Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 62 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IX

Lorsque le consul, à la maison, lisait de telles affirmations, il ne pouvait

s’empêcher de sourire ; malgré toute la douleur contenue dans ces lignes, il

y percevait en sourdine un accent de fierté presque amusant ; il savait que

Tony Buddenbrook, qu’elle portât le nom de M me Grünlich ou de

Mme Permaneder, resterait toujours une enfant, que, chose presque

incroyable, elle supporterait tous les événements de la vie avec une gravité

et un sérieux enfantins, et surtout avec cette force de résistance qui est

propre aux enfants.

Elle ne comprenait pas en quoi elle avait mérité son malheur ; bien

qu’elle se moquât de la grande piété de sa mère, elle en était elle-même

tellement remplie qu’elle croyait avec ardeur au mérite et à la justice en ce

monde… pauvre Tony ! La mort de son deuxième enfant n’était ni le

dernier ni le plus rude coup qui devait la frapper. Comme l’année 1859

touchait à sa fin, il arriva une chose terrible…

 

CHAPITRE IX

 

C’était une journée de fin novembre, une froide journée d’automne, avec

un ciel chargé de vapeurs annonçant déjà presque de la neige, et une brume

flottante ; çà et là, le soleil se montrait, mais c’était bien un de ces jours où,

dans ce port, l’âpre bise du nord-est mugit et siffle, perfide, autour des

angles massifs des églises et où une pneumonie est facilement attrapée.

Quand, vers midi, le consul Thomas Buddenbrook entra dans la petite

salle à manger, il trouva sa mère à table, les lunettes sur son nez, penchée

sur un papier.

— Tom, dit-elle en le regardant et en écartant des deux mains le papier,

comme si elle hésitait à le lui montrer. Ne t’effraie pas… Une nouvelle

désagréable… Je ne comprends pas… Cela vient de Berlin… Il a dû arriver

quelque chose…

— Montre, je t’en prie, dit-il d’un ton bref.

Il changea de couleur et un instant les veines de ses tempes saillirent, car

il serrait les dents. Il étendit la main d’un geste très décidé, comme s’il

voulait dire : « Procédons vite, je t’en prie, à la chose désagréable. Surtout,

pas de préambule. »

Il lut debout les lignes sur le papier en levant un de ses sourcils clairs et

en faisant glisser entre ses doigts la longue pointe de sa moustache. C’était un télégramme ainsi libellé : « Ne vous effrayez pas. Viens incontinent avec

Erika… Tout est fini. Votre malheureuse Antonie. »

— Incontinent, incontinent, dit-il irrité, et il regarda Mme Buddenbrook

en secouant rapidement la tête. Que signifie « par retour » ?

— C’est une façon de parler, cela ne signifie rien. Elle veut dire tout de

suite, ou quelque chose d’approchant.

— Et de Berlin ? Que fait-elle à Berlin ? Comment est-elle venue à

Berlin ?

— Je ne sais pas, Tom, je ne comprends pas encore ! La dépêche est

arrivée il y a dix minutes. Il a dû se passer quelque chose et il nous faut

attendre pour savoir. Dieu veuille que tout s’arrange au mieux. Assieds-toi,

mon fils, et mange.

Il s’assit et se versa machinalement du porter dans un grand verre épais.

— Tout est fini, répétait-il. Et puis, Antonie, tu sais… Des enfantillages.

Il mangea et but en silence.

Au bout d’un moment, Mme Buddenbrook hasarda cette remarque :

— Est-ce qu’il y aurait eu quelque chose avec Permaneder, Tom ?

Il se contenta de hausser les épaules sans lever les yeux. En partant, la

main sur la poignée de la porte, il dit :

— Oui, mère, il nous faut attendre qu’elle soit là. Comme elle ne voudra

probablement pas arriver dans la nuit à la maison, ce sera demain dans la

journée. Qu’on me prévienne, je t’en prie…

Mme Buddenbrook attendait sa fille d’heure en heure. Elle avait très mal

reposé la nuit, avait sonné Ida Jungmann, qui dormait à côté d’elle, à

l’entresol, dans la chambre de derrière, s’était fait donner de l’eau sucrée et

resta assez longtemps au lit avec un ouvrage. La matinée suivante s’écoula

dans une attente anxieuse. Au second déjeuner, le consul déclara que, si

Tony venait, elle arriverait par le train de Buchen, à 3 heures 30 de l’après-

midi. À cette heure-là, Mme Buddenbrook, assise près de la fenêtre, dans le

salon aux paysages, essayait de lire dans un livre relié en cuir noir orné

d’une palme d’or.

C’était une journée comme celle de la veille : du froid, de la brume et du

vent ; derrière la grille en fer forgé, le feu pétillait dans le poêle. La vieille

dame tressaillait et regardait au-dehors dès qu’on entendait les roues d’une

voiture. Puis, à quatre heures, justement comme elle ne faisait plus attention

et avait presque oublié sa fille, il y eut en bas, dans la maison, un va-et-

vient. Elle se pencha en hâte à la fenêtre, essuya avec son mouchoir de dentelle la buée qui obscurcissait la vitre ; c’était vrai, un fiacre stationnait

en bas et déjà on montait l’escalier.

Elle saisit des deux mains les appuis de son fauteuil pour se lever, mais

elle se ravisa, se laissa retomber et, d’un air presque sévère, tourna la tête

vers sa fille qui traversait la chambre d’un pas rapide et précipité, cependant

qu’Erika Grünlich restait près de la porte vitrée, la main dans celle d’Ida

Jungmann.

Mme Permaneder portait une pèlerine garnie de fourrure et un chapeau de

feutre à bords tombants, avec une voilette. Elle était très pâle et fatiguée, ses

yeux étaient rouges et sa lèvre supérieure tremblait comme autrefois quand

Tony pleurait, étant enfant. Elle leva les bras, les laissa retomber et glissa

aux pieds de sa mère, cachant son visage dans les plis de la robe de la

vieille dame en sanglotant amèrement. Tout ceci donnait l’impression

qu’elle était accourue directement de Munich, tout d’une traite… et

qu’enfin elle avait atteint le but de sa course, épuisée, sauvée.

Mme Buddenbrook garda un moment le silence.

— Tony, dit-elle, sur un ton de tendre reproche, et elle retira délicatement

la grande épingle qui fixait le chapeau de M me Permaneder, posa le chapeau

sur l’appui de la fenêtre et caressa des deux mains, d’un geste affectueux et

calme, les épais cheveux blond cendré de sa fille. Qu’est-ce que c’est, mon

enfant ? Qu’est-ce qui est arrivé ?

Il fallait s’armer de patience ; un assez long moment s’écoula encore

avant que cette question obtînt une réponse.

— Mère, balbutia Mme Permaneder… Maman !

Et elle en resta là. Mme Buddenbrook leva la tête vers la porte vitrée et,

tandis que du bras elle enlaçait sa fille, elle tendit sa main libre à Erika qui,

l’index sur la bouche, paraissait tout embarrassée.

— Viens, mon enfant, viens ici et dis-moi bonjour. Tu as grandi et tu as

bonne mine, grâce à Dieu. Quel âge as-tu, Erika ?

— Treize ans, bonne-maman !

— Fichtre ! Une demoiselle !

Et, par-dessus la tête de Tony, elle embrassa sa petite-fille et reprit :

— Monte avec Ida, mon enfant ; nous allons bientôt dîner. Mais

maintenant maman a à me parler, tu sais.

Elles restèrent seules.

— Eh bien, ma chère Tony, ne vas-tu pas t’arrêter de pleurer ? Si Dieu

nous envoie une épreuve, nous devons la supporter avec résignation. « Porte ta croix », est-il dit… Préfères-tu peut-être monter tout d’abord te reposer

un peu, te rafraîchir et descendre ensuite auprès de moi ? Notre bonne

Jungmann a préparé ta chambre. Je te remercie de ton télégramme… Il nous

a fort effrayés…

Elle s’interrompit ; des sons assourdis et tremblants sortaient des plis de

sa robe :

— C’est un homme abject, un homme abject, abject…

Mme Permaneder n’alla pas plus loin que ce terme énergique. Il paraissait

la dominer complètement ; elle pressait davantage son visage sur les genoux

de Mme Buddenbrook et montrait même le poing dans le vide.

— Est-ce de ton mari que tu parles, mon enfant ? demanda la vieille

dame au bout d’un moment. Cette pensée ne devrait pas me venir à l’esprit,

je le sais ; mais on ne peut rien imaginer d’autre. Est-ce que Permaneder t’a

fait du tort ? Est-ce que tu as à te plaindre de lui ?

— Babett, balbutia Mme Permaneder… Babett !

— Babette ? reprit Mme Buddenbrook d’un ton interrogateur.

Ensuite, elle se renfonça dans son fauteuil et laissa errer son regard clair

par la fenêtre. Elle savait maintenant de quoi il s’agissait. Un silence suivit,

interrompu de temps en temps par les sanglots plus espacés de Tony.

— Tony, dit Mme Buddenbrook au bout d’un moment, je vois à présent

qu’on t’a réellement fait du chagrin… que tu as des raisons de te plaindre.

Mais était-ce nécessaire de manifester si violemment tes griefs ? Ce voyage,

de Munich jusqu’ici, avec Erika, était-il utile ? Pour des gens qui

comprennent les choses moins bien que moi, il pourrait sembler que tu ne

veuilles jamais plus retourner auprès de ton mari…

— Mais je ne le veux pas… Jamais ! s’écria Mme Permaneder en relevant

la tête brusquement et en regardant sa mère en face d’un air farouche, de ses

yeux pleins de larmes, puis elle cacha de nouveau son visage dans les plis

de la robe.

Mme Buddenbrook ne fit pas attention à cette exclamation.

— Et alors, dit-elle sur un ton plus élevé et en tournant la tête lentement

de côté et d’autre, alors, puisque tu es ici, c’est bien. Tu pourras soulager

ton cœur et me raconter tout ; ensuite nous verrons comment arranger les

choses avec de l’indulgence, de la charité, et en pesant les torts.

— Jamais ! dit Tony encore une fois, jamais !

Puis elle se mit à conter, et bien que l’on ne comprît pas tous ses mots,

car elle parlait dans la jupe de sa mère, bien que son récit fût décousu, saccadé, coupé d’exclamations traduisant une indignation extrême, il

apparut clairement que l’incident était tout simplement le suivant :

À minuit, entre le 24 et le 25 du mois courant, Mme Permaneder, ayant

souffert pendant la journée de gastralgie nerveuse, ne s’était endormie que

tard et avait été réveillée de son léger sommeil. Un bruit continu, au haut de

l’escalier, en avait été la cause, un bruit mal étouffé, mystérieux, dans lequel

on distinguait le craquement des marches, un rire toussotant, des paroles de

résistance, des grognements et des gémissements. On ne pouvait avoir de

doute un instant sur la nature de ce bruit. À peine Mme Permaneder l’avait-

elle perçu, même l’esprit engourdi, qu’elle avait déjà compris et avait senti

le sang affluer de ses joues au cœur qui se contracta et battit à coups lourds

et oppressés. Pendant une minute longue et cruelle, elle resta abasourdie,

paralysée, dans ses oreillers, mais ensuite, comme ce bruit infâme ne cessait

pas, elle avait fait de la lumière, les mains tremblantes, remplie de

désespoir, de colère et de dégoût, elle avait quitté son lit, ouvert

brusquement la porte et, en pantoufles, une bougie à la main, s’était

précipitée dans l’escalier, cette « échelle de Jacob » toute droite qui

conduisait au premier. Et là, sur les marches d’en haut, la scène qu’elle avait

vue dans son imagination en écoutant ce bruit non équivoque lui apparut

dans toute sa réalité, elle la contemplait de ses yeux agrandis par l’effroi.

Il y avait eu une lutte, un combat illicite et immoral entre la cuisinière

Babette et M. Permaneder. La jeune fille, un trousseau de clefs et une

bougie à la main – elle avait sans doute été occupée très tard dans la

maison – avait essayé d’échapper et s’était défendue contre le maître de la

maison qui, le chapeau en arrière, la tenait enlacée et avait essayé tout le

temps d’appuyer sa moustache de phoque sur le visage de la bonne et y était

parvenu une fois ou deux.

À la vue d’Antonie, Babette avait crié quelque chose comme : « Jésus-

Marie-Joseph ! » – « Jésus-Marie-Joseph ! » avait répété M. Permaneder, et

il l’avait lâchée, cependant que la bonne adroitement s’éclipsait.

Il restait là, devant son épouse, les bras ballants, la tête basse, la

moustache tombante, balbutiant des mots sans aucun sens, comme :

« Quelle misère ! Quelle croix ! » Lorsqu’il avait osé lever les yeux, Tony

avait disparu ; il la trouva dans leur chambre à coucher, moitié assise,

moitié couchée sur son lit et répétant avec des sanglots désespérés ce mot

de « honte ». Il était resté adossé à la porte, affalé sur lui-même, avait fait

un mouvement d’épaules comme pour lui envoyer une bourrade affectueuse et avait dit : « Allons, pas d’histoires, allons donc, pas d’histoires, Tonerl !

C’était la fête de Franz Ramsauer ce soir, on l’a arrosée… Nous sommes

tous un peu gris. »

Cependant, la forte odeur d’alcool qu’il répandait dans la chambre avait

porté l’exaspération de Tony à son comble. Cessant de sangloter

d’accablement et de faiblesse, elle avait retrouvé soudain toute la chaleur de

son tempérament dans l’immensité de son désespoir, elle lui avait lancé à la

tête tout son dégoût, tout son écœurement, son mépris total pour toute sa

personne et son caractère. M. Permaneder n’était pas resté coi. Sa tête était

chaude, car il n’avait bu que trop de chopes en l’honneur de son ami

Ramsauer, et même du « champanie » ; il avait riposté, et riposté avec

vigueur ; une dispute s’était élevée, bien plus terrible que celle survenue

après la retraite de M. Permadener. Mme Antonie avait raflé ses vêtements et

s’était retirée au salon… À la fin, un mot l’y avait suivie, un mot de lui, un

mot qu’elle ne répéterait pas, qui ne pourrait jamais sortir de sa bouche, un

mot… un mot !…

Ce fut l’essentiel des aveux que Mme Permaneder confia à la jupe de sa

mère. Quant au mot, ce mot qui, dans cette nuit terrible, l’avait glacée

jusqu’au cœur, elle ne le répéta pas, mon Dieu ! elle ne le répéterait jamais,

affirma-t-elle, bien que Mme Buddenbrook ne l’y engageât pas ; la vieille

dame inclinait lentement sa tête pensive sur les beaux cheveux blond cendré

de Tony.

— Oui, oui, dit-elle, je viens d’entendre là de bien tristes choses. Je

comprends tout, ma pauvre petite, car je suis non seulement ta maman, mais

aussi une femme comme toi… Je vois maintenant combien ta douleur est

justifiée, comment ton mari a, pendant un moment, oublié totalement ce

qu’il te devait…

— Pendant un moment ? s’écria Tony.

Elle bondit sur ses pieds, fit deux pas en arrière, essuya fébrilement ses

yeux :

— Pendant un moment, maman ! Ce qu’il me doit, ce qu’il doit à notre

nom, voilà ce qu’il a oublié… Il ne l’a jamais compris, même au début. Un

homme qui se retire des affaires après avoir touché la dot de sa femme ! Un

homme dépourvu d’ambitions, d’aspirations, d’un but ! Un homme qui, au

lieu de sang, a dans les veines une bouillie de malt et de houblon… oui, j’en

suis convaincue… un homme qui se laisse aller à des vilenies comme cette histoire avec Babett, et qui, quand on lui reproche son indignité, vous