Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 72 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VIII

maman ?

Mme Elisabeth ne répondit que par des sanglots.

— Non… ah ! non ! lança le sénateur, se redressant et esquissant de la

main un faible geste de dénégation. Ce qui est fait est fait. Croyez-vous que

je vais courir les tribunaux et plaider contre ma mère, pour ajouter un

scandale public à ce scandale intime ? Advienne que pourra… conclut-il, et

il se dirigea avec accablement vers la porte vitrée, où il s’arrêta encore une

fois.

« Ne vous figurez pas, surtout, que notre situation soit des plus brillantes,

dit-il d’une voix assourdie. Tony a perdu 80 000 marks… et Christian a

dilapidé, outre les 50 000 marks de sa dot, quelque 30 000 que je lui ai

avancés… ajoutez à cela qu’il ne gagne rien et aura besoin d’une saison à

Oeynhausen… Et désormais ce n’est plus la dot de Clara qui échappe seule

et définitivement à la famille, mais aussi, pour un temps indéterminable,

toute sa part d’héritage !… Et les affaires vont mal, désespérément mal,

depuis le moment précis où j’ai engagé plus de 100 000 marks dans la

construction de ma maison… Oui, une famille où l’on voit des scènes

pareilles est une famille qui décline. Croyez-moi, si notre père était encore

de ce monde, s’il se trouvait là parmi nous, il joindrait les mains et nous

recommanderait tous à la miséricorde divine.

 

CHAPITRE VIII

 

Guerre, clameurs guerrières, cantonnement, agitation ! Des officiers

prussiens parcourent l’enfilade parquetée des chambres du premier étage,

dans la maison neuve du sénateur Buddenbrook, baisent les mains de la

maîtresse de maison et se font présenter au cercle par Christian, revenu de

Oeynhausen, cependant que, dans la maison de la Mengstrasse,

Mlle Severin, Riquette Severin, la nouvelle gouvernante de Mme Elisabeth,

traîne, avec l’aide des servantes, quantité de matelas vers l’ancien pavillon

du jardin entièrement occupé par les soldats.

Fourmillement, désordre, agitation partout ! Des troupes s’en vont,

d’autres font leur entrée, submergent la ville, mangent, dorment, emplissent

les oreilles des citadins de roulements de tambours, de sonneries de

trompettes, de cris de commandement, et reprennent ensuite leur marche. On salue des princes de sang royal ; défilé sur défilé ! Puis c’est le calme et

l’attente.

À la fin de l’automne et en hiver, retour triomphal des troupes ;

nouveaux cantonnements et rentrée au foyer, parmi les vivats de la

population qui respire d’aise. C’est la paix. La courte paix, grosse

d’événements, de 65.

Et, entre deux guerres, indifférent et paisible, disparaissant sous les plis

de son tablier et secouant les boucles de sa chevelure soyeuse, le petit

Johann, au jardin, près du jet d’eau, ou dans la petite galerie entourée de

colonnettes qui constitue, au deuxième étage, son domaine particulier,

s’adonne aux jeux de ses quatre ans et demi… ces jeux dont aucun adulte

n’est plus à même de comprendre le sens profond et le charme ; ces jeux qui

exigent peu de choses : trois cailloux, un bout de bois où est piquée une

fleur de pissenlit ; mais, avant tout, l’imagination pure, puissante, fervente,

chaste, encore sereine et spontanée, de cet âge bienheureux où la vie craint

de nous effleurer, où ni devoir ni responsabilité ne se hasardent à mettre la

main sur nous, où il nous est permis de voir, d’entendre, de rire, de nous

étonner et de rêver sans que le monde déjà nous réclame des services… où

l’impatience de ceux que nous voudrions pourtant aimer n’exige pas encore

de nous des marques prématurées de notre aptitude à rendre ces services…

Hélas ! Avant peu, tout va s’abattre sur nous comme une masse brute pour

nous violenter, nous dresser, nous mater, nous diminuer, nous pervertir…

De grandes choses s’accomplirent tandis que Hanno jouait. La guerre

éclata, la victoire hésita et se décida ; la ville natale de Hanno

Buddenbrook, qui avait eu la sagesse de se ranger aux côtés de la Prusse, ne

regardait pas sans satisfaction la riche cité de Francfort, contrainte de payer

sa foi en l’Autriche de la perte de ses libertés[35]. Cependant, par la faillite

d’une importante maison de Francfort, en juillet, immédiatement avant

l’armistice, la firme Johann Buddenbrook perdait d’un seul coup la somme

de vingt mille thalers.

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