis rêvaient et
somnolaient dans la pièce chaude, au doux ronron des becs de gaz. Tous
étaient fatigués de leur dimanche, tous s’étaient arrachés de leurs lits tièdes
avec des gémissements et des claquements de dents, pour affronter le froid
brouillard du matin. Tous auraient aimé que le petit Perlemann continuât à
susurrer l’heure entière, tandis que Heinricy allait certainement s’attirer des
histoires.
— J’ai manqué le jour où l’on a expliqué ça, dit-il d’un ton grossier.
M. Ballerstedt se mit à enfler, agita son poing flasque, remua les lèvres et
dévisagea le jeune Heinricy en levant les sourcils. Sa tête cramoisie
tremblait sous l’effort de la lutte intérieure, jusqu’à ce qu’il arrivât à
proférer un « Eh bien ! » qui rompit le charme, et la partie fut gagnée.
— On ne peut rien attendre de vous, à ce que je vois, dit-il d’un ton
apaisé et léger, et vous n’apportez jamais d’excuse, Heinricy. Si vous avez
été malade la dernière fois, vous auriez très bien pu vous informer, ces
jours-ci, de la leçon ; et si la première partie traite de l’état de Job avant son
épreuve et la seconde de cette épreuve elle-même, vous pourriez découvrir
tout seul que la troisième partie décrit ce qui a suivi cette épreuve. Mais
vous n’avez pas de véritable zèle et vous n’êtes qu’un mauvais élève, toujours prêt à déguiser et à défendre votre faiblesse. Souvenez-vous que,
tant qu’il en sera ainsi, il n’y aura pour vous ni relèvement ni amélioration
possible, Heinricy. Asseyez-vous. Wasservogel, continuez.
Heinricy se rassit, lourd et insolent, en raclant le sol bruyamment,
chuchota une insolence à son voisin et sortit de nouveau son couteau à cran
d’arrêt. L’élève Wasservogel, un garçon aux yeux rouges, au nez retroussé,
aux oreilles décollées, aux ongles rongés, se leva. Il acheva le résumé d’une
voix suraiguë et se mit à parler de Job, l’homme du pays d’Ouz, et de ses
vicissitudes. Il avait ouvert l’Ancien Testament derrière le dos de l’élève
assis devant lui et lisait avec une expression d’innocence parfaite et de
recueillement méditatif. Puis, fixant un point sur le mur, il traduisait dans un
allemand gauche et trivial ce qu’il venait de lire, en bégayant et en toussant
d’une toux coassante. Il était parfaitement répugnant, mais M. Ballerstedt le
loua de ses efforts. L’élève Wasservogel avait cette chance que la plupart
des maîtres aimaient à le prôner au-delà de son mérite, pour se démontrer à
eux-mêmes et aux autres qu’ils ne se laissaient pas induire en injustice par
son extrême laideur.
La leçon de religion suivit son cours. Divers jeunes gens furent encore
interrogés au sujet de Job, du pays d’Ouz ; et Gottlieb Kassbaum, fils du
négociant Kassbaum qui venait de mourir accidentellement, eut, malgré les
tristes événements de sa vie familiale, une excellente note parce qu’il sut
préciser que Job avait possédé 7 000 moutons, 3 000 chameaux, 500 ânes,
500 paires de bœufs et de nombreux serviteurs.
Puis les élèves furent autorisés à ouvrir leurs bibles – la plupart étaient
déjà ouvertes – et l’on poursuivit la lecture. Quand arrivait un passage qui
selon M. Ballerstedt réclamait une explication, il se mettait à enfler, disait
« Eh bien ! » et, après ces préparatifs d’usage, tenait un petit discours mêlé
de réflexions morales sur le point en question. Personne ne l’écoutait. La
paix et la somnolence régnaient dans la classe. La chaleur était devenue
assez forte grâce au chauffage et aux becs de gaz, et l’air était vicié par la
respiration et les exhalaisons de ces vingt-cinq corps. La chaleur, le
sifflement léger de la flamme et la voix monotone du lecteur enveloppaient
les cerveaux ennuyés et les berçaient en une rêverie vague. Caïus, comte
Mölln, avait ouvert devant lui, à côté de sa bible, les Contes extraordinaires
d’Edgar Allan Poe, qu’il lisait, la tête appuyée sur sa main aristocratique et
un peu malpropre. Hanno Buddenbrook, adossé à sa chaise, affalé sur lui-
même, la mâchoire pendante, les yeux vagues et brûlants, regardait le livre de Job, dont les lignes et les caractères se fondaient en un grouillement noir.
De temps à autre, lui revenait le motif du Graal ou la marche nuptiale ; il
abaissait lentement ses paupières et sentait monter un sanglot intérieur. Et le
cœur lui battait à l’idée que cette heure matinale, paisible et sans danger,
aurait si bien pu se prolonger indéfiniment.
Elle s’acheva cependant, conformément à l’ordre des choses, et le son
dur et criard de la cloche du concierge retentissant à travers les corridors,
arracha les vingt-cinq cerveaux à leur douce somnolence.
— Jusque-là, dit M. Ballerstedt.
Et il se fit donner le cahier de classe pour signer de ses initiales le
procès-verbal de cette heure de service. Hanno Buddenbrook referma sa
bible et s’étira en tremblant avec un bâillement nerveux, mais quand il
abaissa les bras et détendit ses membres, il lui fallut reprendre haleine pour
calmer un peu son cœur faible et défaillant qui menaçait de lui refuser le
service. À présent, ce serait le latin. Il jeta un regard suppliant du côté de
Caïus, qui ne semblait pas s’être aperçu que la leçon était finie et qui
continuait à s’absorber dans sa lecture privée ; il tira de son cartable son
Ovide en carton jaspé et l’ouvrit à la page qu’il aurait dû apprendre pour ce
jour-là. Non, il n’y avait plus d’espoir d’arriver encore à maîtriser ces lignes
noires ornées de coups de crayon qui s’alignaient tout droit sur une seule
colonne, numérotées de cinq en cinq, et qui semblaient le regarder d’un air
sombre et hostile. À peine s’il en comprenait le sens, bien moins encore
aurait-il pu en réciter par cœur une seule. Et quant à celles qui suivaient et
qu’il aurait dû préparer pour aujourd’hui, il n’en parvenait pas à déchiffrer
une seule phrase.
— Que veut dire Deciderant, patula Jovis arbore glandes ? demanda-t-il
d’une voix désespérée à Adolf Todtenhaupt, qui écrivait à côté de lui dans
le cahier de classe. Tout ça ne veut rien dire. C’est fait exprès pour nous
embêter.
— Comment ? dit Todtenhaupt en continuant à écrire. Les glands de
l’arbre de Jupiter, c’est le chêne. Je ne sais pas bien moi-même.
— Souffle-moi un peu, Todtenhaupt, quand ce sera mon tour, supplia
Hanno en repoussant son livre.
Puis, après avoir accueilli d’un air sombre le signe de tête négligent et
évasif du premier élève, il se coula jusqu’au bout du banc et se leva.
La situation avait changé. M. Ballerstedt avait quitté la salle et, à sa
place, se tenait tout droit, tout raide devant la chaire un petit homme chétif et émacié, à la moustache blanche et rare, dont le maigre cou rouge sortait
d’un col rabattu et qui tenait devant lui, d’une de ses petites mains couvertes
de poils blancs, son chapeau haut de forme renversé. Les élèves l’appelaient
l’Araignée, il s’appelait en réalité Huckopp. Comme la surveillance du
couloir lui était échue pendant cette récréation, il avait aussi à veiller à ce
qui se passait dans les classes.
— Éteignez les lampes, relevez les stores, ouvrez les fenêtres, dit-il en
donnant à son filet de voix le plus d’autorité possible et en agitant le bras en
l’air avec une énergie pleine de gaucherie, comme s’il tournait une
manivelle. Et descendez tous, allez prendre l’air, que diable !
Les lampes s’éteignirent, les stores remontèrent, le jour blafard remplit la
pièce, et l’air froid et nébuleux afflua par les larges fenêtres, tandis que les
élèves de seconde se bousculaient pour sortir devant le professeur Huckopp.
Seul le premier élève avait le droit de rester dans la classe.
Hanno et Caïus se rencontrèrent à la porte et descendirent ensemble
l’escalier, traversèrent ensemble les vestibules de grand style. Tous deux
gardaient le silence. Hanno avait une mine lamentable, et Caïus était plongé
dans ses pensées. Arrivés dans la grande cour, ils se mirent à l’arpenter,
mêlés à des camarades d’âges divers qui s’agitaient bruyamment sur le
dallage rouge et moite d’humidité.
Un homme à barbiche blonde, jeune encore, surveillait la cour. C’était
« l’élégant professeur ». Il s’appelait le docteur Goldener et dirigeait un
internat de garçons fréquenté par les fils des riches propriétaires nobles du
Holstein et du Mecklembourg. Sous l’influence des jeunes messieurs
élégants confiés à sa garde, il soignait son apparence à un point tout à fait
insolite parmi ses collègues… Il portait des cravates de soie bigarrée, une
jaquette élégante, des pantalons de couleur tendre fixés par des sous-pieds,
et des mouchoirs parfumés à bordure de couleur. Fils de gens modestes, tant
de recherche, à vrai dire, ne lui seyait pas, et ses grands pieds, par exemple,
prenaient un air ridicule dans ses bottines à boutons, effilées en pointe.
Chose incompréhensible, il était vain de ses mains lourdes et rouges qu’il
ne se lassait pas de frotter l’une contre l’autre, d’entrelacer l’une à l’autre et
de contempler avec un tendre soin. Il avait coutume de porter la tête
renversée et inclinée de côté et de grimacer sans cesse en clignant les yeux,
en fronçant le nez et en ouvrant la bouche à demi, comme s’il était sur le
point de dire : « Eh bien, qu’y a-t-il encore ? » Mais il avait trop d’élégance
pour ne pas fermer les yeux sur toutes sortes de vétilles qui se passaient dans la cour. Il préférait ne pas voir que tel ou tel élève avait apporté son
livre pour faire sa préparation au dernier moment, ou que ses pensionnaires
donnaient de l’argent au concierge, M. Schlemiel, pour se faire apporter des
gâteaux, ou qu’une petite séance de boxe entre deux élèves dégénérait en
une rixe autour de laquelle se formait aussitôt un cercle d’amateurs, et que
là-bas au fond, quelqu’un qui avait fait preuve de lâcheté, de déloyauté ou
de mauvaise camaraderie avait été traîné de force jusqu’à la pompe par ses
condisciples pour y être aspergé, à sa honte.
Elle était d’une espèce vigoureuse et fruste, cette tourbe bruyante parmi
laquelle Hanno et Caïus se promenaient. Grandie dans l’atmosphère d’une
patrie rajeunie qui venait de prévaloir par les armes, elle honorait par-dessus
tout la rude virilité des mœurs. On parlait un argot à la fois relâché et
grossier, grouillant d’expressions techniques. On estimait très haut la
capacité de boire sec et de beaucoup fumer, la force physique et l’adresse
sportive ; les vices les plus méprisables étant la mollesse physique et
l’élégance excessive. Celui qui avait été rencontré avec le col de son paletot
relevé pouvait s’attendre à passer sous la pompe. Mais celui qui se montrait
dans la rue avec une canne recevait dans le préau de gymnastique une
correction aussi ignominieuse que cuisante.
La conversation de Hanno et de Caïus avait quelque chose d’étrange et
d’insolite dans le brouhaha qui remplissait l’air froid et humide. Cette
amitié était depuis longtemps connue de toute l’école. Les maîtres la
toléraient avec malveillance parce qu’ils lui supposaient des dessous
malpropres et subversifs ; les camarades, hors d’état d’en comprendre la
nature, s’étaient accoutumés à la tolérer avec une sorte de répugnance
craintive et à considérer les deux amis comme des outlaws, des originaux
bizarres qu’il fallait abandonner à eux-mêmes. Au reste, le comte Caïus
Mölln jouissait d’une certaine considération à cause de la violence sauvage
et de l’indépendance effrénée qu’on lui connaissait. Mais, en ce qui
concerne Hanno, le grand Heinricy lui-même, qui rossait tout le monde, ne
pouvait se résoudre à lever la main sur lui, si élégant et si douillet pourtant,
mais qui inspirait une vague frayeur par la finesse de ses cheveux, la
fragilité de ses membres et son regard triste, craintif et froid.
— J’ai peur, disait Hanno à Caïus, s’arrêtant le dos au mur de la cour,
s’adossant à la paroi et serrant sur lui sa vareuse avec un bâillement frileux ;
j’ai une peur folle, Caïus, j’en ai mal dans tout le corps. Et pourtant
M. Mantelsack est-il l’homme dont on puisse avoir une telle peur ? Dis-le toi-même. Si cet affreux Ovide était seulement derrière moi. Si je le tenais
déjà, mon blâme inscrit au cahier de classe, et que je fusse en retenue et que
tout fût réglé ! Ce n’est pas de ça que j’ai peur, j’ai peur de l’éclat que ça va
faire.
Caïus était plongé dans ses pensées :
— Ce Roderik Usher, c’est le type le plus merveilleux qu’on ait jamais
inventé, dit-il en changeant brusquement de sujet. C’est ce que je lisais tout
à l’heure. Si jamais je pouvais écrire une aussi belle histoire !…
Il faut dire que Caïus se mêlait d’écrire. C’est de cela qu’il avait voulu
parler le matin en disant qu’il avait mieux à faire que ses devoirs de classe,
et Hanno l’avait bien compris. Ce goût de raconter des histoires, qu’il avait
manifesté tout petit, avait produit, en se développant, des essais littéraires,
et il avait récemment achevé un poème, une sorte de conte, une aventure
d’un fantastique extravagant, où tout s’embrasait d’une lueur sombre, parmi
des reflets métalliques et des ardeurs mystérieuses, dans les repaires les plus
cachés et les plus sacrés de la Terre, mais aussi dans les profondeurs de
l’âme humaine ; les forces élémentaires de la nature et de l’âme s’y
trouvaient étrangement mêlées, transformées et purifiées ; le tout était écrit
dans un langage pénétré, ésotérique, un peu trop tendu et nostalgique, et
animé de la plus délicate passion.
Hanno connaissait bien cette histoire et l’aimait beaucoup. Mais il n’était
pas disposé en ce moment à parler des travaux de Caïus ni d’Edgar Poe. Il
bâilla de nouveau, puis soupira tout en fredonnant un motif qu’il avait
récemment retrouvé au piano. C’était son habitude. Il avait coutume de
soupirer souvent, de respirer à fond par besoin urgent de stimuler son cœur
défaillant, et il s’était accoutumé à expirer l’air sur un thème musical,
quelque fragment d’une mélodie de lui ou d’un autre.
— Regarde, voilà le bon Dieu, dit Caïus. Il s’ébaudit en son jardin.
— Un joli jardin, dit Hanno, qui se mit à rire.
Il riait nerveusement sans pouvoir s’arrêter, cachant sa bouche dans son
mouchoir et regardant en dessous celui que Caïus avait appelé le bon Dieu.
C’était le directeur, le docteur Wulicke, proviseur du lycée, qui venait de
paraître dans la cour, un homme d’une taille extraordinaire, coiffé d’un
chapeau mou en feutre noir, la barbe courte, le ventre en pointe, un pantalon
beaucoup trop court et des manchettes en entonnoir qui étaient fort sales. Il
avançait rapidement sur le pavé avec un air de colère presque douloureuse,
le bras tendu vers la pompe. L’eau coulait. Un certain nombre d’élèves couraient devant lui, et se précipitèrent pour réparer le mal, en fermant la
conduite. Mais même alors ils s’arrêtèrent longuement à considérer
alternativement d’un air consterné la pompe et le directeur, qui s’était
retourné vers le docteur Goldener accouru, tout rouge, et l’admonestait
d’une voix grave, sourde et émue. Il parsemait son discours de claquements
de lèvres, de grommellements inarticulés.
Ce directeur Wulicke était un homme redoutable. Il avait succédé au
vieux monsieur jovial et bienveillant sous le règne duquel le père et l’oncle
de Hanno avaient fait leurs études, et qui était mort peu après 1871.
Le docteur Wulicke, professeur dans un gymnase prussien, avait alors été
nommé directeur et avec lui un esprit différent, un esprit plus moderne,
avait pénétré dans la vieille école. Où naguère la culture classique avait
passé pour une fin en soi, pour une discipline sereine que l’on suivait dans
le calme, à loisir et avec un idéalisme joyeux, les notions d’autorité, de
devoir, de puissance, de service et de carrière étaient passées au premier
plan, et l’« impératif catégorique de notre philosophe Kant » était devenu la
bannière que M. Wulicke déployait d’un air menaçant dans toutes les
occasions solennelles. L’école était devenue un État dans l’État, la raideur
du service prussien y régnait d’une façon si absolue que non seulement les
maîtres, mais aussi les élèves, se sentaient fonctionnaires, préoccupés
uniquement de leur avancement, s’efforçaient pour cette raison d’être bien
vus de leurs supérieurs. Peu après l’arrivée du nouveau directeur, on avait
commencé la reconstitution et le rééquipement de l’établissement, selon les
meilleurs principes de l’hygiène et de l’esthétique, et tout avait été réalisé
sans défaut. Mais la question était de savoir si auparavant, quand régnait
dans ces murs un peu moins de confort moderne et un peu plus de bonté, de
cordialité, de gaieté, de bienveillance et de liberté, l’école n’avait pas été
une institution plus sympathique et plus bienfaisante.
Le directeur Wulicke, pour sa part, possédait ce caractère énigmatique et
terrifiant, ambigu, entêté et jaloux qui est l’attribut du Dieu de l’Ancien
Testament. L’autorité exorbitante qu’il détenait le rendait terriblement
capricieux et fantasque. Aucune de ses tremblantes créatures ne savait
comment se conduire envers lui. Il ne restait qu’à l’adorer dans la poussière
et à tâcher d’empêcher par une folle humilité qu’il ne vous terrassât de son
courroux ou ne vous écrasât de sa sublime justice.
Le nom que Caïus lui avait donné n’était employé que par lui-même et
par Hanno Buddenbrook, et ils se gardaient de le prononcer devant leurs camarades, par peur des regards fixes et froids et de l’incompréhension
qu’ils connaissaient si bien. Non, ils ne s’entendaient sur aucun point avec
leurs camarades. Même cette attitude d’opposition et de ressentiment dont
les autres se contentaient leur était étrangère, et ils méprisaient les
sobriquets usuels parce que l’humour qui s’y exprimait ne les touchait pas,
ne les faisait même pas rire. C’était si facile, si prosaïque et si bête
d’appeler le maigre professeur Huckopp l’Araignée et le professeur
Ballerstedt Cacatoès, c’était une si piètre revanche sur la contrainte exercée
par la servitude scolaire. Non, le comte Caïus Mölln était un peu plus
caustique que cela. Pour lui et pour Hanno, il avait inauguré la coutume de
ne parler des professeurs qu’en les désignant par leur véritable nom de
famille précédé du mot « monsieur » : M. Ballerstedt, M. Mantelsack,
M. Huckopp. Il en résultait un effet de froideur dédaigneuse et ironique, une
façon railleuse de marquer la distance. Ils parlaient du « corps enseignant »
et s’amusaient pendant des récréations entières à se le représenter comme
une créature réelle, une sorte de monstre de forme hideuse et fantastique. Et
ils parlaient de l’établissement en général comme s’il s’était agi d’un
établissement du genre de celui où séjournait l’oncle de Hanno.
La vue du bon Dieu grommelant qui continua un moment à glacer de
terreur tous les élèves en leur montrant dans diverses directions les papiers
graisseux qui gisaient épars sur les pavés, suffit à mettre Caïus d’excellente
humeur. Il entraîna Hanno vers une des portes par où arrivaient les
professeurs venus pour la deuxième heure et se mit à s’incliner avec
affectation devant les stagiaires pâles, minables, aux yeux rouges qui
allaient rejoindre leurs élèves de sixième et de septième dans les cours du
fond. Il saluait les bras ballants, s’inclinant très bas, levant les yeux sur les
pauvres hères. Mais, quand parut le vieux maître de calcul, M. Tietge, jaune
et crachotant, louchant en dessous d’un air impossible, Caïus lui dit d’une
voix sonore :
— Bonjour, cadavre !
Sur quoi il leva au ciel des yeux limpides et perçants.
Le timbre strident sonna à cet instant ; aussitôt, les élèves affluèrent aux
entrées. Mais Hanno riait d’un rire inextinguible ; il riait si fort encore sur
l’escalier, que les camarades qui les entouraient, lui et Caïus, le regardèrent
d’un air de surprise et de froideur, un peu dégoûtés de tant de niaiserie.
Le silence se fit dans la classe et tous se levèrent comme un seul homme
à l’entrée du professeur Mantelsack. C’était le professeur de classe, et l’usage était de respecter le professeur principal. Il se baissa pour refermer
la porte derrière lui, tendit le cou pour vérifier si tous s’étaient levés, et alla
vivement vers la chaire en hochant rapidement la tête. Là, il prit position et
regarda un peu par la fenêtre, en introduisant l’index, orné d’une grosse
chevalière, entre son faux col et son cou. C’était un homme de taille
moyenne, aux cheveux gris et rares, avec la barbe frisée d’un Jupiter et des
yeux bleu saphir qui brillaient derrière des verres étincelants. Il portait une
redingote ouverte, d’une étoffe grise et moelleuse qu’il aimait à palper
doucement de sa main courte et ridée, aux environs de la taille. Son
pantalon, comme ceux de tous les professeurs, sauf celui de l’élégant
M. Goldener, était trop court et laissait voir la tige d’une paire de bottes
extraordinairement larges et polies comme un marbre.
Soudain il détourna la tête de la fenêtre, poussa un petit soupir plein de
cordialité en regardant sa classe muette, dit : « Oui, oui » et sourit
amicalement à quelques élèves. Il était de bonne humeur, c’était évident. Un
mouvement de soulagement passa à travers la pièce, il importait fort que le
docteur Mantelsack fût de bonne humeur, car on savait qu’il s’abandonnait
inconsciemment et sans le moindre discernement à ses états d’âme. Il était
d’une injustice tout à fait exceptionnelle, infiniment ingénue, et ses faveurs
étaient douces et fugitives comme celles de la Fortune elle-même. Il avait
toujours quelques favoris, deux ou trois, qu’il tutoyait et appelait par leurs
prénoms et qui étaient heureux comme au paradis. Ils pouvaient dire à peu
près tout ce qui leur passait par la tête, c’était toujours très bien. Et après la
classe, le docteur Mantelsack s’entretenait avec eux le plus humainement du
monde. Un jour, cependant, par exemple à la rentrée, Dieu seul savait
pourquoi, on était précipité à bas, anéanti, supprimé, rejeté, et c’était à un
autre d’être interpellé par son prénom. Ces heureux n’avaient leurs fautes
soulignées que d’un trait léger et gracieux, et les plus défectueux de leurs
travaux gardaient toujours un aspect soigné. Sur d’autres cahiers, il lançait
en tous sens sa plume épaisse et furibonde, les inondait de rouge et leur
donnait un aspect repoussant et négligé. Et comme il ne comptait pas les
fautes, mais notait les devoirs d’après la quantité d’encre rouge dépensée,
ses favoris se trouvaient grandement avantagés. En agissant de la sorte, il
n’avait aucune mauvaise intention, pensait que c’était parfaitement dans
l’ordre et n’y voyait pas la moindre partialité. Celui qui aurait eu le triste
courage de protester aurait perdu par là même tout espoir d’être jamais tutoyé et nommé par son prénom. Or, c’était une espérance à laquelle
personne ne renonçait.
Maintenant, le docteur Mantelsack, toujours debout, croisa les jambes et
feuilleta son carnet. Hanno Buddenbrook, penché en avant, se tordait
nerveusement les mains sous la table. On en était à la lettre B. Son nom
allait retentir tout à l’heure, il se lèverait et ne saurait pas dire un seul vers,
ce serait un scandale, une bruyante et redoutable catastrophe, si bien luné
que parût être le professeur. Les secondes, en traînant, le martyrisaient.
« Buddenbrook », maintenant il allait dire « Buddenbrook ».
« Edgar ! » dit M. Mantelsack en fermant son carnet où il laissa son
index en signet. Puis il s’assit comme si tout était parfaitement en ordre.
Quoi ? Que se passait-il donc ? Edgar ?… c’était Luders, le gros Luders,
là-bas près de la fenêtre, ce n’était nullement le tour de la lettre L. Non, pas
possible, M. Mantelsack était de si bonne humeur, qu’il choisissait un de ses
préférés et ne se souciait même pas de celui qui, régulièrement, aurait dû
être interrogé ce jour-là.
Le gros Luders se leva. Il avait la tête d’un petit bulldog et des yeux
bruns apathiques. Bien qu’il eût une excellente place où il lui eût été facile
de lire la leçon, il était trop paresseux, même pour cela. Il se sentait trop
assuré de son paradis et il répondit simplement : « Je n’ai pas pu apprendre
hier, j’avais mal à la tête. »
— Oh ! tu me fais faux bond, Edgar ? dit le docteur Mantelsack affligé.
Tu ne veux pas me réciter ces vers sur l’âge d’or ? Quel dommage, mon
ami ! Tu as eu mal à la tête ? Mais il me semble que tu aurais dû me le dire
au commencement de la classe, avant que je t’interroge. N’as-tu pas eu
récemment déjà des maux de tête ? Tu devrais te soigner, Edgar, sinon tu
pourrais t’exposer au danger d’avoir à redoubler ta classe. Timm, voulez-
vous continuer ?
Luders s’assit. À ce moment, tous le haïssaient. On voyait bien que
l’humeur du professeur avait beaucoup baissé et que Luders serait appelé
par son nom de famille peut-être dès la prochaine leçon. Timm se leva d’un
banc du fond. C’était un garçon blond, d’apparence rustique, avec un veston
beige, des doigts courts et larges. Il tenait la bouche ouverte en cul de poule,
avec une expression d’empressement stupide ; il disposa vivement son livre
ouvert à sa portée en affectant de regarder droit devant lui, puis, baissant la
tête, il se mit à lire d’un ton traînant, hésitant et monotone, comme un
enfant qui épelle.
« Aurea prima sata est aetas… »
C’était clair, le docteur interrogeait aujourd’hui en dehors de toute règle
et sans s’occuper le moins du monde de savoir quels étaient ceux qu’il
n’avait pas interrogés depuis longtemps. L’éventualité terrible que redoutait
Hanno n’était plus aussi imminente, elle ne pouvait plus se produire que par
un hasard funeste. Il échangea avec Caïus un regard de bonheur et accorda à
ses membres un peu de détente et de repos.
Brusquement, Timm dut interrompre sa lecture. Soit que le docteur
Mantelsack n’entendît pas bien le récitant, soit qu’il voulût prendre un peu
d’exercice, il quitta sa chaire, traversa tranquillement la classe et alla se
poster, son Ovide à la main, tout près de Timm qui avait rapidement et
subrepticement écarté son livre, et se trouvait à présent complètement
désemparé. Sa bouche en cul de poule haletait, il regardait le professeur de
ses yeux bleus honnêtes et troublés et n’arrivait plus à articuler une syllabe.
— Eh bien, Timm, dit le docteur Mantelsack. Ça ne va plus, tout d’un
coup ?
Et Timm se prit la tête entre les mains, roula ses yeux, respira
violemment et dit finalement, avec un sourire égaré :
— Je suis si troublé quand vous êtes près de moi, monsieur…
Le docteur Mantelsack sourit, il sourit d’un air flatté et dit :
— Allons, ressaisissez-vous et poursuivez.
Et Timm se ressaisit, il reprit son livre, l’ouvrit en regardant au plafond,
cherchant une contenance, puis baissa la tête ; il avait retrouvé ses esprits.
— Je suis satisfait, dit le docteur Mantelsack, quand Timm eut fini. Vous
avez bien étudié votre leçon, il n’y a pas de doute. Seulement, ce qui vous
fait défaut, c’est le sens du rythme, Timm. Vous savez quelles élisions il
faut faire, et cependant on n’avait pas l’impression que ce fussent de
véritables hexamètres. J’ai idée que vous avez appris tout cela comme de la
prose. Mais, comme je l’ai dit, vous avez bien travaillé, vous avez fait de
votre mieux et – « Celui qui s’est évertué sans trêve[50]… ».
Timm s’assit, fier et radieux, et le docteur Mantelsack inscrivit une note
très satisfaisante en face de son nom. Mais le plus surprenant, c’est qu’à ce
moment non seulement le maître, mais Timm lui-même et tous ses
camarades étaient sincèrement persuadés que Timm était un bon élève
laborieux qui avait entièrement mérité sa note. Même Hanno Buddenbrook
était hors d’état de se dérober à cette impression, malgré cette certaine révolte qu’il sentait en lui. Derechef il attendit avec anxiété le nom qui allait
résonner.
— Mumme, dit le docteur Mantelsack, recommencez.
— Aurea prima…
C’était donc au tour de Mumme. Dieu soit loué, maintenant Hanno était
sauvé. On ne réciterait pas trois fois ces vers et la lettre B avait été
récemment appelée pour préparation.
Mumme se leva. C’était un garçon long et pâle, aux mains tremblantes,
aux énormes verres ronds. Il souffrait des yeux et avait la vue si basse qu’il
lui était impossible de lire debout un livre posé sur la table devant lui. Il
était bien forcé d’apprendre ses leçons et les avait apprises. Mais comme il
était très peu doué et que, par surcroît, il n’avait pas cru être interrogé ce
jour-là, il ne savait pas grand-chose et resta court dès les premiers mots. Le
docteur Mantelsack l’aida une première fois, puis une deuxième, d’une voix
plus sèche, et à la troisième du ton le plus irrité ; mais comme Mumme
s’arrêta complètement, le professeur entra dans une violente colère.
— C’est tout à fait insuffisant, Mumme. Asseyez-vous. Vous êtes un
triste sujet, une espèce de crétin. Bête et paresseux, c’est trop d’avantages à
la fois.
Mumme s’effondra. Il avait la figure même du malheur et à ce moment il
n’y avait pas un élève dans la classe qui ne le méprisât. De nouveau Hanno
sentit monter en lui une sorte de répulsion, de nausée qui lui serrait la gorge.
En même temps, il observait avec une affreuse lucidité ce qui se passait. Le
docteur Mantelsack traça avec emportement une note de mauvais augure en
face du nom de Mumme et regarda dans son carnet en fronçant les sourcils.
Dans sa fureur, il revenait à la légalité, cherchait de qui c’était le tour,
c’était clair. Et à peine Hanno s’était-il senti subjugué par cette évidence
qu’il entendait déjà son nom, comme du fond d’un mauvais rêve.
— Buddenbrook.
Le docteur Mantelsack avait dit « Buddenbrook », le son vibrait encore
dans l’air et Hanno n’arrivait pas à y croire. Ses oreilles bourdonnaient. Il
resta assis.
— Monsieur Buddenbrook, dit le docteur en le dévisageant de ses yeux
de saphir globuleux qui brillaient derrière les verres étincelants. Voulez-
vous avoir l’obligeance ?
Bon, cela devait venir. Il avait fallu que cela arrivât. Tout autrement qu’il
ne l’avait imaginé, mais cependant tout était perdu. Son parti était pris. Qui sait s’il y aurait un grand éclat ? Il se leva et se prépara à donner une excuse
absurde et ridicule, à prétendre qu’il avait « oublié » d’apprendre ces vers,
quand il s’aperçut que son voisin lui présentait son livre ouvert.
Ce voisin, Hans Hermann Kilian, était un petit brun aux cheveux gras et
aux larges épaules. Il voulait devenir officier et était animé d’un tel esprit de
camaraderie qu’il ne laissait pas dans l’embarras même Johann
Buddenbrook qu’il ne pouvait souffrir. Il lui montra même du doigt le
passage où commencer.
Et Hanno, les yeux fixés sur la page, se mit à lire. La voix hésitante, les
sourcils et les lèvres contractés, il lisait la description de l’âge d’or qui était
venu en premier et qui avait pratiqué l’honnêteté et le droit en l’absence de
tout vengeur, librement, sans contrainte légale. « Il n’y avait ni châtiment ni
crainte », prononça-t-il en latin. « On ne lisait pas sur des tables de bronze
des paroles menaçantes et le peuple suppliant ne craignait pas le visage du
juge. » Il lisait d’un air torturé, en hésitant exprès, s’interrompant, se
trompant de mètre et semblant n’avancer qu’avec peine, s’attendant à ce
que le professeur découvrît tout et se précipitât sur lui. Le plaisir
malhonnête de voir devant lui le livre ouvert lui causait un picotement de la
peau ; mais il était plein de répugnance et s’appliquait à tricher aussi mal
que possible, rien que pour rendre sa tricherie moins odieuse. Puis il se tut
et il y eut un silence dans lequel il n’osait pas lever les yeux. Ce fut un
instant effroyable ; il était convaincu que le docteur Mantelsack avait tout
vu et il avait les lèvres toutes blanches. Enfin, le professeur soupira :
— Ô Buddenbrook, si tacuisses ! Vous excuserez pour une fois le
tutoiement classique. Savez-vous ce que vous avez fait ? Vous avez traîné la
beauté dans la poussière, vous vous êtes conduit en barbare, vous êtes
abandonné des Muses, Buddenbrook, c’est écrit sur votre figure. Quand je
me demande si vous venez de tousser ou de prononcer des vers sublimes,
j’incline plutôt vers la première hypothèse. Timm a montré peu de sens du
rythme, mais à côté de vous c’est un génie, un rhapsode. Asseyez-vous,
malheureux ! Vous avez appris ces vers, certainement vous les avez appris.
Je ne peux pas vous donner une mauvaise note. Vous avez fait ce que vous
pouviez. Dites-moi, est-ce qu’on ne dit pas que vous êtes musicien, que
vous jouez du piano ? Comment est-ce possible ? Enfin, c’est bon, asseyez-
vous, vous avez étudié, ça va bien.
Il inscrivit sur son carnet une note passable et Hanno Buddenbrook se
rassit. Il éprouvait ce qu’avait éprouvé le rhapsode Timm. Il ne pouvait s’empêcher de se sentir touché par l’éloge contenu dans les paroles du
maître. Un moment il fut sincèrement d’avis qu’il était un élève incapable
mais appliqué, qui s’était honorablement tiré d’affaire, et il sentit nettement
que tous ses camarades, sans en excepter Hans Hermann Kilian, étaient du
même avis. De nouveau il eut un peu la nausée. Et malgré tout, la
catastrophe se produisit.
Le docteur Mantelsack, en effet, fit soudain un geste violent auquel
Petersen répondit de la même façon. Et au même instant le docteur
Mantelsack quitta sa chaire, se précipita tête baissée et s’approcha d’un élan
irrésistible, à grandes enjambées, de Petersen.
— Vous avez une clef dans votre livre, une traduction, dit-il quand il
l’eut rejoint.
— Une clef… je… non… balbutia Petersen.
C’était un joli garçon, avec une mèche de cheveux blonds en travers du
front et des yeux bleus extrêmement beaux qui lançaient des lueurs
d’angoisse.
— Vous n’avez pas de clef dans votre livre ?
— Non, monsieur… Une clef ? Non, en vérité, je n’ai pas de clef. Vous
faites erreur… Vous me soupçonnez à tort…
Petersen n’employait pas le langage ordinaire. La peur le faisait
s’exprimer en termes choisis, dans l’intention d’ébranler le professeur.
— Je ne triche pas, dit-il dans son extrême détresse, j’ai toujours été
honnête, toute ma vie.
Mais le professeur était trop sûr de la triste vérité.
— Donnez-moi votre livre, dit-il froidement.
Petersen se cramponna à son livre, le tendit en l’air à deux mains et
continua à déclamer d’une langue bredouillante :
— Mais croyez-moi donc… m’sieur le professeur… m’sieur le docteur…
Il n’y a rien dans mon livre. Je n’ai pas de clef, je n’ai pas triché. J’ai été
honnête.
— Donnez-moi ce livre, répéta le professeur en tapant du pied.
Alors Petersen faiblit et son visage devint tout gris.
— Bon, dit-il en tendant son livre, le voici. Oui, il y a une clef. Vous la
voyez, la voici. Mais je ne m’en suis pas servi, s’écria-t-il tout à coup, les
yeux au ciel.
Le docteur Mantelsack ne fit aucune attention à ce mensonge absurde, né
du désespoir. Il retira la clef du livre, la considéra comme si c’eût été une ordure puante, la fourra dans sa poche et jeta l’Ovide sur le pupitre de
Petersen d’un air de mépris.
— Le cahier de classe, dit-il d’une voix sourde.
Adolf Todtenhaupt apporta avec empressement le cahier de classe et
Petersen reçut une observation pour avoir tenté de tricher, ce qui pesa
longtemps sur sa vie d’écolier et l’empêcha définitivement de passer à
Pâques.
— Vous êtes la honte de la classe, dit encore le docteur Mantelsack, puis
il remonta dans sa chaire.
Petersen s’assit. C’en était fait de lui. On vit distinctement son voisin
s’écarter de lui. Tous le considéraient avec un mélange de dégoût, de pitié et
d’horreur. Il était déchu, seul, abandonné de tous, pour avoir été pris sur le
fait. Il n’y avait qu’une opinion au sujet de Petersen, c’est qu’il était
réellement la honte de la classe. On reconnaissait, on acceptait sa chute,
sans plus de résistance que les succès de Timm et de Buddenbrook et la
malchance du pauvre Mumme. Et lui-même en faisait autant.
Ceux de ces vingt-cinq jeunes gens qui étaient de saine constitution,
robustes et capables d’affronter les réalités de la vie, prenaient en cet instant
les choses telles qu’elles étaient, n’en ressentaient pas d’offense et
trouvaient que tout était naturel et dans l’ordre. Mais il y avait aussi des
regards qui semblaient s’absorber dans une sombre méditation. Le petit
Johann regardait fixement le large dos de Hans Hermann Kilian et ses yeux
mordorés cernés de bleu exprimaient le dégoût, la révolte et la crainte. Mais
le docteur Mantelsack continuait sa leçon. Il appelait un autre élève choisi
au hasard, Adolf Todtenhaupt, parce qu’il avait perdu pour la journée toute
envie d’interroger un élève douteux. Ensuite, ce fut le tour d’un autre qui
était médiocrement calé et ne savait même pas ce que signifiait patula Jovis
arbore glandes, que Buddenbrook dut expliquer. Il le fit à voix basse, sans
lever les yeux, parce que le docteur Mantelsack le lui demandait, et il fut
récompensé d’un signe de tête.
Quand on en eut fini avec les réponses des élèves, la leçon perdit tout
intérêt. Le docteur Mantelsack laissa l’un des mieux doués traduire sans
l’écouter, tandis que les vingt-quatre autres se mirent à travailler pour
l’heure suivante. Ce qui suivait était indifférent. Personne n’aurait de note
pour cela, on ne jugeait pas d’après cela de votre zèle officiel. D’ailleurs, la
leçon allait s’achever. Elle s’acheva, la cloche sonnait. Hanno était hors de
danger, il avait même récolté un signe de tête.
— Eh bien, dit Caïus, comme ils traversaient les corridors gothiques pour
se rendre à la salle de chimie avec leurs camarades, qu’en dis-tu maintenant,
Hanno ? « Quand ils verront le front de César… » Tu as eu une chance
inouïe.
— Ça me dégoûte, dit le petit Johann. Je n’en veux pas, de cette chance,
elle me dégoûte.
Et Caïus savait qu’à la place de Hanno, il eût été du même sentiment.
La salle de chimie était voûtée, meublée de bancs étagés en
amphithéâtre, d’une longue table d’expériences et de deux vitrines pleines
de fioles. L’air avait fini par être très corrompu et très chaud dans la classe,
mais ici il était saturé d’hydrogène sulfureux, à la suite d’une expérience, et
puant au-delà de toute mesure. Caïus ouvrit tout grand la fenêtre, escamota
le cahier de net d’Adolf Todtenhaupt et se mit à copier en toute hâte le
devoir que l’on devait présenter ce jour-là. Hanno et plusieurs autres firent
de même. Cela occupa toute la récréation jusqu’à la cloche, et le docteur
Marotzke parut.
C’était le magister profundus, comme l’appelaient Caïus et Hanno :
homme brun, de taille moyenne, au teint extraordinairement jaune, avec
deux bourrelets sur le front, une barbe dure et grisonnante et des cheveux à
l’avenant. Il avait toujours l’air de n’avoir pas dormi et de ne pas s’être
lavé, ce qui était faux. Il enseignait les sciences, mais sa spécialité était les
mathématiques, et il passait pour un penseur original dans ce domaine. Il
aimait parler des passages philosophiques de la Bible, et parfois, quand il
était bien disposé et d’humeur contemplative, il condescendait à exposer
aux élèves de seconde ou de première des interprétations étranges de textes
mystérieux. Par surcroît, il était officier de réserve, et cela avec
enthousiasme. Fonctionnaire et militaire à la fois, il était particulièrement
bien vu du directeur Wulicke. De tous les professeurs, il était celui qui
tenait le plus à la discipline. Il parcourait d’un regard critique le front
d’alignement des élèves raidis au garde-à-vous et exigeait des réponses
brèves et nettes. Ce mélange de mysticisme et de raideur militaire avait
quelque chose de repoussant.
Les élèves ouvrirent leurs cahiers de net et le docteur Marotzke parcourut
les rangs, posant un doigt sur chaque cahier ; certains élèves qui n’avaient
rien écrit lui présentèrent d’autres cahiers ou de vieux devoirs sans qu’il
s’en aperçût. Puis la leçon commença et, comme tout à l’heure à propos
d’Ovide, les vingt-cinq jeunes gens eurent à faire preuve de leur zèle de bons fonctionnaires à propos du chlore, du bore ou du strontium. Hans
Hermann Kilian fut loué parce qu’il savait que la baryte sulfatée (BaSO ) 4
était un corps usité pour les falsifications. Au reste, il était premier parce
qu’il voulait devenir officier. Hanno et Caïus ne savaient rien et leurs
réponses furent appréciées selon leur mérite dans le carnet du docteur
Marotzke.
Quand on eut fini d’examiner, de réciter et de donner des notes, l’intérêt
de la leçon parut épuisé des deux côtés. Le docteur Marotzke fit quelques
expériences, produisit quelques détonations et des vapeurs colorées, mais
c’était pour remplir tant bien que mal le reste de l’heure. Pour terminer, il
dicta la leçon pour la fois suivante. Puis la cloche sonna ; la troisième heure
était terminée.
Tous étaient contents, sauf Petersen, frappé de la foudre ; car maintenant
on allait avoir une leçon joyeuse que personne ne redoutait et qui ne
promettait que farces et gaieté. C’était la leçon d’anglais, avec le stagiaire
Modersohn, un jeune philologue qui depuis quelques semaines faisait un
stage dans l’établissement – ce que Caïus, comte de Mölln, appelait « une
tournée de concerts dans l’espoir de contracter un engagement ». Mais il y
avait peu d’apparence qu’on voulût l’engager : on s’amusait trop à son
cours.
Quelques-uns restèrent dans la salle de chimie, les autres montèrent dans
la classe ; mais personne ne se sentait tenu d’aller grelotter dans la cour, car
M. Modersohn surveillait le couloir pendant l’intervalle et n’aurait osé faire
descendre personne. Il fallait aussi lui préparer sa réception.
Le bruit ne diminua en rien dans la classe quand la cloche sonna,
annonçant la quatrième heure. Tous bavardaient et riaient, heureux de la
danse qui allait commencer. Le comte Mölln, la tête dans ses mains,
continuait à s’occuper de Roderik Usher et Hanno, tranquillement assis,
contemplait le chahut. On poussait des cris d’animaux ; un « cocorico »
déchira l’air, et là-bas, au fond, Wasservogel grognait comme un porc sans
que l’on pût s’apercevoir d’où provenaient ces sons. Sur le tableau s’étalait
un grand dessin à la craie, une caricature au regard louche exécutée par le
rhapsode Timm. Et quand M. Modersohn entra, il ne put, malgré ses
violents efforts, réussir à fermer la porte, parce que l’on avait placé dans la
rainure une grosse pomme de pin qu’Adolf Todtenhaupt dut finir par
enlever.
Le candidat Modersohn était un petit homme de piètre apparence, qui
marchait de biais, une épaule en avant ; ses traits grimaçants étaient
mélancoliques ; il portait une barbe noire très peu fournie. Il était dans un
terrible embarras. Il clignait sans cesse ses yeux brillants, aspirait l’air en
ouvrant la bouche comme pour dire quelque chose ; mais les mots
nécessaires ne lui venaient pas. À peine eut-il fait trois pas qu’il marcha sur
un pois fulminant, un pois fulminant d’une qualité rare, qui causa un
vacarme pareil à une explosion de dynamite. Il sursauta, puis sourit dans sa
perplexité, fit comme si de rien n’était, se plaça en face de la travée du
milieu, tout courbé et tordu, et s’appuya, comme d’habitude du plat de la
main sur le pupitre du premier rang. Mais on connaissait cette attitude
favorite ; aussi avait-on barbouillé d’encre cette partie de la table, si bien
que M. Modersohn salit sa petite main maladroite. Il fit comme si de rien
n’était, mit sa main mouillée et noircie derrière son dos et dit d’une voix
douce et faible :
— L’ordre laisse à désirer dans cette classe.
Hanno Buddenbrook l’aimait en ce moment et regardait fixement son
visage contracté par le désespoir. Mais les grognements de Wasservogel
devenaient de plus en plus forts et de plus en plus naturels, et soudain une
quantité de pois crépitèrent contre les vitres, rebondirent et retombèrent
bruyamment dans la pièce.
— Il grêle, dit quelqu’un à voix haute et distincte, et M. Modersohn
sembla le croire, car il se retira à l’abri de sa chaire sans rien dire et réclama
le cahier de classe.
Ce n’était pas pour y inscrire une punition, mais, bien qu’il eût déjà
enseigné cinq ou six heures dans cette classe, il ne connaissait encore qu’un
ou deux de ses élèves et était contraint de relever les noms au hasard sur la
liste.
— Feddermann, dit-il, voulez-vous, je vous en prie, réciter la poésie.
— Absent ! crièrent de nombreuses voix.
Ce qui n’empêchait pas Feddermann d’être assis, grand et gras, à sa
place, d’où il jetait des pois à travers toute la pièce avec une incroyable
dextérité.
M. Modersohn clignota et épela un nouveau nom.
— Wasservogel ! dit-il.
— Décédé ! cria Petersen, saisi d’humour macabre.
Et parmi les raclements de pieds, les grognements, les cris de coq et les
ricanements, tous répétèrent que Wasservogel était mort.
M. Modersohn clignota de nouveau, jeta un regard à la ronde, sa bouche
grimaça tristement, puis il regarda de nouveau le cahier en posant sa petite
main maladroite devant le nom qu’il voulait appeler.
— Perlemann ! dit-il sans trop de confiance.
— Malheureusement atteint de folie ! dit le comte Caïus Mölln d’une
voix claire et ferme ; et des huées croissantes confirmèrent le fait.
Alors, M. Modersohn se leva et cria dans le tapage :
— Buddenbrook, vous me ferez un pensum. Si vous recommencez à rire
comme cela, je serai obligé de vous infliger une observation.
Puis il se rassit. En effet, Buddenbrook avait ri, la plaisanterie de Caïus
avait déclenché en lui un rire étouffé et violent qu’il était impuissant à
contenir. Il trouvait la facétie bonne, et surtout ce « malheureusement » le
secouant de gaieté. Mais quand M. Modersohn l’apostropha, il se tint
tranquille et lança au stagiaire un regard muet et sombre. En cet instant, il le
voyait tout entier, jusqu’au moindre petit poil de sa barbe qui partout laissait
voir la peau, et à ses yeux bruns luisants, désespérés ; il voyait qu’il
semblait porter deux paires de manchettes à ses petites mains maladroites,
parce que les manches de sa chemise étaient aussi longues et aussi larges au
poignet que de véritables manchettes ; il voyait toute cette silhouette
misérable et désolée. Il lisait jusqu’au fond de lui. Hanno Buddenbrook était
presque le seul que M. Modersohn connût par son nom, et il n’en profitait
que pour le rappeler constamment à l’ordre, lui dicter des pensums et le
tyranniser. Il connaissait l’élève Buddenbrook parce que son attitude
paisible le distinguait des autres et il tirait profit de cette douceur pour lui
faire sentir à tout propos son autorité qu’il n’osait affirmer envers les élèves
bruyants et insolents. « Même la pitié nous est rendue impossible en ce
monde par la bassesse d’âme, pensait Hanno. Je m’abstiens de vous
tourmenter et de vous exploiter, monsieur Modersohn, parce que je trouve
cela brutal, laid et vulgaire, et comment y répondez-vous ? Mais voilà, c’est
ainsi, il en sera toujours et partout de même, pensait-il, et il sentait de
nouveau la peur et le dégoût l’envahir. Et pourquoi faut-il que, par surcroît,
je vous perce à jour avec cette répugnante lucidité ? »
Enfin, il s’en trouva un qui n’était ni mort ni fou et qui voulut bien se
charger de réciter les vers anglais. Il s’agissait d’une poésie intitulée The
Monkey, une petite machine puérile que l’on faisait apprendre par cœur à ces jeunes gens déjà préoccupés, pour la plupart, de la mer, des affaires, de
la vie active et sérieuse.
« Monkey, merry little fellow,
You are Nature’s pulcinello… »
Il y avait une quantité de strophes, et l’élève Kassbaum les lisait dans son
livre. Inutile de se gêner pour M. Modersohn. Et le bruit augmentait de plus
belle. Tous les pieds en mouvement grattaient le sol poudreux. Le coq
chantait, le porc grognait, les pois volaient. Tous les vingt-cinq élèves
étaient ivres d’indiscipline. Les instincts désordonnés de leurs seize ou dix-
sept ans s’éveillaient. Des feuillets portant des crayonnages obscènes furent
brandis en l’air et circulèrent, soulevant des rires.
Soudain tout se tut. L’élève récitant s’interrompit. M. Modersohn lui-
même se redressa, prêtant l’oreille. Il se produisit une chose charmante. Des
sons délicats et purs sortaient du fond de la classe et se répandaient, doux,
rêveurs et tendres, dans le silence subit. C’était une horloge à musique
apportée par quelqu’un et qui jouait :
« Toi, toi seule as mon cœur[51]… »
au beau milieu de la leçon d’anglais.
Mais, juste au moment où s’achevait la gracieuse mélodie, une chose
effroyable arriva, fondit sur tous les assistants, cruelle, inattendue, qui les
paralysa et les atterra.
Sans qu’on eût frappé, la porte s’ouvrit d’un seul coup tout grand ;
quelque chose de grand et de sinistre entra, poussa un grognement des
lèvres et ne fit qu’un seul pas jusqu’au milieu de la classe, en face des
bancs. C’était le bon Dieu.
M. Modersohn, brusquement devenu couleur de cendre, descendit son
fauteuil de l’estrade et l’essuya avec son mouchoir. Les élèves s’étaient
dressés comme un seul homme. Les bras serrés contre les flancs, debout sur
la pointe des pieds, ils baissaient la tête et se mordaient les lèvres, affolés de
respect. Un profond silence régnait. Quelqu’un soupira d’effort, puis tout
retomba dans le silence.
Le directeur Wulicke toisa un moment les colonnes figées dans la
position du garde-à-vous, sur quoi il leva ses bras aux manchettes en
entonnoir et les abaissa, les doigts écartés, comme pour plaquer un accord.
— Asseyez-vous, dit-il de sa voix de basse-taille.
Les élèves s’effondrèrent. M. Modersohn, les mains tremblantes, avança
le fauteuil et le directeur s’assit tout près de la chaire.
— Continuez, je vous prie, dit-il, et c’était aussi épouvantable que s’il
avait dit : « Nous allons bien voir, et malheur à celui qui… »
Pourquoi il était venu, était clair. M. Modersohn allait lui donner un
échantillon de ses talents pédagogiques, allait lui montrer ce que la classe
de seconde moderne avait appris avec lui en six ou sept heures ; il y allait de
l’existence et de l’avenir de M. Modersohn. Le stagiaire offrait un aspect
pitoyable quand il remonta dans sa chaire et demanda à un élève de réciter
The Monkey. Si les élèves jusqu’alors avaient été seuls examinés et pesés,
maintenant le maître l’était avec eux. Hélas ! les deux parties s’en tirèrent
mal. L’entrée du directeur était une surprise et personne, sauf deux ou trois
élèves, n’avait rien préparé. M. Modersohn ne pouvait pas interroger tout au
long le seul Todtenhaupt, qui savait tout. Comme, en présence du directeur,
on ne pouvait plus se contenter de lire la poésie, ce fut lamentable, et quand
on en vint à la lecture d’Ivanhoe, seul le jeune comte Mölln fut capable de
traduire un peu parce qu’il s’intéressait personnellement à ce roman. Les
autres trébuchaient, éperdus, sur chaque mot. Hanno Buddenbrook fut
interrogé aussi et n’alla pas plus loin que la première ligne. Le directeur
poussa un son pareil à celui que rend la corde grave de la contrebasse sous
un violent coup d’archet. M. Modersohn tordait ses petites mains
maladroites et tachées d’encre et répétait en gémissant :
— Et d’habitude cela marchait si bien. Et d’habitude c’était si bien !
Il le répétait encore quand la cloche sonna, désespérément tourné à demi
vers les élèves, à demi vers le directeur. Mais le bon Dieu se dressait,
terrible, debout, les bras croisés, devant son siège, et ses regards fixes
passaient par-dessus la classe, tandis qu’il branlait la tête d’un air
inexorable. Puis il demanda le cahier de classe et inscrivit une observation
pour cause de paresse à l’endroit de tous ceux dont les réponses avaient été
insuffisantes ou nulles, cinq ou six blâmes d’un coup. Il ne pouvait inscrire
M. Modersohn, mais celui-là était le plus malheureux de tous. Il se tenait là,
livide, anéanti, brisé. Mais Hanno Buddenbrook était également de ceux qui
avaient reçu une observation.
— Je vais vous gâter votre carrière à tous, dit encore le directeur
Wulicke.
Puis il disparut.
La cloche sonna. La classe était finie. Il avait fallu en passer par là. Il en
était toujours ainsi. Quand on avait le plus peur, on s’en tirait à peu près,
comme par une ironie du sort ; mais quand on ne craignait plus rien, le
malheur survenait. La promotion de Hanno à Pâques était devenue
impossible. Il se leva et sortit de la classe, les yeux las, frottant de sa langue
sa molaire malade.
Caïus vint à lui, lui passa le bras autour du cou et descendit avec lui dans
la cour, au milieu des camarades excités qui discutaient de ces événements
extraordinaires. Il regardait Hanno avec une affectueuse anxiété et lui dit :
— Pardonne-moi, Hanno, si j’ai traduit tout à l’heure au lieu de me taire
et de me laisser punir. C’est si vulgaire.
— Est-ce que je ne venais pas d’expliquer ce que veut dire patula Jovis
arbore glandes ? répondit Hanno. C’est bon, Caïus, laisse les choses aller
leur chemin. Il n’y a qu’à laisser aller les choses.
— Oui, il le faut bien. Ainsi, le bon Dieu veut gâter ta carrière. Alors, il
faudra bien t’y résigner, car telle est sa volonté insondable. Ta carrière, quel
joli mot ! La carrière de M. Modersohn aussi est finie. Il ne sera jamais
nommé professeur titulaire, le malheureux. Oui, il y a des professeurs
titulaires et des professeurs auxiliaires, sache-le, mais pas de simples
professeurs. C’est une de ces choses si difficiles à comprendre qui sont pour
les grandes personnes seulement et pour ceux que la vie a mûris. On
pourrait dire qu’on est professeur ou qu’on ne l’est pas, mais professeur
titulaire, c’est ce que je ne comprends pas. Tu pourrais aller expliquer ça au
bon Dieu ou à M. Marotzke, mais qu’arriverait-il ? Ils y verraient une
offense pour leur profession et te foudroieraient pour impertinence, alors
que tu aurais témoigné de bien plus de respect pour leur profession qu’ils
n’en ont jamais eu eux-mêmes. Enfin, laisse-les, viens, ce sont de vieux
rhinocéros.
Ils se promenèrent dans la cour et Hanno écoutait volontiers ce que
racontait Caïus pour lui faire oublier son observation.
— Vois-tu, ça, c’est une porte, une des portes de la cour ; elle est ouverte,
et de l’autre côté c’est la rue. Que dirais-tu si nous allions nous promener un
peu sur le trottoir ? C’est la récréation, nous avons encore six minutes et
nous pourrions être rentrés à l’heure. Mais l’affaire, c’est que c’est
impossible. Comprends-tu ça ? Voici la porte, elle est ouverte, il n’y a pas
de grille, rien, pas d’obstacle, voici le seuil. Et cependant, c’est impossible,
rien que d’y penser, c’est impossible, même pour une seconde. Bon, n’y pensons plus. Mais prenons un autre exemple. Il serait tout à fait fou de dire
qu’il est environ onze heures et demie. Non, mais dire que l’heure de
géographie va sonner, voilà la vérité. Et maintenant, je te le demande, est-ce
une vie ? Tout est faussé. Ah ! grand Dieu, quand cet établissement nous
aura-t-il enfin laissés échapper à son étreinte tutélaire ?
— Oui, mais après ? Non, laisse, Caïus, j’en reviens toujours là. Que
peut-on faire ? Ici, du moins, on est en sécurité. Depuis que mon père est
mort, M. Stéphane Kistenmaker et le pasteur Pringsheim se sont chargés de
me demander tous les jours ce que je veux devenir. Je n’en sais rien. Je n’ai
rien à répondre. J’ai peur de tout ce qui existe.
— Non, comment peut-on prendre ce ton découragé ? Musicien, comme
tu l’es !
— À quoi peut me servir ma musique, Caïus ? À rien. Veux-tu que je
fasse des tournées de concerts ? D’abord on ne me le permettra pas, et puis
je ne suis pas assez fort. Je ne suis pas capable de grand-chose, sauf
d’improviser un peu lorsque je suis seul. Et puis, ces tournées, ce doit être
terrible. Toi, c’est autre chose, tu as plus de courage. Tu vas, tu viens, tu ris
de tout, tu as réponse à tout. Tu veux écrire, tu veux raconter aux gens de
belles histoires merveilleuses ; bon, c’est quelque chose. Et tu deviendras
célèbre, c’est sûr, tu es si adroit. À quoi cela tient-il ? C’est que tu es plus
gai. Quelquefois, pendant la leçon, nous échangeons un regard comme tout
à l’heure, à celle de M. Mantelsack, quand Petersen a attrapé une
observation, seul de tous ceux qui avaient lu. Nous pensons de même, mais
tu fais une grimace et tu te sens fier. Je ne peux pas. Tout ça me fatigue. Je
voudrais dormir et ne plus rien savoir. Non, je n’arriverai à rien. Je ne sais
pas vouloir. Je ne désire même pas devenir célèbre. J’en ai peur comme
d’une injustice. Je ne ferai rien de bien, sois-en sûr. Récemment, après le
catéchisme, le pasteur Pringsheim a dit à quelqu’un qu’il fallait me
considérer comme condamné, que je suis d’une famille pourrie.
— Il a dit ça ? demanda Caïus vivement intéressé.
— Oui, il pensait à mon oncle Christian qui est à Hambourg dans une
maison de santé. Il a certainement raison. On ferait mieux de renoncer à
tirer de moi quoi que ce soit, j’en serais si reconnaissant. J’ai tant de soucis
de toute sorte et tout m’est si difficile. Supposons que je me coupe le doigt,
que je me fasse mal n’importe où, c’est une écorchure qui chez tout autre
guérirait en huit jours. Chez moi, il y en a pour quatre semaines. Ça ne se
referme pas, ça s’enflamme, ça s’envenime et me cause mille ennuis. Récemment, M. Brecht m’a dit que mes dents étaient dans un état
lamentable, presque toutes cariées et usées, sans parler de celles que l’on
m’a arrachées. Voilà où j’en suis. Et avec quoi pourrai-je manger quand
j’aurai trente ou quarante ans ? Je suis perdu d’avance.
— Allons, dit Caïus en accélérant le pas. Parle-moi un peu de ton piano,
à présent. Je vais écrire maintenant quelque chose de merveilleux, de
merveilleux ! Je vais peut-être commencer pendant la leçon de dessin.
Feras-tu de la musique cet après-midi ?
Hanno garda un moment le silence. Une expression triste et ardente à la
fois passa dans son regard.
— Oui, sans doute, je jouerai, dit-il, et cependant je ne devrais pas. Je ne
devrais jouer que mes exercices et mes sonates et m’arrêter ensuite. Mais
j’improviserai après, je ne peux pas m’en passer, bien que tout aille plus
mal ensuite.
— Plus mal ?
Hanno se taisait.
— Je sais ce que tu joues, dit Caïus.
Et ils se turent tous deux.
Ils étaient à un âge bizarre. Caïus était devenu très rouge et regardait le
sol à distance, sans baisser la tête. Hanno était pâle. Il était d’une gravité
terrible et détournait son regard voilé.
Puis M. Schlemiel sonna et ils remontèrent.
Vint la leçon de géographie et l’interrogation écrite, un devoir très
important, sur le territoire de Hesse-Nassau. Un homme à barbe rousse, vêtu
d’un habit brun à basques, fit son entrée. Son visage était pâle et ses mains
aux pores béants ne portaient pas le moindre poil. C’était le « professeur
spirituel », le docteur Mühsam. Il souffrait parfois d’hémoptysies et parlait
toujours sur un ton ironique, car il se croyait spirituel autant que souffrant.
Il possédait chez lui un petit musée Heine, une collection de papiers et
d’objets relatifs à ce poète impie et malade. Il se mit à définir au tableau les
frontières de la Hesse-Nassau avec un sourire mélancolique et railleur, et il
pria ces messieurs de bien vouloir décrire dans leurs cahiers les traits
remarquables de ce pays. Il semblait vouloir se moquer à la fois des élèves
et du pays de Hesse-Nassau, et cependant c’était un exercice important et
très redouté de tous.
Hanno Buddenbrook ne savait rien de la Hesse-Nassau, ou pas grand-
chose, autant dire rien. Il voulut regarder un peu par-dessus la tête d’Adolf Todtenhaupt, mais Henri Heine qui, malgré son ironie dédaigneuse et
douloureuse, surveillait tout ce qui se passait avec l’attention la plus
vigilante, s’en aperçut aussitôt et dit :
— Monsieur Buddenbrook, je serais tenté de vous faire refermer votre
cahier, mais je craindrais trop de vous témoigner par là un bienfait.
Continuez.
Cette remarque contenait deux traits d’esprit. D’abord, M. Mühsam avait
appelé Hanno monsieur, et ensuite il avait parlé d’un bienfait. Mais Hanno
continua à rêvasser sur son cahier et finit par présenter une feuille à peu
près blanche, sur quoi il sortit avec Caïus.
Plus rien à craindre pour aujourd’hui. Heureux celui qui s’en était tiré
sans qu’une observation vînt lui peser sur la conscience ! Il pouvait, d’un
cœur libre et joyeux, prendre place dans la salle claire de M. Drägenmuller
et se mettre à dessiner.
La salle de dessin était spacieuse et claire. Des plâtres d’après l’antique
ornaient les étagères et une grande armoire enfermait toutes sortes de blocs
de bois et de meubles de poupée qui servaient aussi de modèles.
M. Drägenmuller était un petit homme trapu, à la barbe taillée en rond ; sa
perruque brune et lustrée, de médiocre qualité, laissait sur la nuque un vide
révélateur. Il possédait deux perruques, l’une à cheveux plus longs, l’autre à
cheveux plus courts. Quand il se faisait couper la barbe, il mettait la plus
courte. Il avait toutes sortes d’autres particularités comiques. Au lieu de dire
« le crayon », il disait « la craie ». De plus, il répandait une odeur huileuse
et spiritueuse et quelques-uns prétendaient qu’il buvait du pétrole. Ses
meilleurs moments étaient ceux où il suppléait un collègue dans quelque
autre enseignement. Alors il faisait des conférences sur la politique de
Bismarck, qu’il accompagnait de mouvements continuels, en forme de
spirale, sous le nez de ses élèves, parlant avec haine et terreur de la social-
démocratie.
— Il s’agit de nous sentir les coudes, disait-il aux mauvais élèves en les
poussant par le bras. La social-démocratie est à nos portes.
Son activité était spasmodique. Il s’asseyait auprès d’un élève, exhalant
une forte odeur d’alcool, frappait au front l’enfant avec sa chevalière,
proférait quelques mots incohérents : « Perspective… ombre portée…
socialisme… la craie… se sentir les coudes… », puis s’enfuyait.
Pendant cette leçon, Caïus avança un peu sa nouvelle œuvre littéraire et
Hanno s’occupa d’exécuter en imagination une ouverture pour orchestre. Ensuite, la leçon prit fin, chacun décrocha ses vêtements, la porte de la cour
s’ouvrit et l’on rentra chez soi.
Hanno et Caïus suivaient le même chemin et ils allèrent ensemble, leurs
livres sous le bras, jusqu’à la petite villa rouge du faubourg. Le jeune comte
Mölln avait encore un long trajet à faire jusqu’à la demeure de son père. Il
n’avait même pas de pardessus.
Le brouillard qui couvrait tout, le matin, s’était résolu en une neige qui
tombait en gros flocons légers et se changeait vite en boue. À la porte du
jardin des Buddenbrook, ils se séparèrent. Mais comme Hanno avait déjà
traversé la moitié du jardin, Caïus revint sur ses pas et lui passa le bras
autour du cou.
— Ne te désole pas. Mais tu ferais mieux de ne pas toucher ton piano
aujourd’hui, lui dit-il à voix basse.
Puis sa silhouette svelte et négligée disparut dans la bourrasque.
Hanno laissa ses livres dans l’antichambre, dans la coupe tenue par
l’ours, et entra au salon pour dire bonjour à sa mère. Elle était sur sa chaise
longue et lisait un livre broché à couverture jaune. De ses yeux marron
rapprochés, aux angles cernés d’ombres bleues, elle suivit du regard son fils
qui s’avançait sur le tapis. Quand il fut près d’elle, elle lui prit la tête entre
ses deux mains et le baisa au front.
Il monta dans sa chambre, où Mlle Clémentine lui avait préparé son
déjeuner, se lava les mains et se mit à manger. Quand il eut fini, il tira de
son pupitre un paquet de ces cigarettes russes, petites mais fortes, qu’il
appréciait à présent lui aussi, et se mit à fumer. Puis il s’assit à l’harmonium
et joua un morceau très difficile, très sévère, une fugue de Bach. Et
finalement il croisa ses mains derrière sa nuque et surveilla par la fenêtre la
chute muette et tourbillonnante de la neige. Il n’y avait rien d’autre à voir. Il
n’y avait plus de joli jardin orné d’un jet d’eau babillard sous sa fenêtre. La
vue était coupée par le mur gris de la villa voisine.
On dînait à quatre heures. Gerda Buddenbrook, le petit Johann et
Mlle Clémentine étaient seuls. Plus tard, Hanno disposa tout au salon pour y
faire de la musique et attendit sa mère au piano. Ils jouèrent la sonate
Op. 24 de Beethoven. À l’adagio, le violon chantait d’une voix d’ange,
mais Gerda éloigna le violon de son menton, le posa d’un air mécontent, le
regarda avec méfiance et déclara qu’il était mal accordé. Elle ne voulut plus
jouer et monta se reposer.
Hanno resta seul au salon. Il s’approcha de la porte vitrée qui ouvrait sur
l’étroite véranda et contempla un moment le jardin détrempé. Mais tout à
coup il recula vivement d’un pas, tira violemment le store crème devant la
porte, ce qui plongea la pièce dans un demi-jour jaunâtre et alla tout ému
vers le piano. De nouveau, il resta un moment immobile et son regard, à la
fois fixe et vague, s’assombrit lentement, se voila, se mouilla. Il s’assit et se
mit à jouer une de ses improvisations.
C’était un motif très simple qu’il exposait, un rien, un fragment d’une
mélodie inexistante, un thème d’une mesure et demie, et quand il le joua
une première fois avec une puissance qu’on ne lui eût pas soupçonnée, ce
fut en solo au registre grave, comme s’il fallait le faire annoncer
impérieusement par des trompes à l’unisson – substance et fin du
morceau –, on ne pouvait deviner ce qu’il signifiait réellement. Mais quand
la phrase se répéta dans l’aigu, harmonisée, dans une tonalité d’argent mat,
il apparut qu’elle ne se composait que d’une seule résolution, de la chute
nostalgique et douloureuse d’une tonalité dans une autre – invention pauvre
et de peu d’envergure, mais exposée et rendue avec tant de netteté délicate
et solennelle qu’elle prenait une valeur rare, mystérieuse et symbolique.
Puis se déchaînèrent des passages rapides, un va-et-vient incessant de
syncopes qui se cherchaient, erraient, déchirées de cris, comme si une âme
s’inquiétait d’une chose qu’elle porte en elle et qu’elle ne peut taire, et qui
se répétait sans fin dans des harmonies nouvelles pleines d’interrogations,
de plaintes, d’angoisses mortelles, de désirs, de promesses. Et les syncopes
se faisaient de plus en plus violentes, effarées, harcelées de triolets rapides ;
mais les cris d’effroi qui s’y mêlaient prenaient forme, se groupaient,
devenaient une mélodie, et le moment vint où ils parvinrent à tout dominer
de leur force pleine d’humilité, comme le chant fervent et suppliant d’un
chœur d’instruments à vent. L’élan trépidant, l’ondoiement, l’agitation
errante et furtive s’étaient tus, vaincus, et ce choral désolé, plein de ferveur
enfantine, résonnait sur un rythme d’une infaillible simplicité. Il s’acheva
sur une cadence qui avait quelque chose d’ecclésiastique, puis vint un
silence. Et voici que tout à coup, tout doucement, dans une tonalité d’argent
mat, le motif initial reparut, cette invention indigente, cette phrase simpliste
ou mystérieuse, cette douce et douloureuse chute d’un ton dans un autre. Et
ce fut une incroyable insurrection, une agitation violente, dominée par des
accents de fanfare qui exprimaient une résolution sauvage. Que se passait-
il ? Que se préparait-il ? C’était comme un appel de cors pour un départ. Puis se produisit une sorte de recueillement, de concentration, des rythmes
plus fermes se groupèrent et une nouvelle phrase se dessina, une
improvisation hardie, une manière d’air de chasse audacieux et impétueux.
Mais il n’avait rien de joyeux, il était plein d’une pétulance désespérée, les
appels y retentissaient comme des cris d’angoisse, et toujours revenait en
harmonies bizarres et grimaçantes ce motif torturant, égaré et doux, ce
premier, cet énigmatique motif. Et alors commença une succession
incessante d’événements dont le sens et la nature paraissaient
indéchiffrables, une succession d’aventures tonales, rythmiques et
harmoniques dont Hanno n’était plus maître, mais qui prenaient forme sous
ses doigts et qu’il faisait vivre sur le clavier sans les connaître d’avance. Il
était assis un peu penché en avant sur ses touches, les lèvres entrouvertes, le
regard profond et perdu, ses cheveux châtains couvrant ses tempes de leurs
anneaux souples. Que se passait-il ? Que lui arrivait-il ? Était-ce de terribles
obstacles vaincus, des dragons tués, des rochers gravis, des torrents passés à
la nage, des flammes traversées ? Et comme un rire strident ou comme une
promesse inconcevablement douce, le premier motif s’enlaçait aux autres,
ce dessin de rien du tout, cette chute d’une tonalité dans une autre. Il
semblait même qu’elle stimulât des efforts nouveaux ; de fols élans en
octaves suivirent, se résolurent en cris, puis commença un crescendo, une
lente et incessante montée d’intensité, une escalade chromatique pleine de
farouche et irrépressible nostalgie, brusquement interrompue par des
pianissimi soudains, effrayants et excitants, qui suggéraient l’effondrement
du sol sous le pied et la plongée dans le désir. Une fois, on crut percevoir de
loin, comme un avertissement suave, les premiers accords de la prière
suppliante et contrite, mais aussitôt le flot des cacophonies l’inonda,
s’enchevêtra, fusant en élans confus, grimpant, retombant et s’élançant de
plus belle vers un but ineffable qui serait atteint infailliblement, qui allait
l’être maintenant dans cet instant d’effroyable paroxysme où l’oppression
langoureuse devenait intolérable. Et il vint, rien ne put le retenir, les
convulsions de cette angoisse ne pouvaient plus se prolonger, il vint comme
un rideau qui se déchire, comme des portes qui s’ouvrent brusquement, des
haies d’épines qui se séparent, des murs de flamme qui tombent en cendre.
La résolution survint, la dissolution, l’accomplissement, le total apaisement,
et dans un cri de ravissement et de joie tout se résolut en une harmonie qui,
par un ritardando suave et nostalgique, passa aussitôt à une autre ; c’était le
motif, le premier motif qui vibrait. Et ce qui suivit fut une fête, un triomphe, une orgie effrénée, de ce motif justement, qui chatoyait dans toutes les