Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 20 sur 98

Pages du PDF

Les Buddenbrook

Chapitre II

— Mon opinion, c’est qu’il est un brave homme, dit Clothilde de sa voix

douce et traînante, bien qu’elle fût la seule personne à laquelle M. Grünlich

n’eût prêté aucune attention.

Thomas s’abstint de tout jugement.

— Il suffit, conclut le consul. C’est un homme de sentiments chrétiens,

capable, actif et de bonne éducation, et toi, Tony, toi, une grande fille de

dix-neuf ans ou presque, envers qui il s’est montré si attentionné et si

galant, tu devrais bien refréner un peu ton penchant à la critique. Nous

sommes tous de faibles créatures, et toi – je t’en demande bien pardon – tu

devrais être la dernière à jeter la pierre… Tom, au travail !

Mais Tony murmura à part soi :

— Des favoris jaune d’or !

Et, derechef, elle fronça les sourcils.

 

CHAPITRE II

 

— Sincèrement, mademoiselle, j’ai été fort affligé de vous avoir

manquée, disait, quelques jours après, M. Grünlich, rencontrant au coin de

la Grand-Rue et de la Mengstrasse, Tony qui rentrait de promenade.

« Je me suis permis d’aller présenter mes hommages à Madame votre

mère, et votre absence m’a été cruelle… mais combien je suis ravi de vous

rencontrer tout de même !

Mlle Buddenbrook s’était arrêtée au moment où M. Grünlich l’avait

abordée ; mais le regard de ses yeux mi-clos, et qui s’étaient soudain

assombris, ne remontait pas plus haut que la poitrine de son interlocuteur,

et, sur ses lèvres, glissait ce sourire railleur et parfaitement impitoyable par

lequel une jeune fille jauge un homme et l’éconduit… Sa bouche frémissait.

Que répondre ? Ah ! il s’agissait de trouver un mot qui vous remît à sa

place, qui vous anéantît, une fois pour toutes, ce Bendix Grünlich… mais il

fallait que ce fût un mot adroit, piquant, péremptoire, qui l’ulcérât et lui en

imposât tout à la fois…

— Ce n’est pas réciproque ! dit-elle, le regard toujours attaché sur la

poitrine de M. Grünlich ; et, après avoir décoché cette flèche acérée et

empoisonnée, elle la laissa plantée dans la plaie, rejeta la tête en arrière et,

sur cette riposte rapide et sarcastique, elle rentra chez elle, rouge d’orgueil, juste pour y apprendre que M. Grünlich était invité à venir, le dimanche

suivant, manger en famille un rôti de veau…

Et il vint. Il vint dans une ample redingote à godets qui, pour n’être pas

de la toute dernière mode, avait cependant bonne façon et lui donnait un air

de gravité et de respectabilité ; au demeurant, rose et souriant, ses cheveux

rares soigneusement partagés, les favoris vaporeux.

Il mangea des moules en sauce et de la julienne, des soles frites, du rôti

de veau avec des pommes de terre à la crème et du chou-fleur, du pudding

au marasquin, enfin des tartines de pain noir avec du roquefort. Il trouva, à

chaque plat nouveau, une louange nouvelle, qu’il avait l’art de distiller avec

délicatesse. Ainsi, il levait sa cuiller à dessert, regardait une des statues de

la tapisserie et disait à part soi, à voix très haute :

— Dieu me pardonne, mais le moyen de faire autrement ; j’ai déjà pris

une bonne tranche de ce pudding, mais il est admirablement réussi ! Je me

vois obligé, mon excellente hôtesse, de vous en redemander un tout petit

peu !

Sur quoi, il clignait malicieusement des yeux vers Mme Buddenbrook.

Il s’entretenait avec le consul d’affaires et de politique, faisant preuve sur

ce terrain de principes sérieux et solides. Avec M me Elisabeth, il parlait

théâtre, réceptions et toilettes. Il avait des mots aimables à l’adresse de

Tom, de Christian et de la pauvre Clothilde, sans oublier la petite Clara ni

Mlle Jungmann. Tony observait une attitude silencieuse et lui, de son côté,

ne fit aucune tentative pour se rapprocher d’elle, se bornant à lui jeter, de

temps à autre, en penchant la tête de son côté, un regard où se lisait aussi

bien l’affliction que l’encouragement.

Ce soir-là, lorsque M. Grünlich se retira, l’impression produite par sa

première visite se trouva fortifiée :

— C’est un homme parfaitement bien élevé, disait Mme Elisabeth.

— Un vrai chrétien, un homme digne d’estime, reprenait le consul.

Christian savait maintenant imiter ses gestes et son langage avec plus de

perfection encore. Quant à Tony, c’est avec des sourcils orageux qu’elle

souhaita le bonsoir ; ce n’était pas, elle s’en doutait bien, la dernière visite

de ce monsieur, qui, avec une rapidité inconcevable, avait conquis le cœur

de ses parents.

Effectivement, un soir qu’elle rentrait d’une réunion de jeunes filles, elle

trouva M. Grünlich installé comme chez lui dans le salon des paysages. Il

lisait à sa mère le Waverley de Walter Scott, et cela avec une prononciation exemplaire, ses multiples voyages d’affaires l’ayant, disait-il, mené

jusqu’en Angleterre. Tony prit un autre livre et s’assit à l’écart ; alors

M. Grünlich demanda, la voix onctueuse :

— Sans doute, ce que je lis n’est pas de votre goût, mademoiselle ?

Sur quoi, rejetant sa tête en arrière, elle lui lança cette réponse

sarcastique et blessante :

— Pas le moins du monde !

Mais, sans se laisser déconcerter, il se mit à parler de la mort prématurée

de ses parents, de son père qui avait été un homme de Dieu, un pasteur, un

chrétien au plus haut sens du mot et, au même degré, un parfait homme du

monde.

Puis, et sans que Tony eût assisté à sa visite d’adieu, M. Grünlich avait

regagné Hambourg.

— Ida, dit-elle à Mlle Jungmann, en qui elle avait une amie très sûre, cet

individu est-il parti ?

Mais Ida Jungmann répondit :

— Tu verras, petite…

Huit jours après, la scène suivante se déroula dans la petite salle à

manger. Tony descendit à neuf heures et s’étonna d’y trouver encore le

consul, assis avec sa femme près de la table où le café était servi. Après

avoir tendu son front à baiser, elle s’installa, fraîche, affamée, les yeux

rouges de sommeil, prit du sucre et du beurre et se servit du fromage vert.

— Comme c’est gentil, papa, d’être resté pour une fois, dit-elle,

saisissant du bout de sa serviette un œuf brûlant et l’ouvrant avec une petite

cuiller.

— Ce matin, j’ai attendu notre belle endormie, dit le consul qui fumait

un cigare et tapotait sans arrêt la table avec son journal plié.

Quant à Mme Buddenbrook, elle acheva de déjeuner, lentement, avec des

gestes gracieux ; après quoi elle se rejeta sur le dossier du sofa.

— Thilda est déjà occupée à la cuisine, poursuivit le consul

sentencieusement, et je serais moi aussi au travail, si nous n’avions, ta mère

et moi, à entretenir notre petite fille d’une affaire sérieuse.

Tony, la bouche pleine de pain beurré, fixa sur son père, puis sur sa mère,

un regard chargé de curiosité et d’effroi.

— Mange d’abord, mon enfant, dit Mme Buddenbrook.

Et comme Tony, malgré cela, posait son couteau et s’écriait :

— Papa, je t’en supplie, dis-le-moi tout de suite.

Le consul répéta, sans cesser pour cela de jouer avec son journal :

— Mange donc.

L’appétit de Tony s’en trouva coupé ; et tandis que, sans mot dire, elle

buvait son café, mangeait son œuf et sa tartine de fromage vert, elle eut

soudain le pressentiment de la vérité. Ses joues perdirent leur fraîcheur

matinale, elle pâlit légèrement, refusa le miel et déclara bientôt, d’une voix

éteinte, qu’elle avait fini.

— Ma chère enfant, dit le consul après un moment de silence, la question

dont nous avons à t’entretenir a été soulevée par la lettre que voici.

Il tapotait la table, non plus avec le journal, mais avec une grande

enveloppe bleuâtre.

— Pour être bref : M. Bendix Grünlich, en qui nous voyons tous un

brave et galant homme, m’écrit que, pendant son séjour dans notre ville, il a

conçu une profonde inclination pour notre fille, et il me demande sa main

en bonne et due forme. Qu’en pense notre chère enfant ?

Tony, tête baissée, s’abandonnait sur sa chaise, et, de sa main droite,

faisait tourner lentement sur lui-même un rond de serviette d’argent.

Mais soudain, elle rouvrit les yeux, des yeux tout à fait sombres et qui se

remplissaient de larmes. Puis, d’une voix angoissée, elle dit avec effort :

— Que me veut donc cet individu ? Que lui ai-je fait ?

Sur quoi elle éclata en sanglots.

Le consul jeta un regard à sa femme et considéra avec quelque embarras

sa tasse vide.

— Chère Tony, dit Mme Buddenbrook avec douceur, pourquoi t’irriter à

ce point ? Tu peux être assurée, n’est-ce pas, que tes parents ne veulent que

ton bien, et qu’ils ne font que leur devoir en te conseillant de ne pas refuser

l’avenir qui s’offre à toi ? Vois-tu, j’admets que tu n’éprouves pas encore à

l’égard de M. Grünlich un sentiment définitif ; mais cela viendra avec le

temps… Une jeunesse comme toi a-t-elle jamais conscience de ce qu’elle

veut en réalité ?… Il y a dans son cœur autant de confusion que dans son

esprit… Il faut laisser du temps au cœur et ouvrir son esprit aux

exhortations des gens d’expérience qui s’appliquent à préparer notre

bonheur…

— Mais que sais-je de lui ? souffla Tony désolée, se tamponnant les yeux

avec sa petite serviette de batiste blanche tachée de jaune d’œuf. Je sais

seulement qu’il a des favoris jaune d’or et que ses affaires sont prospères…

Et sa lèvre supérieure, secouée par les sanglots, était inexprimablement

émouvante. Le consul, avec un mouvement de tendresse soudaine,

rapprocha sa chaise de celle de sa fille et lui caressa les cheveux en

souriant.

— Ma petite Tony, dit-il, que pourrais-tu donc savoir de lui ? Tu es une

enfant, vois-tu, et tu n’en saurais pas davantage si, au lieu de quatre

semaines, il en avait passé ici cinquante-deux. Tu es une petite fille, tu ne

connais rien du monde et tu es bien obligée de te fier aux yeux de ceux qui

te veulent du bien…

— Je n’y comprends rien… Je n’y comprends rien… sanglota Tony

désemparée, blottissant sa tête comme un jeune chat dans la main qui la

caressait.

« Il vient chez nous… a pour tous un mot agréable… repart et écrit qu’il

me… Je n’y comprends rien… comment en est-il venu là ?…

Le consul se reprit à sourire.

— Mais tu l’as déjà dit, Tony, et c’est bien là une preuve de ton désarroi

enfantin. Surtout, il ne faudrait pas t’imaginer, ma petite fille, que je veux te

presser, te tourmenter… Tout cela peut être pesé avec sérénité, doit être

pesé avec sérénité, car c’est une affaire sérieuse. C’est aussi ce que je

répondrai provisoirement à M. Grünlich sans repousser ni accepter sa

demande. Il y a là ample matière à réflexion… Eh bien… sommes-nous

d’accord ? Conclu ! Maintenant, papa va à son travail… Au revoir,

Bethsy…

— Au revoir, mon cher Jean.

« Tu devrais tout de même prendre un peu de miel, Tony, dit

Mme Buddenbrook, une fois seule avec sa fille, immobile et tête baissée. Il

faut manger suffisamment.

Les larmes de Tony s’étaient taries peu à peu. Sa tête était brûlante et

bourdonnante de pensées. Dieu ! Quelle affaire ! Elle le savait depuis

longtemps, n’est-ce pas, qu’elle serait un jour la femme d’un négociant et

qu’elle ferait un bon, un avantageux mariage, compatible avec l’honneur de

la famille et de la raison sociale… Mais voilà que, soudain, pour la

première fois, il arrivait que quelqu’un voulût l’épouser vraiment,

sérieusement ! Quelle attitude fallait-il prendre ? Pour elle, Tony

Buddenbrook, il s’agissait tout à coup de transporter dans la réalité ces

expressions terriblement décisives qu’elle n’avait jamais connues que dans ses lectures ; il s’agissait de sa « parole », de sa « main », « pour la vie »…

Dieu, quelle révolution dans son existence !

— Et toi, maman, dit-elle, alors tu me conseilles, toi aussi, de donner

ma… parole ?

Elle hésita quelque peu devant le mot « parole », parce qu’il lui paraissait

trop prétentieux et trop gênant ; puis elle finit par le prononcer, avec dignité,

pour la première fois de sa vie. Elle commença à éprouver quelque honte de

sa défaillance première. Épouser M. Grünlich ne lui paraissait pas moins

insensé que dix minutes auparavant, mais elle se prenait à envisager avec

complaisance l’importance de sa situation.

Mme Buddenbrook dit :

— Te conseiller, mon enfant ? Papa t’a-t-il conseillée ? Il ne t’a rien

déconseillé, voilà tout. Et ni lui ni moi ne saurions assumer pareille

responsabilité. Le mariage qui se présente à toi est tout à fait ce que l’on

appelle un bon parti, ma chère Tony. Tu t’installerais à Hambourg dans des

conditions exceptionnelles et tu vivrais sur un grand pied.

Tony restait comme figée. Elle vit surgir devant elle des draperies de soie

telles qu’il y en avait dans le salon de ses grands-parents. Quand elle

s’appellerait Mme Grünlich, prendrait-elle du chocolat tous les matins ? Il

n’était sans doute pas convenable de s’en informer.

— Ainsi que te l’a dit ton père, tu as le temps de réfléchir, poursuivit

Mme Buddenbrook. Mais laisse-nous te représenter qu’une si belle occasion

de faire ton bonheur ne s’offrira pas tous les jours, et que ce mariage est

exactement ce que te prescrivent ton devoir et ta destinée. Oui, mon enfant,

c’est là aussi une chose sur laquelle il importe de t’éclairer. Le chemin qui

s’ouvre devant toi aujourd’hui est celui-là même qui t’est prescrit, tu le sais

toi aussi fort bien…

— Oui, dit Tony, pensive. Certainement.

Elle était bien consciente de ses obligations à l’égard de la famille et de

la maison et elle était fière de ces obligations. Elle, Antonie Buddenbrook,

devant qui le coltineur Matthiesen abaissait jusqu’à terre son gibus de gros

feutre, elle, la fille du consul Buddenbrook, qui se promenait à travers la

ville comme une petite souveraine, elle se sentait dominée par la destinée de

sa famille. Déjà le tailleur d’habits de Rostock avait fait fort bonne figure

et, depuis, l’ascension s’était poursuivie, toujours plus brillante. Sa mission

à elle était de travailler à sa manière pour la gloire de la famille et de la

maison Johann Buddenbrook, en contractant un mariage riche et brillant… C’est pour cela que Tom travaillait au bureau… Oui, la qualité de ce parti