Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 82 sur 98

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Les Buddenbrook

Neuvième Partie

 

CHAPITRE PREMIER

 

Le sénateur Buddenbrook, accompagné du vieux docteur Grabow et du

jeune docteur Langhals (de la famille Langhals), qui était établi en ville

depuis un an environ, sortit de la chambre de sa mère, passa dans la petite

salle à manger et referma la porte.

— Vous permettez, messieurs, un instant… dit-il. (Et il leur fit monter

l’escalier, suivre le corridor, traverser la colonnade et entrer dans le salon

des paysages, déjà chauffé à cause de la température automnale, humide et

froide.) Vous comprendrez mon inquiétude. Prenez la peine de vous asseoir.

Tranquillisez-moi, pour peu que ce soit possible.

— Que diable ! mon cher sénateur, repartit le docteur Grabow,

nonchalamment assis, le menton posé sur sa cravate, serrant à deux mains

son chapeau contre son estomac, tandis que le docteur Langhals, brun et

trapu, avec sa barbiche en pointe, ses cheveux en brosse, ses beaux yeux et

son air de fatuité, avait posé son chapeau haut de forme près de lui, sur le

tapis et considérait ses mains couvertes d’un duvet noir, mais d’une rare

petitesse… Bien entendu, il n’y a pas la moindre raison de s’alarmer… une

malade de la résistance relative de notre chère et vénérée

Mme Buddenbrook… J’ai été assez longtemps son médecin pour connaître

cette résistance. Réellement étonnante pour son âge… je vous assure…

— Oui, c’est bien cela, pour son âge, dit le sénateur avec inquiétude,

tordant la longue pointe de sa moustache.

— Je ne dis pas, bien entendu, que votre chère mère va dès demain

reprendre ses promenades, continua le docteur Grabow doucement. La

malade ne vous a sans doute pas fait cette impression, mon cher sénateur.

On ne saurait nier que ce catharre n’ait pris depuis vingt-quatre heures une

tournure fâcheuse. Ces frissons, hier soir, ne présageaient déjà rien de bon,

et aujourd’hui il y a en effet quelques traces de point de côté et

d’oppression. Un peu de fièvre aussi… oh ! insignifiante, mais c’est de la fièvre. Bref, mon cher sénateur, il faut bien se résigner à cette maudite

affaire, le poumon est un peu affecté.

— C’est donc une congestion pulmonaire ? demanda le sénateur.

Et son regard allait d’un médecin à l’autre.

— Pneumonia, c’est le mot, dit le docteur Langhals en s’inclinant, l’air

correct et grave.

— C’est vrai, c’est une petite congestion du poumon droit, répondit le

médecin traitant ; il faut mettre tous nos soins à la localiser.

— Il y a donc lieu de s’inquiéter sérieusement ?

Le sénateur, parfaitement immobile sur sa chaise, dévisageait son

interlocuteur.

— S’inquiéter ? Oh ! il faut, comme je l’ai dit, mettre tous nos soins à

circonscrire le mal, à calmer la toux, à abattre la fièvre… bon, la quinine y

pourvoira… Et puis, une chose encore, mon cher sénateur… Pas

d’affolement, si certains symptômes venaient à se produire. Si l’oppression

augmentait quelque peu, s’il y avait dans la nuit un peu de délire, ou demain

matin quelques expectorations… vous savez, de ces glaires rouillées, où il y

a un peu de sang… C’est absolument logique, parfaitement normal, tout à

fait dans l’ordre. Veuillez y préparer d’avance notre chère et respectée

Mme Permaneder, qui soigne notre malade avec tant de dévouement… À

propos, comment va-t-elle ? J’ai complètement oublié de m’informer de

l’état de son estomac, ces jours derniers.

— Comme d’habitude. Je ne sais rien de neuf. Naturellement, le souci de

sa santé est un peu passé au second plan.

— Cela se conçoit. Au reste… il me vient une idée. Madame votre sœur

a besoin de repos, surtout la nuit, et Mlle Severin, à elle seule, ne peut pas

suffire à tout… Que diriez-vous d’une garde, mon cher sénateur ? Nous

avons nos bonnes Sœurs Grises catholiques, pour qui vous intervenez

toujours avec tant de bienveillance… La mère supérieure sera trop heureuse

de vous rendre service.

— Vous croyez que c’est nécessaire ?

— C’est une suggestion que je fais. C’est si agréable… Les sœurs sont

incomparables. Leur expérience et leur calme ont une influence apaisante

sur tous les malades… surtout dans ce genre de maladies qui, je vous l’ai

dit, entraînent des symptômes un peu alarmants… Alors, je me résume : du

calme, n’est-ce pas, mon cher sénateur. Au reste, nous verrons… nous

reverrons… nous repasserons ce soir…

— Assurément, dit le docteur Langhals, qui prit son chapeau et se leva

en même temps que son confrère.

Mais le sénateur restait assis. Il n’avait pas tout dit, il avait encore une

question sur le cœur ; il voulait encore tenter une expérience.

— Messieurs, dit-il, un mot encore… Mon frère Christian est nerveux,

bref, il a besoin de ménagements… Me conseillez-vous de lui faire part de

cette maladie ? Et peut-être… de lui suggérer de revenir ?

— Votre frère Christian n’est pas en ville ?

— Non. À Hambourg. Pour quelques jours. Pour ses affaires, à ce que je

crois.

Le docteur Grabow échangea un regard avec son collègue ; puis il se mit

à rire et serra la main du sénateur :

— Eh bien, dit-il, laissons-le tranquillement à ses affaires. Pourquoi

l’effrayer sans raison ? S’il se produisait un changement qui fît désirer sa

présence, disons par exemple, pour rassurer la malade, pour relever son

moral… eh bien, il sera toujours temps… toujours temps…

Tout en parcourant en sens inverse la galerie et le corridor, puis en

stationnant un moment sur le palier, ces messieurs parlèrent d’autre chose,

de politique, des secousses et des bouleversements qu’avait amenés cette

guerre à peine terminée[46].

— Enfin, des temps heureux vont venir, n’est-ce pas, monsieur le

sénateur ? De l’argent dans le pays et de l’activité partout…

Le sénateur approuvait à demi. Il confirma que le début de la guerre avait

été très favorable au commerce des grains importés de Russie et il cita le

chiffre élevé de l’avoine qui avait été importée pour le compte de l’armée.

Mais le profit, à l’en croire, avait été très inégalement réparti.

Les médecins partis, le sénateur Buddenbrook fit demi-tour et rentra dans

la chambre de la malade. Il songeait aux paroles de Grabow, si pleines de

sous-entendus… On avait senti qu’il se gardait de toute affirmation

catégorique. Le seul mot clair avait été « congestion pulmonaire », et ce

mot n’en devenait pas plus rassurant pour avoir été traduit par le docteur

Langhals en langage scientifique. Une congestion pulmonaire à cet âge…

Le seul fait qu’ils avaient été deux à venir et à partir ensemble donnait à la

chose un aspect alarmant. Grabow avait arrangé cette consultation sans

insister et presque sans que l’on y eût pris garde. Il pensait, avait-il dit, à se

retirer tôt ou tard, et comme le jeune docteur Langhals était appelé à reprendre sa clientèle, il se faisait un plaisir, lui, Grabow, de l’emmener

quelquefois avec lui et de le présenter dans telle ou telle famille…

Quand le sénateur entra dans la chambre presque obscure, sa mère était

gaie et semblait pleine d’énergie… Il était tellement habitué à dissimuler le

souci et la fatigue sous un air d’assurance et de supériorité, qu’au moment

même où il ouvrit la porte, ce masque vint presque de lui-même s’appliquer

sur son visage, avec un très léger effort de volonté. Mme Permaneder était

assise près du lit à baldaquin dont les rideaux étaient écartés, elle tenait la

main de sa mère qui, soutenue par des oreillers, tourna la tête vers le nouvel

arrivant et le fixa de ses yeux bleus interrogateurs. C’était un regard plein

d’un calme voulu et d’une clairvoyance à la fois inquiète et vigilante, un

regard oblique qui semblait presque aux aguets. Sauf la pâleur de la peau

que faisaient ressortir deux taches rouges aux pommettes, ce visage ne

décelait ni abattement ni faiblesse. La vieille dame observait les événements

avec une extrême vigilance, avec plus de vigilance encore que son

entourage, car elle était, somme toute, la première intéressée. Elle se méfiait

de ce mal et n’était nullement disposée à dormir sur ses deux oreilles et à

laisser les choses suivre leur cours…

— Qu’ont-ils dit, Thomas ? dit-elle d’une voix si nette et si vive qu’elle

fut prise aussitôt d’une violente quinte de toux qu’elle tâchait de retenir

entre ses lèvres, mais qui éclata pourtant et l’obligea à comprimer de la

main son côté droit.

— Ils ont dit, répondit le sénateur en lui caressant la main, quand la crise

fut passée, ils ont dit que notre bonne mère serait sur pied d’ici peu de jours.

Ce qui t’en empêche, tu le sais, c’est que cette toux stupide a naturellement

un peu affecté les poumons… ce n’est pas, à proprement parler, une

congestion pulmonaire, dit-il en voyant le regard de la malade se faire plus

aigu… et même cela ne serait pas tellement grave ; ah ! nous avons vu pire !

Bref, le poumon est un peu enflammé, à ce qu’ils disent tous deux, et peut-

être ont-ils raison… Où est cette Severin ?

— Chez le pharmacien, dit Mme Permaneder.

— Voilà, elle est de nouveau chez le pharmacien, et toi, Tony, tu as l’air

de tomber de sommeil. Non, cela ne peut plus durer. Même si ce n’est que

pour quelques jours… il nous faut avoir une garde, ne le pensez-vous pas ?

Attendez, je vais faire demander tout de suite chez la bonne mère supérieure

des Sœurs Grises s’il y en a une de disponible…

— Thomas, dit la malade en ménageant sa voix, de peur de provoquer

une nouvelle quinte, crois-moi, tu causes du scandale au détriment des

diaconesses. Tu as procuré aux unes de véritables privilèges et tu ne fais

rien pour les autres. Je t’assure que le pasteur Pringsheim s’en est plaint à

moi expressément, il n’y a pas longtemps…

— Il perd sa peine. Ma conviction, c’est que les Sœurs Grises sont plus

consciencieuses, plus dévouées, plus capables de sacrifice que les Noires.

Ces protestantes, ce n’est pas sérieux, ça ne pense qu’à se marier à la

première occasion. Elles sont égoïstes, intéressées, vulgaires. Les Grises

sont plus détachées du monde, je suis persuadé qu’elles sont plus près du

Ciel. Et c’est justement parce qu’elles m’ont des obligations qu’il faut leur

donner la préférence. Que serions-nous devenus sans sœur Léandra, quand

Hanno a eu ces convulsions pendant sa dentition ? J’espère qu’elle sera

libre.

Et sœur Léandra vint. Elle déposa sans bruit son petit sac, sa pèlerine et

le bonnet gris qu’elle portait sur sa cornette blanche, et elle se mit au travail,

au léger tintement du rosaire pendu à sa ceinture, prodiguant les gestes et

les paroles de douceur et d’affection. Nuit et jour, elle soigna la malade

assez gâtée et pas toujours patiente, puis se retira sans mot dire, et comme

honteuse de la faiblesse humaine à laquelle elle cédait, et se fit remplacer

par une autre sœur, le temps d’aller dormir un peu dans sa maison, pour

revenir ensuite.

Car la vieille Mme Buddenbrook exigeait à son chevet un service

constant. Plus son état s’aggravait, plus sa pensée et son intérêt s’attachaient

exclusivement à son mal qu’elle observait avec crainte, avec une haine

ouverte et naïve. Elle, si femme du monde, avec le goût placide, humain et

naturel pour toutes les aises de la vie et pour la vie elle-même, avait rempli

ses dernières années d’œuvres pieuses et charitables… Pourquoi ? Non pas

uniquement par piété envers le souvenir de son défunt mari, mais aussi par

un désir instinctif et inconscient de réconcilier le Ciel avec sa robuste

vitalité et d’en obtenir, malgré son attachement tenace à la vie, une mort

douce. Mais elle n’allait pas mourir doucement. Malgré maintes épreuves

douloureuses, elle avait gardé la taille parfaitement droite et le regard clair.

Elle aimait les bons repas, les vêtements recherchés et coûteux, elle fermait

volontiers les yeux sur les côtés pénibles de ce qui se passait dans son

entourage, elle aimait les atténuer et jouissait avec complaisance de la part

qu’elle s’attribuait dans la haute considération que son fils aîné s’était acquise. Cette maladie, cette congestion pulmonaire, s’était introduite par

effraction dans son corps si robuste encore, sans que la moindre préparation

morale eût facilité son œuvre de destruction… rien de ce travail de sape

qu’opère la douleur quand elle nous rend lentement, douloureusement

étrangers à la vie ou tout au moins aux conditions dans lesquelles nous en

avons joui, et qu’elle éveille en nous la nostalgie douce de la fin, de

conditions nouvelles, le désir de la paix à tout le moins… Non, la vieille

dame sentait bien que, malgré la vie chrétienne de ses dernières années, elle

n’était pas réellement préparée à mourir, et, songeant vaguement que cette

maladie serait peut-être la dernière, qu’il lui faudrait, par ses propres forces,

dans sa dernière heure, avec une hâte affreuse, ployer sans résistance sous la

douleur physique pour parvenir au dernier abandon, elle se sentait remplie

d’angoisse.

Elle priait beaucoup ; mais peut-être surveillait-elle encore plus son état

dès qu’elle était lucide, se tâtant le pouls, prenant sa température, luttant

contre la toux. Cependant, le pouls était mauvais, la fièvre montait de plus

belle après de faibles reculs et la faisait passer des frissons au délire, la toux

accompagnée de douleurs internes et d’expectorations sanguinolentes

augmentait, et l’oppression étouffait la malade. Tout cela venait de ce qu’à

présent ce n’était plus un lobe du poumon droit, mais ce poumon entier qui

était affecté ; et selon toute apparence on discernait déjà au côté gauche des

traces de ce que le docteur Langhals, considérant ses ongles, appelait

« hépatisation », phénomène sur lequel le docteur Grabow préférait ne pas

s’expliquer… La fièvre dévorait la malade. L’estomac commençait à faiblir.

Sans répit, l’affaiblissement lent et tenace gagnait du terrain.

Elle le combattait dans la faible mesure de ses forces, prenant avec

avidité la nourriture concentrée qu’on lui offrait, observant plus

scrupuleusement encore que ses infirmières les heures des potions,

déployant un tel zèle qu’elle ne parlait presque plus qu’aux médecins ou du

moins ne prenait de véritable intérêt qu’à leur conversation. Les visites

qu’on lui permit dans les premiers temps, amies, membres des soirées de

Jérusalem, vieilles dames de la société bourgeoise et femmes de pasteurs,

elle les recevait avec apathie ou avec une cordialité distraite et les

congédiait bientôt. Les membres de sa famille étaient péniblement

impressionnés de l’indifférence que leur mère leur témoignait ; c’était

comme une sorte de mépris, une façon de leur dire : « Vous ne pouvez

quand même rien pour moi ! » Même quand on profita d’un moment favorable pour faire entrer le petit Hanno, elle lui caressa nonchalamment la

joue, puis se détourna. Elle semblait vouloir dire : « Mes enfants, vous êtes

bien gentils, mais moi, je vais peut-être mourir. » Au contraire, elle

accueillait les deux médecins avec chaleur, avec animation et intérêt pour

conférer à perte de vue avec eux…

Un jour, se présentèrent les deux vieilles dames Gerhardt, les

descendantes de Paul Gerhardt, avec leurs mantelets, leurs chapeaux plats

comme des assiettes et leurs filets à provisions ; elles revenaient de faire

leurs visites chez les pauvres et l’on ne put leur interdire de voir leur amie

malade. On les laissa seules ensemble, et Dieu seul sait ce que ces dames lui

dirent, assises à son chevet. Mais quand elles partirent, leurs yeux et leurs

traits rayonnaient d’une béatitude plus lumineuse, plus douce et plus

mystérieuse que jamais, et dans la chambre, Mme Buddenbrook reposait

avec ces mêmes yeux, cette même expression de visage, parfaitement

calme, parfaitement paisible, plus paisible que jamais ; elle respirait avec

difficulté et tombait visiblement de faiblesse en faiblesse. Mme Permaneder,

grommelant une épithète énergique à l’adresse des dames Gerhardt, envoya

aussitôt chercher les médecins ; et à peine eurent-ils paru dans le cadre de la

porte qu’un changement complet et stupéfiant se produisit chez la malade.

Elle se réveilla, remua, se redressa presque. La vue de ces deux hommes, de

ces deux médecins plus ou moins compétents, la rendit d’un seul coup à la

Terre. Elle leur tendit les mains, les deux mains, et commença :

— Soyez les bienvenus, messieurs, le fait est qu’aujourd’hui, dans le

courant de la journée…

Mais depuis longtemps on ne pouvait plus nier la congestion pulmonaire

double.

— Oui, mon cher sénateur, avait dit le docteur Grabow en saisissant les

mains de Thomas Buddenbrook. Nous n’avons pas réussi à l’enrayer. Les

deux poumons sont pris, et c’est toujours grave, vous le savez aussi bien

que moi, je ne vous cache pas la vérité. Que le malade ait vingt ans ou

soixante-dix, c’est, dans tous les cas, une chose qu’il faut prendre au

sérieux, et si vous me demandiez aujourd’hui s’il y a lieu d’écrire à votre

frère Christian, même de lui envoyer un petit télégramme, je ne vous le

déconseillerais pas, je me ferais un scrupule de vous en détourner… Et à

propos, comment va-t-il ? C’est un homme bien amusant, j’ai toujours eu de

l’amitié pour lui… Pour l’amour de Dieu, ne tirez pas de mes paroles des

conclusions exagérées, mon cher sénateur. Il n’y a pas de danger imminent… Hé quoi, je suis fou de même prononcer ce mot. Mais dans ces

circonstances, vous savez, il faut toujours compter avec des à-coups

imprévus… Votre vénérée mère est une malade qui nous donne toute

satisfaction. Elle nous aide de tout son courage, elle ne nous lâche pas…

non, ce n’est pas un compliment ; comme malade, elle est incomparable.

C’est pourquoi, ayez bon espoir, mon cher sénateur, bon espoir. Espérons

que tout ira pour le mieux.

Mais il vient un moment où tous les espoirs des proches ont quelque

chose d’artificiel et de mensonger. Déjà le malade change et l’on remarque

en lui une personnalité étrangère à celle qui fut la sienne pendant sa vie.

Certaines paroles bizarres sortent de ses lèvres, et nous ne savons comment

y répondre, car elles semblent lui couper le chemin du retour et l’engager

envers la mort. Et si cher qu’il nous puisse être, nous en arrivons à ne plus

vouloir qu’après cela il se relève et marche. S’il le faisait, il répandrait

l’effroi comme celui qui sort d’un cercueil.

D’atroces symptômes de décomposition commençante se montrèrent,

alors que les organes fonctionnaient encore, tenus en haleine par une

volonté opiniâtre. Comme il s’était passé des semaines depuis que

Mme Buddenbrook, prise d’un simple catarrhe, s’était mise au lit, à force de

rester couchée, elle portait sur le corps des plaies qui ne se fermaient plus et

qui s’étaient affreusement envenimées. Elle ne dormait plus, d’abord parce

que la douleur, la toux et l’oppression l’en empêchaient, mais aussi parce

qu’elle résistait au sommeil et se cramponnait à l’état de veille. Elle ne

perdait conscience que quelques minutes dans la fièvre, mais même en

pleine lucidité elle parlait tout haut avec des personnes mortes depuis

longtemps. Un après-midi, au crépuscule, elle dit soudain d’une voix haute,

un peu anxieuse mais fervente :

— Oui, mon cher Jean, je viens.

Et l’empressement de cette réponse faisait illusion au point que l’on

croyait après coup avoir entendu la voix du défunt qui l’appelait.

Christian arriva, venant de Hambourg, où il était allé pour affaire, à ce

qu’il prétendait. Il ne s’attarda d’ailleurs pas dans la chambre de la malade ;

il la quitta en se passant la main sur le front, le regard égaré et répétant :

— C’est terrible… C’est vraiment terrible… Je ne peux pas voir ça…

Le pasteur Pringsheim vint à son tour ; il toisa la sœur Léandra d’un

regard glacial et pria d’une voix bien modulée auprès du lit de la malade.

Puis ce fut l’amélioration passagère, la dernière flambée, une chute de la

température, un illusoire regain de forces, une accalmie dans la douleur,

quelques phrases claires qui ranimèrent l’espérance et firent monter aux

yeux des assistants des larmes de joie…

— Mes enfants, nous la conserverons, vous verrez que nous la garderons

malgré tout, dit Thomas Buddenbrook. Nous fêterons Noël avec elle, et

nous ne permettrons pas qu’elle se fatigue comme autrefois…

Mais la nuit suivante, à peine Gerda et son mari s’étaient-ils couchés,

qu’on vint les chercher chez eux, de la part de Mme Permaneder, la malade

étant à l’agonie. Le vent bousculait la pluie froide qui tombait et la jetait

crépitante contre les vitres.

Quand le sénateur et sa femme entrèrent dans la chambre éclairée par les

bougies de deux candélabres posés sur la table, les deux médecins étaient

déjà là. On avait fait descendre Christian de sa chambre et il était assis dans

un coin, tournant le dos au lit à baldaquin, le front entre les mains. On

attendait le frère de la malade, le consul Justus Kröger, que l’on avait

envoyé chercher. Mme Permaneder et Erika Weinschenk se tenaient au pied

du lit, sanglotant tout bas. Sœur Léandra et M lle Severin, n’ayant plus rien à

faire, regardaient d’un air affligé le visage de la mourante.

Mme Buddenbrook, maintenue par de nombreux oreillers, était couchée

sur le dos, et ses deux mains, ses belles mains veinées de bleu pâle, si

maigres à présent, si décharnées, caressaient rapidement et sans arrêt la

courtepointe avec une sorte de hâte frémissante. Sa tête couverte d’un

bonnet blanc se tournait sans répit, de côté et d’autre, sur un rythme

terrifiant. La bouche dont les lèvres semblaient rentrer en dedans s’ouvrait

et se fermait avec un claquement à chacun de ses pénibles efforts de

respiration, et le regard des yeux enfoncés errait comme s’il quémandait du

secours et s’arrêtait parfois avec une émouvante expression d’envie sur

l’une des personnes présentes, habillées, capables de respirer, maîtresses de

leur vie et qui ne pouvaient rien de plus pour elle que lui donner ce dernier

témoignage d’affection qui consistait à garder les yeux fixés sur ce

spectacle. La nuit avançait sans que l’on vît de changement.

— Combien de temps cela peut-il durer encore ? demanda Thomas à

voix basse, entraînant vers le fond de la chambre le vieux docteur Grabow,

tandis que le docteur Langhals faisait une injection à la malade.

Mme Permaneder s’approcha aussi, appuyant son mouchoir sur les lèvres.

— Impossible de rien dire, mon cher sénateur, répondit le docteur

Grabow. Madame votre mère peut être délivrée d’ici cinq minutes, et elle

peut vivre encore des heures ; je ne peux rien dire. C’est ce que l’on appelle

une fluxion de poitrine… un œdème.

— Je sais, dit Mme Permaneder, approuvant dans son mouchoir, tandis

que les larmes coulaient sur ses joues. Cela se produit fréquemment dans les

congestions pulmonaires… C’est un liquide aqueux qui s’amasse dans les

alvéoles, et quand le mal empire, on ne peut plus respirer… Oui, je sais…

Les mains jointes devant lui, le sénateur jeta un regard du côté du lit :

— Elle doit souffrir horriblement, chuchota-t-il.

— Non, dit le docteur Grabow tout aussi bas, mais avec une

extraordinaire autorité, et son visage doux et long se creusa de rides

énergiques… C’est une illusion, croyez-moi, cher ami, une illusion. La

conscience est très affaiblie… Ce ne sont guère que de simples réflexes que

vous voyez… Croyez-moi…

— Dieu le veuille ! répondit Thomas.

Mais un enfant eût pu lire dans les yeux de la moribonde qu’elle avait sa

pleine connaissance et ressentait tout.

Chacun reprit sa place. Le consul Kröger était arrivé lui aussi et s’était

assis à côté du lit, les yeux rougis de larmes, courbé sur le pommeau de sa

canne.

L’agitation de la malade avait augmenté. Une terrible inquiétude, une

angoisse, une détresse indicibles, un sentiment implacable d’abandon et

d’impuissance devait pénétrer de la tête aux pieds ce corps livré à la mort.

Ses yeux, ses pauvres yeux suppliants, gémissants et inquiets, se fermèrent

plusieurs fois comme si elle expirait, tandis que la tête râlante continuait à

rouler, puis ils se dilatèrent au point que les veinules de la pupille

ressortaient en rouge sang. Et toujours pas de syncope !

Peu après trois heures, on vit Christian se lever.

— Je n’en puis plus, dit-il.

Et il se dirigea vers la porte, boitant, s’appuyant aux meubles qu’il

trouvait sur son chemin. Erika Weinschenk et Mlle Severin s’étaient

assoupies sur leurs chaises, au bruit de ces gémissements monotones ; on

les voyait toutes roses de sommeil.

Vers quatre heures, l’état de la malade empira. On la soutenait et l’on

essuyait la sueur de son front. Le souffle menaçait de lui manquer tout à

fait, et l’angoisse augmentait.

— Dormir… dit-elle péniblement. Une piqûre…

Mais on ne voulait pas l’endormir.

Tout à coup, elle se mit à répondre à des choses que les autres

n’entendaient pas, comme elle l’avait déjà fait une fois :

— Oui, Jean, ce ne sera plus long. (Et tout de suite après :) Oui, ma chère

Clara, je viens.

Et l’agonie reprit de plus belle. Luttait-elle encore contre la mort ? Non,

elle luttait contre la vie pour obtenir la mort :

— Je veux bien, haletait-elle, mais je ne peux pas… Quelque chose pour

dormir, messieurs ; par pitié, quelque chose pour dormir…

Ce « par pitié » arracha un sanglot à Mme Permaneder et un gémissement

sourd à Thomas, qui se prit la tête à deux mains. Mais les médecins

connaissaient leur devoir. Il s’agissait de conserver cette vie à la famille,

aussi longtemps que possible, à tout prix, alors qu’un stupéfiant aurait causé

la mort immédiate sans résistance possible. Le rôle des médecins n’est pas

d’amener la mort, mais de conserver la vie coûte que coûte. Il s’ajoutait à

cette idée certains motifs religieux et moraux dont ils avaient bien entendu

parler à l’Université, même s’ils ne les avaient pas présents à cette heure…

Au contraire, ils soutenaient le cœur à l’aide de divers toniques et réussirent

plusieurs fois à obtenir, au moyen d’un émétique, un soulagement passager.

À cinq heures, la lutte atteignait le comble de l’horreur.

Mme Buddenbrook, redressée convulsivement et les yeux grands ouverts,

agitait les bras comme pour chercher un point d’appui ou des mains tendues

vers elle, et répondait de tous les côtés à des appels entendus d’elle seule,

qui semblaient se faire de plus en plus nombreux et pressants. Non

seulement son mari défunt et sa fille, mais aussi ses parents, ses beaux-

parents et divers autres membres de sa famille qui l’avaient précédée dans

la mort semblaient être présents quelque part, et elle prononçait des

prénoms dont personne dans la chambre n’eût pu dire à brûle-pourpoint

quels étaient les morts qu’ils désignaient.

— Oui, criait-elle en se tournant de côté et d’autre… Je viens… Tout de

suite… Un instant… Voilà… Je ne peux pas… Messieurs, un calmant…

À cinq heures et demie, il y eut un moment d’accalmie. Puis très

brusquement passèrent sur ses traits vieillis, ravagés par la souffrance, un

frémissement, une joie subite et mêlée d’effroi, une tendresse profonde,

frissonnante, craintive ; elle étendit soudain ses bras grands ouverts et, avec

une vivacité telle et si inattendue, qu’on sentit qu’entre ce qu’elle avait entendu et sa réponse il ne s’était pas écoulé une seconde, elle s’écria très