Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 81 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IX

et exaltant encore l’ardeur muette de l’hôtesse : une carafe de « bischof »

culbutait, inondant toute chose d’un épais liquide rougeâtre, sirupeux et

aromatisé… Ou bien l’arbre illuminé, abandonnant son support de bois,

s’écroulait au moment précis où l’on faisait une entrée solennelle dans la

salle des cadeaux… Hanno, en s’endormant, évoquait l’accident de l’année

précédente. Cela s’était passé juste avant la distribution. Thérèse

Weichbrodt venait de lire, avec tant d’expression que toutes les voyelles en

avaient été bousculées, l’Évangile de Noël et, s’écartant de ses invités, elle

s’était retirée vers la porte pour leur adresser, de là, une courte allocution.

Elle se tenait sur le seuil, bossue, minuscule, ses vieilles mains croisées sur

sa poitrine d’enfant, les rubans de soie verte de son bonnet retombant sur

ses frêles épaules, tandis qu’au-dessus de la porte un transparent

enguirlandé de rameaux de sapin laissait flamboyer ces paroles : « Gloire à

Dieu au plus haut des deux ! » Et Sesemi parla de la bonté divine, elle

rappela que c’était son dernier Noël et conclut en invitant, avec l’apôtre, à

la joie, cependant qu’elle tremblait de la tête aux pieds, si grande était la

part que tout son petit corps prenait à cet exorde :

— Réjouissez-vous, dit-elle, penchant sa tête de côté et la secouant avec

véhémence, je vous le dis encore, réjouissez-vous…

Mais à cette minute, au-dessus d’elle, soufflant, sifflant, crépitant, le

transparent tout entier s’enflamma, si bien que M lle Weichbrodt, jetant un

léger cri d’effroi, dut faire, pour échapper à la pluie d’étincelles qui

s’abattait sur elle, un bond d’une agilité aussi pittoresque qu’inattendue.

Hanno se rappelait ce bond de la vieille fille, et, pendant quelques

minutes, secoué d’une gaieté immodérée et nerveuse, il assourdit, il étouffa

un accès de fou rire au creux de son oreiller.

 

CHAPITRE IX

 

Mme Permaneder s’avançait le long de la Grand-Rue ; elle marchait avec

précipitation. Il y avait dans son maintien quelque chose d’abandonné, sa

tête et ses épaules ne marquaient plus que d’une façon toute fugitive cette

majestueuse dignité dont sa personne se drapait d’ordinaire dans la rue.

Éperdue, traquée, elle n’en avait, dans sa hâte extrême, sauvé, pour ainsi

dire, que des lambeaux, tel un roi vaincu ramenant à lui le reste de ses troupes pour recourir à la fuite… Ah ! comme sa mine était défaite ! Sa

lèvre supérieure, cette lèvre un tantinet saillante et arquée qui contribuait

jadis à lui faire un si joli minois, tremblait maintenant ; l’angoisse dilatait

ses prunelles, et son regard, comme clignotant d’exaltation, semblait courir

droit devant elle ; ses cheveux, visiblement en désordre, débordaient de sa

capote, et son visage avait cette coloration d’un jaune mat qui trahissait une

crise d’estomac… Oui, son estomac, ces temps-ci, passait par de rudes

épreuves. Chaque jeudi, la famille tout entière pouvait constater

l’aggravation de son état. Quelque effort que l’on fît pour éviter l’écueil, la

conversation échouait toujours sur le procès de Hugo Weinschenk, et

Mme Permaneder elle-même l’y amenait irrésistiblement ; puis elle se

mettait à demander, conjurant, dans une effroyable agitation, Dieu et

l’univers de lui répondre, comment le procureur général Moritz Hagenström

pouvait, la nuit, dormir d’un sommeil paisible. Cela, elle ne le concevait

pas, elle ne le comprendrait jamais… Et chaque parole exaspérait son

agitation.

— Merci, disait-elle, je n’ai pas faim.

Elle repoussait toute nourriture et, remontant les épaules, rejetant la tête

en arrière, elle se retranchait, solitaire, sur les sommets de son indignation,

et se contentait de bière, de cette froide bière bavaroise à laquelle l’avait

accoutumée son mariage munichois. Mais son estomac vide se révoltait de

tous ses nerfs et se vengeait amèrement, car, vers la fin du repas, il lui fallait

se lever, descendre au jardin ou dans la cour, et là, soutenue par Ida

Jungmann ou Riquette Severin, souffrir les plus effroyables nausées. Son

estomac se débarrassait de son contenu, et continuait à se contracter

atrocement, à être tordu de crampes durant des minutes, mais, n’ayant plus

rien à éliminer, s’épuisait longtemps en efforts douloureux…

Il était environ trois heures de l’après-midi, un après-midi de janvier où

pluie et vent faisaient rage. Parvenue au coin de la Fischergrube,

Mme Permaneder s’y engagea, et, dévalant à la course la pente raide, elle

s’engouffra dans la maison de son frère. Après un coup de heurtoir

précipité, elle passa du vestibule au bureau, lança son regard par-dessus les

pupitres jusqu’à la fenêtre où le sénateur avait sa place, et son mouvement

de tête fut si implorant, que Thomas Buddenbrook posa incontinent sa

plume pour aller à sa rencontre.

— Eh bien ? demanda-t-il, un sourcil levé…

— Un instant, Thomas… Une affaire très urgente… qui ne saurait

souffrir de délai…

Il lui ouvrit la porte capitonnée de son bureau particulier, qu’il referma

derrière lui après qu’ils furent entrés tous les deux, puis, du regard,

interrogea sa sœur :

— Tom, dit-elle d’une voix défaillante (et ses mains se tordaient dans

son manchon), il faut que tu la donnes, que tu l’avances, que tu l’avances

provisoirement… je t’en prie, il faut que tu le fournisses, le

cautionnement… Nous ne l’avons pas… D’où pourrions-nous sortir

maintenant vingt-cinq mille marks ? Il te sera rendu intégralement… trop

tôt, hélas… tu comprends… il arrive… que… bref, le procès en est au point

que Hagenström a requis l’incarcération immédiate ou un cautionnement de

vingt-cinq mille marks. Et Weinschenk te donne sa parole d’honneur de ne

point bouger d’ici.

— Les choses en sont-elles vraiment là ? s’exclama le sénateur, hochant

la tête.

— Oui, ils les ont poussées jusque-là, les gredins ! les misérables !

Et, avec un sanglot d’impuissante colère, Mme Permaneder se laissa

tomber dans le fauteuil de moleskine qui se trouvait près d’elle.

— Et ils iront plus loin encore, Tom, ils iront jusqu’au bout…

Il s’assit de biais devant le bureau d’acajou, croisa les jambes et, la tête

dans sa main :

— Tony, dit-il, sincèrement, crois-tu encore à son innocence ?

Elle fit entendre deux ou trois sanglots, puis murmura d’une voix

désespérée :

— Ah ! non, Tom. Comment le pourrais-je ? Moi surtout, qui ai dû subir

tant d’avanies. Dès le premier moment, il m’a été impossible d’y croire,

bien que je m’y sois loyalement efforcée. La vie, vois-tu, ne vous permet

pas facilement de croire à l’innocence de qui que ce soit. Ah ! oui, depuis

longtemps, je doute cruellement de sa probité, et Erika elle-même… il a fini

par la déconcerter… elle me l’a avoué avec des larmes… la déconcerter par

sa conduite à la maison. Nous l’avons tenue cachée, naturellement… Ses

manières se faisaient toujours plus rudes, et, qui plus est, il exigeait avec

une rigueur croissante que sa femme se montrât enjouée et dissipât ses

soucis, cassant la vaisselle lorsqu’il la voyait sérieuse. Tu ne sais pas ce que

c’était quand, très avant dans la soirée, il s’enfermait, durant des heures,

avec ses dossiers. Il fallait l’entendre sursauter, si l’on frappait, et crier :

« — Qui est là ? Qu’y a-t-il ?

Ils se turent.

— Mais dût-il être coupable, dût-il avoir failli, reprit Mme Permaneder,

enflant la voix, ce n’est point pour sa poche qu’il a travaillé : c’est pour

celle de la compagnie. Et puis, Seigneur, mon Dieu, il y a des

considérations qui s’imposent, Tom, dans cette vie… Il est tout de même

des nôtres… Bonté du Ciel ! un de nous en prison ! ce n’est pas possible !

Il haussa les épaules.

— Tu hausses les épaules, Tom !… Tu consens donc à souffrir, à tolérer

que cette canaille ait l’impudence de couronner son œuvre ? Mais il faut

tenter quelque chose ! mais il ne faut pas qu’il soit condamné !… N’es-tu

pas le bras droit du bourgmestre ? Mon Dieu ! Le Sénat ne pourrait-il le

gracier sur-le-champ ? Je te l’avoue… juste avant de venir chez toi, j’étais

sur le point d’aller trouver Cremer, de mettre tout en œuvre pour qu’il

intervienne, pour qu’il prenne l’affaire en main… Il est directeur de la

police…

— Enfant, quelles folies !

— Des folies, Tom ? Et Erika ? et la petite ? dit-elle, suppliante, en

levant vers lui le manchon où ses mains étaient enfoncées.

Puis elle se tut un moment et laissa retomber ses bras. Sa bouche

s’élargit ; son menton, qui se fronçait convulsivement, se prit à trembler, et,

tandis que, sous ses paupières baissées, jaillissaient deux grosses larmes,

elle ajouta, d’une voix étouffée :

— Et moi ?…

— Oh, Tony ! courage, dit le sénateur.

Et, touché, saisi par sa détresse, il se rapprocha d’elle, écarta les cheveux

de son front dans un geste consolateur :

— Tout n’est pas encore perdu sans recours. Il n’est pas encore

condamné. Il se peut que les choses s’arrangent ! Pour l’instant, je m’en

vais d’abord fournir le cautionnement, je ne le refuse pas, cela va de soi ! Et

puis, Breslauer est un garçon avisé…

Tout en pleurs, elle secouait la tête.

— Non, Tom, cela ne s’arrangera pas, je n’en crois rien. Ils vont le

condamner, le jeter en prison, alors de mauvais jours viendront pour Erika,

pour l’enfant et pour moi. La dot n’existe plus, elle a été absorbée par

l’installation, les meubles, les tableaux, et la vente nous en restituera à peine

le quart… Quant au traitement, nous l’avons toujours dépensé en entier… Weinschenk n’a rien mis de côté… Il nous faudra retourner chez maman, si

elle le permet, jusqu’à ce qu’il soit libéré, et, ensuite, ce sera pis encore,

peut-être. Que devenir alors, lui et nous ? Il ne nous restera plus qu’à

attendre sur les pierres, dit-elle dans un sanglot.

— Sur les pierres ?

— Eh ! c’est une façon de parler, une figure… Oh ! non, les choses ne

tourneront pas bien. Trop d’épreuves m’ont accablée… Je ne sais pas en

quoi je l’ai mérité… Mais je ne puis plus espérer ! Maintenant il en sera

d’Erika comme il en a été de moi avec Grünlich et Permaneder… À présent,

tu peux voir, tu peux juger en connaissance de cause où nous en sommes, et

comment le malheur vient et éclate sur vous. Y peut-on quelque chose ?

Tom, je t’en prie, y peut-on quelque chose ? reprit-elle, hochant

désespérément la tête avec de grands yeux interrogateurs et remplis de

larmes. De tout ce que j’ai entrepris, rien n’a réussi, tout a mal tourné. Et

mes intentions étaient si bonnes ! Dieu le sait… J’ai toujours souhaité si

sincèrement d’arriver à quelque chose dans la vie et d’en retirer un peu

d’honneur !… Maintenant, cela aussi s’écroule ! C’est la fin, le dernier

coup !

Et, appuyée sur le bras dont il l’entourait, apaisant, elle pleurait sa vie

manquée où venaient de s’éteindre les dernières espérances.

Une semaine après, le directeur Hugo Weinschenk était condamné à trois

ans et demi de réclusion, et incarcéré sans délai. L’affluence avait été fort

grande à la séance réservée aux plaidoyers, et l’avocat Breslauer, de Berlin,

parla comme jamais homme n’avait parlé. Pendant des semaines, le courtier

Sigismond Gosch fut tout bouillonnant d’enthousiasme pour cette ironie, ce

pathétique, cette émotion, et Christian Buddenbrook, qui s’était trouvé, lui

aussi, parmi les assistants, se plaçait au cercle derrière une table, posait

devant lui une pile de journaux en guise de dossiers et présentait une copie

parfaite du défenseur :

— D’ailleurs, déclarait-il chez lui, il n’est pas de plus belle carrière que

celle de juriste, voilà qui m’eût parfaitement convenu…

Le procureur général Hagenström lui-même, qui, on le savait, était un bel

esprit, avoua confidentiellement que la plaidoirie de Breslauer lui avait

procuré une véritable jouissance. Mais tout le talent du célèbre avocat

n’avait point empêché les juristes de la ville de lui frapper sur l’épaule et de

lui faire entendre, en toute bonhomie, qu’ils ne s’en laissaient point

conter…

Et puis, après les ventes que nécessita la disparition du directeur, on

commença en ville à oublier Hugo Weinschenk. Le jeudi, cependant, au

repas de famille, les dames Buddenbrook de la Grand-Rue se laissèrent aller

à une confession : immédiatement, à première vue, elles avaient lu dans les

yeux de cet homme que tout n’était pas bien net en lui, que des tares

devaient entacher son caractère et qu’il finirait mal, sans aucun doute. Mais

des considérations qu’elles regrettaient maintenant d’avoir écoutées les

avaient incitées à garder le silence sur cette désolante découverte.

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