Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 94 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IX

Christian était comme la pauvre Clothilde. Il n’avait pas encore versé un

pleur et en éprouvait quelque honte. Le sentiment d’avoir commis une gaffe

dominait en lui toute autre émotion. De plus, la continuelle préoccupation

de ses propres malaises et de ses anomalies l’avait usé et émoussé. De

temps à autre, il se redressait, passait la main sur son front chauve et disait

d’une voix oppressée :

— Oui, c’est terriblement triste.

C’est à lui-même qu’il parlait ; il se contraignait à regarder la vérité en

face et forçait ses yeux à se mouiller un peu.

Soudain, il se produisit un fait qui les déconcerta tous. Le petit Johann se

mit à rire. Il en était à copier un nom au son bizarre qui lui sembla

irrésistible. Il le répéta, souffla par le nez, se pencha sur son papier,

tremblant, sanglotant, ne put plus se contenir. On crut d’abord qu’il pleurait,

mais il n’en était rien. Les grandes personnes le regardaient, incrédules et

décontenancées. Alors sa mère l’envoya coucher.

 

CHAPITRE IX

 

Mort d’une mauvaise dent !… Le sénateur Buddenbrook était mort d’un

mal de dent, disait-on en ville. Mais que diable, on ne mourait pas de cela.

Il avait eu des douleurs, M. Brecht lui avait brisé une couronne, et là-dessus

il était tombé dans la rue raide mort. Avait-on jamais entendu rien de

pareil ?

Mais peu importait ; c’était son affaire. La première chose à faire était

d’envoyer des couronnes, de grandes couronnes, des couronnes coûteuses,

des couronnes qui vous fissent honneur, qui seraient mentionnées dans les

journaux, et telles que seuls des amis loyaux et solvables en pouvaient

offrir. Elles affluèrent de toutes parts, venant des sociétés, des familles ou

des particuliers ; des couronnes de fleurs odorantes, des couronnes d’argent,

ornées de nœuds noirs ou aux couleurs de la ville, avec des dédicaces

imprimées en noir ou en lettres d’or. Et des palmes, des palmes immenses…

Tous les magasins de fleuristes firent des affaires considérables,

notamment celui d’Iwersen, en face de chez les Buddenbrook. M me Iwersen

sonna plusieurs fois dans la journée à la porte d’entrée, apportant des gerbes

variées de la part du sénateur Untel, du consul Untel, de telle ou telle

association d’employés. Une fois, elle demanda si on lui permettrait de monter un instant voir le sénateur. Mais certainement, on le lui permettait.

Et elle suivit M lle Jungmann par le grand escalier, parcourant sans rien dire,

du regard, l’espace de la cage lumineuse.

Elle marchait péniblement, car elle était enceinte, comme de coutume.

Elle s’était alourdie avec les années, mais ses yeux noirs fendus en amande

et ses pommettes malaises étaient encore pleins de charme, et l’on voyait

bien qu’elle avait dû être extrêmement jolie. On l’introduisit au salon où

était exposé le corps de Thomas Buddenbrook.

Au centre de la pièce vaste et claire dont on avait enlevé les meubles, il

gisait sur les coussins de soie blanche, parmi une odeur âcre et entêtante,

faite des parfums mêlés des violettes, des tubéreuses et de cent autres

plantes. À son chevet, au centre d’un demi-cercle de torchères d’argent, le

Christ bénissant de Thorwaldsen se dressait sur un socle voilé de crêpe. Les

gerbes, les couronnes, les corbeilles de fleurs et les bouquets étaient dressés

ou déposés le long des murs, sur le parquet et sur la couverture ; des palmes

appuyées à la bière s’inclinaient sur les pieds du mort. Son visage était

écorché par endroits et le nez surtout présentait des ecchymoses. Mais ses

cheveux étaient coiffés avec soin comme pendant sa vie, et la moustache

étirée au fer pour la dernière fois par le vieux M. Wenzel se dressait longue

et raide au-dessus des joues blafardes. La tête était un peu tournée de côté,

et les mains jointes tenaient un crucifix d’ivoire.

Mme Iwersen franchit à peine le seuil et regarda de loin la bière en

clignant les yeux ; ce ne fut que lorsque Mme Permaneder, toute voilée de

crêpe et enchifrenée par les larmes, sortit du petit salon et parut entre les

portières, l’invitant doucement à s’approcher, qu’elle osa faire encore

quelques pas sur le parquet de marqueterie. Les mains jointes sur son ventre

proéminent, elle regardait de ses yeux noirs en amande les plantes, les

torchères, les rubans, toute cette soie blanche et le visage de Thomas

Buddenbrook. Il eût été difficile de définir l’expression de ses traits pâles et

tirés de femme enceinte.

Enfin, elle dit : « Oui, oui… », eut un sanglot, un seul, très bref et

étouffé, et se retourna pour sortir.

Mme Permaneder aimait de telles visites. Elle ne quittait pas la maison et

surveillait avec un zèle infatigable les hommages que l’on venait rendre en

foule à la dépouille mortelle de son frère. De sa voix de gosier, elle relut

plusieurs fois les articles de journaux dans lesquels on vantait les mérites de

cette personnalité en déplorant la perte inestimable. Elle assista du petit salon à toutes les visites de condoléances que Gerda recevait dans le grand

salon ; c’était un défilé sans fin, elles étaient légion. Elle consulta diverses

personnes au sujet des obsèques qui devaient se revêtir d’une pompe inouïe.

Elle combinait des scènes émouvantes. Elle fit monter le personnel des

bureaux, afin qu’il pût venir dire à son chef un suprême adieu. Puis ce fut le

tour des dockers. Leurs pieds énormes avancèrent sur le parquet ; les coins

de leurs bouches s’abaissèrent d’un air de prodigieuse loyauté, ils

répandirent une odeur d’eau-de-vie, de chique et de travail manuel. Ils

considérèrent la somptueuse mise en scène en tortillant leurs casquettes,

s’émerveillèrent puis s’ennuyèrent jusqu’au moment où l’un d’eux ayant eu

le courage de prendre la porte, tout le groupe suivit, traînant les pieds.

Mme Permaneder était enchantée. Elle affirmait qu’elle avait vu des pleurs

couler dans ces barbes rudes. Pur mensonge, il ne s’était rien produit de

pareil. Mais si elle l’avait vu et si cela la rendait heureuse…

Vint le jour de l’inhumation. Le cercueil métallique fut scellé et jonché

de fleurs, les cierges flambèrent dans les candélabres, la maison se remplit

de monde ; entouré de tous les membres de la famille en deuil, ceux de la

ville et ceux qui étaient venus du dehors, le pasteur Pringsheim dans toute

sa majesté se dressait au chevet du cercueil. Sa tête expressive reposait au

centre de sa large fraise, comme sur un plat.

Un ordonnateur de grand style, personnage intermédiaire entre un

domestique et un maître de cérémonie, avait assumé la direction matérielle

des funérailles. Il descendit le grand escalier d’un pas léger, le haut-de-

forme à la main, et d’une voix basse mais perçante, il annonça dans le

vestibule encombré de douaniers en uniforme et de coltineurs en blouses,

culottes courtes et chapeaux hauts :

— Les appartements sont pleins, mais il y a encore de la place dans le

corridor.

Le silence se fit ; le pasteur Pringsheim éleva la voix, et son organe

exercé remplit toute la maison de ses accents harmonieux. Mais tandis que

là-haut, devant la statue du Christ, il se tordait les mains puis les ouvrait

pour bénir, en bas, devant la porte, stationnait le corbillard à quatre

chevaux, sous le blanc ciel d’hiver, suivi de toutes les autres voitures en

longue file, tout le long de la rue et jusqu’au fleuve. En face de la porte, une

compagnie de soldats se tenait l’arme au pied sur deux rangs, commandée

par le lieutenant de Trotha qui fixait sur la fenêtre en encorbellement ses yeux de braise, l’épée nue à la main. Beaucoup de gens tendaient le cou aux

fenêtres ou dans la rue.

Enfin, il se fit un remous dans le vestibule ; on entendit le lieutenant

donner un ordre à voix basse, les soldats présentèrent les armes d’un seul

mouvement. M. de Trotha abaissa son épée, le cercueil parut. Porté par

quatre hommes en blouses noires, il oscilla sous le portail, et le vent

emporta une odeur de fleurs par-dessus les têtes des curieux, hérissa le

panache noir du corbillard, joua dans les crinières des chevaux alignés

jusqu’au fleuve et tirailla les crêpes aux chapeaux des cochers et des

palefreniers. Quelques flocons de neige isolés se mirent à tomber en

longues courbes.

Les chevaux du corbillard, entièrement drapés de noir, tellement que l’on

n’apercevait que leurs yeux noirs inquiets s’ébranlèrent lentement, guidés

par quatre palefreniers en noir ; la force armée emboîta le pas et les autres

landaus défilèrent un à un. Christian Buddenbrook monta dans le premier

avec le pasteur. Le petit Johann suivait, flanqué d’un cousin hambourgeois

bien en chair. Et lentement, très lentement, à n’en plus finir, triste et

solennel, le cortège funèbre de Thomas Buddenbrook s’avançait en

serpentant, tandis qu’à toutes les maisons le vent faisait claquer les

drapeaux mis en berne. Les employés et les coltineurs suivaient à pied.

Quand le cercueil, suivi de la famille en deuil, après avoir passé par les

allées du cimetière, devant les croix, les statues, les chapelles funéraires et

les saules dépouillés, arriva au tombeau de famille des Buddenbrook, le

peloton d’honneur était à son poste et présenta de nouveau les armes.

Derrière un bosquet, une marche funèbre fit entendre ses rythmes assourdis

et pesants.

Et de nouveau on souleva la grande dalle sculptée aux armoiries de la

famille, de nouveau les dignitaires de la ville, à la lisière du bois dépouillé,

entourèrent la fosse en maçonnerie où l’on descendit Thomas Buddenbrook

auprès de ses pères. Ils étaient tous là, hommes riches de mérite et d’argent,

la tête basse ou mélancoliquement inclinée sur l’épaule, et parmi eux les

membres du Conseil, reconnaissables à leurs gants blancs et à leurs cravates

blanches. Mais alentour se pressait la foule des employés, des coltineurs,

des scribes, des dockers.

La musique se tut. Le pasteur Pringsheim parla. Et quand ses paroles

bénissantes se furent perdues dans l’air froid, tout le monde se mit en devoir

de serrer une dernière fois la main au frère et au fils du défunt. Ce fut un long défilé. Christian Buddenbrook recevait toutes les condoléances de cet

air mi-distrait, mi-gêné qui lui était propre dans les occasions solennelles.

Le petit Johann se tenait près de lui, dans son épaisse vareuse à boutons

d’or, ses yeux cernés de bleu fixés à terre sans regarder personne, la tête un

peu rejetée et penchée à gauche contre le vent, avec une grimace

douloureuse.

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