Les Buddenbrook
Chapitre IX
Christian était comme la pauvre Clothilde. Il n’avait pas encore versé un
pleur et en éprouvait quelque honte. Le sentiment d’avoir commis une gaffe
dominait en lui toute autre émotion. De plus, la continuelle préoccupation
de ses propres malaises et de ses anomalies l’avait usé et émoussé. De
temps à autre, il se redressait, passait la main sur son front chauve et disait
d’une voix oppressée :
— Oui, c’est terriblement triste.
C’est à lui-même qu’il parlait ; il se contraignait à regarder la vérité en
face et forçait ses yeux à se mouiller un peu.
Soudain, il se produisit un fait qui les déconcerta tous. Le petit Johann se
mit à rire. Il en était à copier un nom au son bizarre qui lui sembla
irrésistible. Il le répéta, souffla par le nez, se pencha sur son papier,
tremblant, sanglotant, ne put plus se contenir. On crut d’abord qu’il pleurait,
mais il n’en était rien. Les grandes personnes le regardaient, incrédules et
décontenancées. Alors sa mère l’envoya coucher.
CHAPITRE IX
Mort d’une mauvaise dent !… Le sénateur Buddenbrook était mort d’un
mal de dent, disait-on en ville. Mais que diable, on ne mourait pas de cela.
Il avait eu des douleurs, M. Brecht lui avait brisé une couronne, et là-dessus
il était tombé dans la rue raide mort. Avait-on jamais entendu rien de
pareil ?
Mais peu importait ; c’était son affaire. La première chose à faire était
d’envoyer des couronnes, de grandes couronnes, des couronnes coûteuses,
des couronnes qui vous fissent honneur, qui seraient mentionnées dans les
journaux, et telles que seuls des amis loyaux et solvables en pouvaient
offrir. Elles affluèrent de toutes parts, venant des sociétés, des familles ou
des particuliers ; des couronnes de fleurs odorantes, des couronnes d’argent,
ornées de nœuds noirs ou aux couleurs de la ville, avec des dédicaces
imprimées en noir ou en lettres d’or. Et des palmes, des palmes immenses…
Tous les magasins de fleuristes firent des affaires considérables,
notamment celui d’Iwersen, en face de chez les Buddenbrook. M me Iwersen
sonna plusieurs fois dans la journée à la porte d’entrée, apportant des gerbes
variées de la part du sénateur Untel, du consul Untel, de telle ou telle
association d’employés. Une fois, elle demanda si on lui permettrait de monter un instant voir le sénateur. Mais certainement, on le lui permettait.
Et elle suivit M lle Jungmann par le grand escalier, parcourant sans rien dire,
du regard, l’espace de la cage lumineuse.
Elle marchait péniblement, car elle était enceinte, comme de coutume.
Elle s’était alourdie avec les années, mais ses yeux noirs fendus en amande
et ses pommettes malaises étaient encore pleins de charme, et l’on voyait
bien qu’elle avait dû être extrêmement jolie. On l’introduisit au salon où
était exposé le corps de Thomas Buddenbrook.
Au centre de la pièce vaste et claire dont on avait enlevé les meubles, il
gisait sur les coussins de soie blanche, parmi une odeur âcre et entêtante,
faite des parfums mêlés des violettes, des tubéreuses et de cent autres
plantes. À son chevet, au centre d’un demi-cercle de torchères d’argent, le
Christ bénissant de Thorwaldsen se dressait sur un socle voilé de crêpe. Les
gerbes, les couronnes, les corbeilles de fleurs et les bouquets étaient dressés
ou déposés le long des murs, sur le parquet et sur la couverture ; des palmes
appuyées à la bière s’inclinaient sur les pieds du mort. Son visage était
écorché par endroits et le nez surtout présentait des ecchymoses. Mais ses
cheveux étaient coiffés avec soin comme pendant sa vie, et la moustache
étirée au fer pour la dernière fois par le vieux M. Wenzel se dressait longue
et raide au-dessus des joues blafardes. La tête était un peu tournée de côté,
et les mains jointes tenaient un crucifix d’ivoire.
Mme Iwersen franchit à peine le seuil et regarda de loin la bière en
clignant les yeux ; ce ne fut que lorsque Mme Permaneder, toute voilée de
crêpe et enchifrenée par les larmes, sortit du petit salon et parut entre les
portières, l’invitant doucement à s’approcher, qu’elle osa faire encore
quelques pas sur le parquet de marqueterie. Les mains jointes sur son ventre
proéminent, elle regardait de ses yeux noirs en amande les plantes, les
torchères, les rubans, toute cette soie blanche et le visage de Thomas
Buddenbrook. Il eût été difficile de définir l’expression de ses traits pâles et
tirés de femme enceinte.
Enfin, elle dit : « Oui, oui… », eut un sanglot, un seul, très bref et
étouffé, et se retourna pour sortir.
Mme Permaneder aimait de telles visites. Elle ne quittait pas la maison et
surveillait avec un zèle infatigable les hommages que l’on venait rendre en
foule à la dépouille mortelle de son frère. De sa voix de gosier, elle relut
plusieurs fois les articles de journaux dans lesquels on vantait les mérites de
cette personnalité en déplorant la perte inestimable. Elle assista du petit salon à toutes les visites de condoléances que Gerda recevait dans le grand
salon ; c’était un défilé sans fin, elles étaient légion. Elle consulta diverses
personnes au sujet des obsèques qui devaient se revêtir d’une pompe inouïe.
Elle combinait des scènes émouvantes. Elle fit monter le personnel des
bureaux, afin qu’il pût venir dire à son chef un suprême adieu. Puis ce fut le
tour des dockers. Leurs pieds énormes avancèrent sur le parquet ; les coins
de leurs bouches s’abaissèrent d’un air de prodigieuse loyauté, ils
répandirent une odeur d’eau-de-vie, de chique et de travail manuel. Ils
considérèrent la somptueuse mise en scène en tortillant leurs casquettes,
s’émerveillèrent puis s’ennuyèrent jusqu’au moment où l’un d’eux ayant eu
le courage de prendre la porte, tout le groupe suivit, traînant les pieds.
Mme Permaneder était enchantée. Elle affirmait qu’elle avait vu des pleurs
couler dans ces barbes rudes. Pur mensonge, il ne s’était rien produit de
pareil. Mais si elle l’avait vu et si cela la rendait heureuse…
Vint le jour de l’inhumation. Le cercueil métallique fut scellé et jonché
de fleurs, les cierges flambèrent dans les candélabres, la maison se remplit
de monde ; entouré de tous les membres de la famille en deuil, ceux de la
ville et ceux qui étaient venus du dehors, le pasteur Pringsheim dans toute
sa majesté se dressait au chevet du cercueil. Sa tête expressive reposait au
centre de sa large fraise, comme sur un plat.
Un ordonnateur de grand style, personnage intermédiaire entre un
domestique et un maître de cérémonie, avait assumé la direction matérielle
des funérailles. Il descendit le grand escalier d’un pas léger, le haut-de-
forme à la main, et d’une voix basse mais perçante, il annonça dans le
vestibule encombré de douaniers en uniforme et de coltineurs en blouses,
culottes courtes et chapeaux hauts :
— Les appartements sont pleins, mais il y a encore de la place dans le
corridor.
Le silence se fit ; le pasteur Pringsheim éleva la voix, et son organe
exercé remplit toute la maison de ses accents harmonieux. Mais tandis que
là-haut, devant la statue du Christ, il se tordait les mains puis les ouvrait
pour bénir, en bas, devant la porte, stationnait le corbillard à quatre
chevaux, sous le blanc ciel d’hiver, suivi de toutes les autres voitures en
longue file, tout le long de la rue et jusqu’au fleuve. En face de la porte, une
compagnie de soldats se tenait l’arme au pied sur deux rangs, commandée
par le lieutenant de Trotha qui fixait sur la fenêtre en encorbellement ses yeux de braise, l’épée nue à la main. Beaucoup de gens tendaient le cou aux
fenêtres ou dans la rue.
Enfin, il se fit un remous dans le vestibule ; on entendit le lieutenant
donner un ordre à voix basse, les soldats présentèrent les armes d’un seul
mouvement. M. de Trotha abaissa son épée, le cercueil parut. Porté par
quatre hommes en blouses noires, il oscilla sous le portail, et le vent
emporta une odeur de fleurs par-dessus les têtes des curieux, hérissa le
panache noir du corbillard, joua dans les crinières des chevaux alignés
jusqu’au fleuve et tirailla les crêpes aux chapeaux des cochers et des
palefreniers. Quelques flocons de neige isolés se mirent à tomber en
longues courbes.
Les chevaux du corbillard, entièrement drapés de noir, tellement que l’on
n’apercevait que leurs yeux noirs inquiets s’ébranlèrent lentement, guidés
par quatre palefreniers en noir ; la force armée emboîta le pas et les autres
landaus défilèrent un à un. Christian Buddenbrook monta dans le premier
avec le pasteur. Le petit Johann suivait, flanqué d’un cousin hambourgeois
bien en chair. Et lentement, très lentement, à n’en plus finir, triste et
solennel, le cortège funèbre de Thomas Buddenbrook s’avançait en
serpentant, tandis qu’à toutes les maisons le vent faisait claquer les
drapeaux mis en berne. Les employés et les coltineurs suivaient à pied.
Quand le cercueil, suivi de la famille en deuil, après avoir passé par les
allées du cimetière, devant les croix, les statues, les chapelles funéraires et
les saules dépouillés, arriva au tombeau de famille des Buddenbrook, le
peloton d’honneur était à son poste et présenta de nouveau les armes.
Derrière un bosquet, une marche funèbre fit entendre ses rythmes assourdis
et pesants.
Et de nouveau on souleva la grande dalle sculptée aux armoiries de la
famille, de nouveau les dignitaires de la ville, à la lisière du bois dépouillé,
entourèrent la fosse en maçonnerie où l’on descendit Thomas Buddenbrook
auprès de ses pères. Ils étaient tous là, hommes riches de mérite et d’argent,
la tête basse ou mélancoliquement inclinée sur l’épaule, et parmi eux les
membres du Conseil, reconnaissables à leurs gants blancs et à leurs cravates
blanches. Mais alentour se pressait la foule des employés, des coltineurs,
des scribes, des dockers.
La musique se tut. Le pasteur Pringsheim parla. Et quand ses paroles
bénissantes se furent perdues dans l’air froid, tout le monde se mit en devoir
de serrer une dernière fois la main au frère et au fils du défunt. Ce fut un long défilé. Christian Buddenbrook recevait toutes les condoléances de cet
air mi-distrait, mi-gêné qui lui était propre dans les occasions solennelles.
Le petit Johann se tenait près de lui, dans son épaisse vareuse à boutons
d’or, ses yeux cernés de bleu fixés à terre sans regarder personne, la tête un
peu rejetée et penchée à gauche contre le vent, avec une grimace
douloureuse.
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