Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 23 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre V

le consul et sa femme. Le rouge au visage, affaissée, elle se croyait le point

de mire de tous les regards et le dimanche suivant elle se refusa, avec la

dernière énergie, à se rendre à l’église. Elle errait, taciturne, ne riait presque

plus, perdit pour ainsi dire l’appétit ; parfois elle poussait des soupirs

déchirants, comme si elle luttait contre une détermination à prendre, et

levait ensuite sur les siens des yeux suppliants. Elle faisait pitié. Elle

maigrissait à vue d’œil et perdait sa fraîcheur. Le consul finit par dire :

— Cela ne peut durer plus longtemps, Bethsy, nous n’avons pas le droit

de tourmenter cette enfant. Il faut qu’elle change d’atmosphère, qu’elle

s’apaise et qu’elle se recueille ; alors tu verras, elle se fera une raison. Pour

moi, impossible de me libérer, et les vacances touchent déjà à leur fin…

Mais pourquoi ne resterions-nous pas à la maison ? Hier, le vieux

Schwarzkopf, de Travemünde, est venu me voir en passant. Diederich

Schwarzkopf, le commandant du pilotage. J’ai dit quelques mots en l’air et

il s’est montré disposé à prendre pour un certain temps la petite chez lui…

Je lui revaudrai cela… Elle y trouvera une vie de famille confortable,

prendra des bains, fera une cure d’air et verra clair en elle-même. Tom

l’accompagnera ; c’est une affaire réglée. Mieux vaut demain que plus

tard…

Tony accueillit cette idée avec plaisir. À vrai dire, c’est à peine si elle

voyait M. Grünlich, mais elle le savait en ville, en pourparlers avec ses

parents et dans l’attente…

Mon Dieu, au premier jour elle pourrait le retrouver devant elle, entendre

ses cris, ses supplications. À Travemünde et dans une maison étrangère, elle

serait mieux protégée contre lui… Elle prépara donc sa malle avec un

joyeux empressement, et, un des derniers jours de juillet, elle monta avec

Tom dans le majestueux équipage des Kröger, fit allègrement ses adieux et

c’est avec un soupir de délivrance qu’elle franchit le Burgtor.

 

CHAPITRE V

 

Pour parvenir à Travemünde, on s’en va d’abord tout droit, ensuite on

traverse l’eau sur le bac et puis l’on continue tout droit encore. Le chemin

leur était bien connu. Malgré le soleil torride et la poussière qui masquait la pauvre perspective, les deux bais mecklembourgeois de Lebrecht Kröger

dévoraient la chaussée grise au rythme sonore de leurs sabots.

Exceptionnellement, on avait dîné peu après midi, le frère et la sœur

étaient partis à deux heures précises. Ils arriveraient ainsi vers les quatre

heures, car Jochen, le cocher des Kröger, avait assez d’amour-propre pour

gagner une heure sur une voiture de louage.

La tête de Tony s’appesantissait dans la brume d’un demi-sommeil sous

le bord plat de son grand chapeau de paille ; elle appuyait à la capote de la

voiture son ombrelle garnie de dentelle écrue, et de couleur bise comme sa

robe simple et droite. Elle avait posé délicatement l’un sur l’autre ses pieds

chaussés de souliers aux rubans croisés sur bas blancs. Elle s’abandonnait

avec élégance sur les coussins et semblait faite pour l’équipage.

Tom, qui avait déjà vingt ans, portait un costume impeccable de drap

bleu-gris ; il avait repoussé en arrière son chapeau de paille et fumait des

cigarettes russes. Il n’avait pas beaucoup grandi ; par contre, sa moustache,

plus foncée que ses cheveux et ses cils, commençait à pousser

vigoureusement. Un sourcil légèrement haussé à son habitude, il regardait

les nuages de poussière et les arbres qui défilaient le long de la chaussée.

Tony déclara :

— Je n’ai jamais été si heureuse qu’aujourd’hui d’aller à Travemünde…

et cela pour toutes sortes de raisons. Tom, tu n’as nul besoin de te moquer

de moi. Que j’aimerais pouvoir laisser à quelques milles en arrière une

certaine paire de côtelettes jaune d’or !… Et puis ce sera un Travemünde

tout à fait différent, chez les Schwarzkopf, sur le quai. Je ne m’inquiéterai

nullement des baigneurs… Je connais trop bien ce monde-là… et n’ai pas la

moindre envie… de le fréquenter. En outre, cet individu y aurait des entrées

partout, il ne se gêne pas ; ne t’y trompe pas : un beau jour, je le verrais

surgir à côté de moi avec un sourire suave.

Tom jeta sa cigarette et en prit une nouvelle dans l’étui dont le couvercle,

artistement travaillé, s’ornait d’une troïka attaquée par des loups : elle avait

été offerte au consul par quelque client russe. Les cigarettes à bout doré,

petites mais fortes, étaient la passion de Tom ; il en fumait des quantités et

avait la mauvaise habitude d’en aspirer la fumée jusqu’au fond des

poumons, si bien qu’elle ressortait lentement, par bouffées, lorsqu’il parlait.

— Oui, dit-il, quant à ça… le jardin du casino fourmille de

Hambourgeois. Le consul Fritscher, le propriétaire de la station, n’en est-il

pas un lui-même ? Papa dit qu’il fait pour le moment des affaires merveilleuses… Au demeurant, tu perdras beaucoup si tu restes tout à fait à

l’écart… Naturellement, Peter Döhlmann s’y trouve déjà ; à cette époque-ci,

il n’est jamais en ville ; ses affaires vont toutes seules leur petit train… c’est

drôle ! Eh ! eh ! l’oncle Justus viendra certainement faire un petit tour

dimanche et rendra visite à la roulette… ensuite on verra les Möllendorpf et

les Kistenmaker, au grand complet, je crois, et les Hagenström…

— Ah ! naturellement ! Comment pourrait-on se passer de Sarah

Semlinger…

— Elle s’appelle d’abord Laura, mon enfant, soyons juste.

— Avec Julie, cela va sans dire… Il paraît que Julie veut se fiancer cet

été avec Auguste Möllendorpf, et Julie le fera ! Et le tour sera joué ! Tom,

c’est révoltant, sais-tu ! Cette famille venue on ne sait d’où…

— Oui, mon Dieu… Strunck et Hagenström se poussent dans les

affaires ; c’est l’essentiel.

— Bien sûr ! Et l’on sait aussi comment ils s’y prennent… en jouant des

coudes, tu sais… sans aucune générosité ni délicatesse… Grand-père disait

de Hinrich Hagenström : « Il vous ferait vêler un bœuf » ; c’étaient ses

propres paroles…

— Sans doute, sans doute, mais peu importe. C’est aux bénéfices qu’on

regarde. Quant à ses fiançailles, il n’y a rien là que de très correct. Julie va

devenir une Möllendorpf, et Auguste aura sa situation toute faite.

— Ah !… Tu veux simplement me vexer, Tom, c’est tout… Ces gens-là,

je les méprise.

Tom se mit à rire.

— Mon Dieu ! il faudra bien s’arranger avec eux, tu sais. Papa disait

dernièrement : « C’est une famille qui monte. » Tandis que les Möllendorpf,

par exemple… Et ensuite on ne saurait dénier aux Hagenström leurs

capacités. Hermann rend déjà de grands services dans le commerce ;

Moritz, bien qu’il soit faible de poitrine, a terminé brillamment ses études.

On le dit fort intelligent : il fait son droit.

— Bien, bien, laisse-moi me réjouir, Tom, de ce que quelques familles au

moins n’aient pas besoin de s’abaisser devant eux, nous, par exemple, les

Buddenbrook, car enfin…

— Ah oui, dit Tom, mais ne commençons pas à faire les fanfarons.

Chaque famille a ses faiblesses, poursuivit-il en baissant la voix, tout en

jetant un regard sur le large dos de Jochen. Ainsi, Dieu seul sait ce qu’il en

est de l’oncle Justus. Papa hoche toujours la tête quand il parle de lui, et, à ma connaissance, grand-père Kröger a été maintes fois obligé de sacrifier,

pour le sauver, de fortes sommes… Quant aux cousins, tout non plus ne va

pas pour le mieux. Jürgen, qui a l’intention de pousser ses études, ne peut

pas arriver au baccalauréat… Et il paraît qu’on n’est pas du tout satisfait de

Jakob chez Dalbeck et Cie à Hambourg. Il n’a jamais d’argent ; et pourtant,

il n’a besoin de rien, car tante Rosalie lui envoie ce que l’oncle Justus lui

refuse. Vraiment, je trouve qu’il ne faut pas jeter la pierre. D’ailleurs, si tu

veux absolument vivre de pair à compagnon avec les Hagenström, tu n’as

qu’à épouser Grünlich !

— Sommes-nous montés dans cette voiture pour parler d’affaires de ce

genre ? Oui, oui, c’est sans doute ce que je devrais faire, mais je ne veux

pas y penser maintenant. Je veux tout simplement l’oublier. À présent nous

nous rendons chez les Schwarzkopf. Je ne me rappelle pas les avoir jamais

vus… Ce sont, sans doute, des gens aimables ?

— Oh ! Diederich Schwarzkopf, c’est un bon vieux type… À vrai dire, il

ne parle pas beaucoup, sauf quand il a absorbé plus de cinq grogs. Un jour

qu’il était venu au bureau, nous sommes allés ensemble dans une réunion de

marins. Il y a bu comme un trou. Son père est né sur un bateau norvégien et

a été plus tard capitaine sur la même ligne. Diederich a fait de bonnes

études, la direction du pilotage est une situation lourde de responsabilités et

assez bien rétribuée. C’est un vieux loup de mer, mais toujours galant avec

les dames. Attention, il te fera la cour.

— Ah ! et sa femme ?

— Je ne la connais pas. Elle sera certainement charmante. Au surplus, il

y a aussi un fils qui, de mon temps, était en seconde ou en première ; il doit

être étudiant maintenant… Regarde donc, voici la mer. Encore un petit

quart d’heure…

Ils roulèrent un certain temps dans une allée de jeunes hêtres, tout au

bord de la mer qui s’étalait bleue et paisible au soleil. Le phare surgit, jaune

et rond. Ils dominèrent un instant la baie et la digue, les toits rouges de la

petite ville et le port minuscule avec ses voiles et ses cordages.

Puis ils dépassèrent les premières maisons, l’église, et suivirent le quai

qui s’étirait au bord du fleuve, jusqu’à une jolie maisonnette dont la véranda

disparaissait sous une vigne touffue.

Le commandant du pilotage, Schwarzkopf, attendait sur le pas de la porte

et, à l’approche de la calèche, il ôta sa casquette de marin.

C’était un homme trapu et court sur jambes, au visage cuit, à la barbe

broussailleuse et chenue, courant en éventail d’une oreille à l’autre. Sa

bouche, que tiraillait d’un côté une pipe de bois et dont la lèvre supérieure

s’arquait, rouge, dure et rasée, donnait une impression de dignité et de

droiture. Un gilet de piqué blanc éclatait sous sa veste ouverte à galons d’or.

Il était planté là, jambes écartées, ventre en avant.

— Vous m’avez fait un grand honneur, mam’selle, tout ce qu’il y a de

plus grand, en acceptant pour quelques semaines notre hospitalité…

Avec force précautions, il prit Tony dans ses bras et la déposa à terre.

— Mes compliments, monsieur Buddenbrook ! Et votre papa, comment

va-t-il ? Et madame votre mère ?… Voilà qui me fait sincèrement plaisir…

Allons, si Mademoiselle et Monsieur veulent me suivre… Ma femme a sans

doute préparé une petite collation… Allez remiser chez Pettersen, dit-il au

cocher qui avait porté la malle dans la maison, les chevaux y sont très bien

soignés… Vous passez la nuit chez nous, n’est-ce pas, monsieur

Buddenbrook ? Eh ! pourquoi pas ? Il faut bien laisser souffler les chevaux,

et puis, vous n’arriveriez pas à la ville avant la nuit…

— Vous savez, on est au moins aussi bien qu’au Casino, déclara Tony, un

quart d’heure plus tard, quand on fut assis dans la véranda, autour de la

table où le café était servi. Quel air délicieux ! On sent le varech jusqu’ici.

Je suis prodigieusement heureuse de me retrouver à Travemünde !

Entre les piliers de la véranda enguirlandés de verdure, le regard

embrassait le fleuve large, étincelant au soleil, ses canots et ses

embarcadères, et s’étendait au-delà jusqu’à la maison du pasteur, sur le

« Priwal », pointe avancée du Mecklembourg.

Les grandes tasses en forme d’écuelle, à bordure bleue, paraissaient

extraordinairement lourdes, comparées aux délicates porcelaines anciennes

de la maison ; mais la table, où la place de Tony était marquée par un

bouquet de fleurs champêtres, était couverte de bonnes choses, et le voyage

avait excité l’appétit.

— Oh ! Mademoiselle va voir comme elle se remettra vite ici, dit la

maîtresse de maison. Elle me semble passablement mal en point, si je puis

m’exprimer ainsi ; c’est l’air de la ville, et toutes ces fêtes…

Mme Schwarzkopf, fille d’un pasteur de Schlutup, paraissait compter

environ cinquante ans ; elle avait la tête de moins que Tony et était assez

chétive. Sa chevelure encore noire, lisse et coiffée avec soin, était prise dans

un filet à grandes mailles. Elle portait une robe d’un brun sombre, un petit col blanc en dentelle au crochet et des manchettes pareilles. Elle était

proprette, douce, aimable, et vantait avec empressement le gâteau aux

raisins de Corinthe, son œuvre, qui, flanqué de crème, de sucre et d’un

gâteau de miel, s’étalait dans une corbeille en forme de nacelle. Cette

corbeille s’ornait d’un galon de perles brodé par la jeune Meta, gentille

fillette de huit ans qui, vêtue d’une petite robe écossaise, coiffée d’un bout

de natte qui pointait en l’air, raide et d’un blond de chanvre, était assise à

côté de sa mère.

Mme Schwarzkopf s’excusait de la simplicité de la chambre destinée à

Tony, et où celle-ci avait déjà fait un brin de toilette.

— Bah ! délicieuse ! disait Tony.

Elle avait vue sur la mer, c’était l’essentiel. Et, ce disant, elle trempait

dans son café une quatrième tranche de pain aux raisins.

Tom s’entretenait avec le vieux du Wullenvewer que l’on réparait

maintenant en ville.

Soudain, un jeune homme d’environ vingt ans entra dans la véranda, un

livre à la main ; il ôta son chapeau de feutre gris et s’inclina, rougissant et

un peu gauche.

— Eh bien ! mon fils, dit le commandant, tu es en retard…

Puis il fit les présentations :

— Mon fils…

Il dit un nom que Tony ne comprit pas.

— Il étudie pour être docteur. Il passe ses vacances chez nous.

— Charmée, dit Tony comme on le lui avait appris.

Tom se leva et tendit la main.

Le jeune Schwarzkopf s’inclina derechef, posa son livre et s’assit à table

en rougissant de plus belle.

Il était de taille moyenne, assez mince et on ne peut plus blond. Sa

moustache naissante, à peine visible, était aussi peu colorée que ses

cheveux coupés ras au sommet de sa tête allongée ; le tout s’accompagnait

d’un teint extraordinairement clair, d’un épiderme semblable à de la

porcelaine poreuse qui, à la moindre occasion, s’imprégnait d’une rougeur

légère. Ses yeux, d’une nuance plus sombre que ceux de son père,

semblaient manquer de vie, mais ils vous observaient avec une pénétration

bienveillante ; ses traits étaient réguliers et assez agréables. Lorsqu’il

commença de manger, il découvrit des dents exceptionnellement belles,

serrées, étincelantes comme de l’ivoire poli. Pour le reste, il portait une vareuse grise, fermée, aux poches munies de pattes et froncée dans le dos

par un caoutchouc.

— Oui, je vous prie de m’excuser, je suis en retard, dit-il. (Son parler

était quelque peu lourd et rocailleux.) Je lisais sur la plage et ne me suis pas

inquiété assez tôt de l’heure.

Là-dessus, il se mit à mastiquer silencieusement ; et, par intervalles, son

regard se levait, inquisiteur, jusqu’au visage de Tom et de Tony. À un

moment donné, comme Tony se resservait, sur les instances de la maîtresse

de maison, il dit :

— Vous pouvez goûter en toute confiance à ce rayon de miel,

mademoiselle Buddenbrook… Il est absolument naturel… et on sait ce que

l’on prend… Il faut manger comme il faut, savez-vous ? L’air d’ici creuse…

il accélère la nutrition. Si vous ne vous nourrissez pas assez, vous

dépérirez…

Il avait une manière naïve et sympathique d’incliner et d’avancer la tête,

tandis qu’il parlait, tout en regardant parfois une autre personne que son

interlocuteur.

Sa mère l’écoutait, avec tendresse, puis épiait sur le visage de Tony

l’impression que ses paroles avaient produite. Mais le vieux Schwartzkopf

interrompit :

— Ne fais pas ton malin, monsieur le docteur, avec la nutrition… pour ce

que ça nous intéresse…

Sur quoi le jeune homme se mit à rire et regarda, en rougissant de plus

belle, l’assiette de Tony.

Le commandant prononça un certain nombre de fois le prénom de son

fils sans que Tony réussît à le saisir. C’était quelque chose comme Moor

(marécage) ou Mord (meurtre) ; impossible de le reconnaître dans le patois

traînant du vieux.

Le repas terminé, comme Diederich Schwarzkopf, la veste largement

écartée sur son gilet blanc, clignait béatement les yeux dans la lumière et

fumait ainsi que son fils une courte pipe de bois, tandis que Tom revenait à

ses cigarettes, les jeunes gens se prirent à évoquer avec animation de

vieilles histoires d’école, et Tony se mêla allègrement à l’entretien. On cita

M. Stengel…

— C’est une « line » que tu dois faire, et que fais-tu ? Un trait !

Dommage que Christian ne fût pas là ! C’est lui qui s’entendait à

l’imiter ! Tout à coup, Tom dit à sa sœur, en désignant les fleurs placées devant elle :