Les Buddenbrook
Chapitre VIII
maman ?
Mme Elisabeth ne répondit que par des sanglots.
— Non… ah ! non ! lança le sénateur, se redressant et esquissant de la
main un faible geste de dénégation. Ce qui est fait est fait. Croyez-vous que
je vais courir les tribunaux et plaider contre ma mère, pour ajouter un
scandale public à ce scandale intime ? Advienne que pourra… conclut-il, et
il se dirigea avec accablement vers la porte vitrée, où il s’arrêta encore une
fois.
« Ne vous figurez pas, surtout, que notre situation soit des plus brillantes,
dit-il d’une voix assourdie. Tony a perdu 80 000 marks… et Christian a
dilapidé, outre les 50 000 marks de sa dot, quelque 30 000 que je lui ai
avancés… ajoutez à cela qu’il ne gagne rien et aura besoin d’une saison à
Oeynhausen… Et désormais ce n’est plus la dot de Clara qui échappe seule
et définitivement à la famille, mais aussi, pour un temps indéterminable,
toute sa part d’héritage !… Et les affaires vont mal, désespérément mal,
depuis le moment précis où j’ai engagé plus de 100 000 marks dans la
construction de ma maison… Oui, une famille où l’on voit des scènes
pareilles est une famille qui décline. Croyez-moi, si notre père était encore
de ce monde, s’il se trouvait là parmi nous, il joindrait les mains et nous
recommanderait tous à la miséricorde divine.
CHAPITRE VIII
Guerre, clameurs guerrières, cantonnement, agitation ! Des officiers
prussiens parcourent l’enfilade parquetée des chambres du premier étage,
dans la maison neuve du sénateur Buddenbrook, baisent les mains de la
maîtresse de maison et se font présenter au cercle par Christian, revenu de
Oeynhausen, cependant que, dans la maison de la Mengstrasse,
Mlle Severin, Riquette Severin, la nouvelle gouvernante de Mme Elisabeth,
traîne, avec l’aide des servantes, quantité de matelas vers l’ancien pavillon
du jardin entièrement occupé par les soldats.
Fourmillement, désordre, agitation partout ! Des troupes s’en vont,
d’autres font leur entrée, submergent la ville, mangent, dorment, emplissent
les oreilles des citadins de roulements de tambours, de sonneries de
trompettes, de cris de commandement, et reprennent ensuite leur marche. On salue des princes de sang royal ; défilé sur défilé ! Puis c’est le calme et
l’attente.
À la fin de l’automne et en hiver, retour triomphal des troupes ;
nouveaux cantonnements et rentrée au foyer, parmi les vivats de la
population qui respire d’aise. C’est la paix. La courte paix, grosse
d’événements, de 65.
Et, entre deux guerres, indifférent et paisible, disparaissant sous les plis
de son tablier et secouant les boucles de sa chevelure soyeuse, le petit
Johann, au jardin, près du jet d’eau, ou dans la petite galerie entourée de
colonnettes qui constitue, au deuxième étage, son domaine particulier,
s’adonne aux jeux de ses quatre ans et demi… ces jeux dont aucun adulte
n’est plus à même de comprendre le sens profond et le charme ; ces jeux qui
exigent peu de choses : trois cailloux, un bout de bois où est piquée une
fleur de pissenlit ; mais, avant tout, l’imagination pure, puissante, fervente,
chaste, encore sereine et spontanée, de cet âge bienheureux où la vie craint
de nous effleurer, où ni devoir ni responsabilité ne se hasardent à mettre la
main sur nous, où il nous est permis de voir, d’entendre, de rire, de nous
étonner et de rêver sans que le monde déjà nous réclame des services… où
l’impatience de ceux que nous voudrions pourtant aimer n’exige pas encore
de nous des marques prématurées de notre aptitude à rendre ces services…
Hélas ! Avant peu, tout va s’abattre sur nous comme une masse brute pour
nous violenter, nous dresser, nous mater, nous diminuer, nous pervertir…
De grandes choses s’accomplirent tandis que Hanno jouait. La guerre
éclata, la victoire hésita et se décida ; la ville natale de Hanno
Buddenbrook, qui avait eu la sagesse de se ranger aux côtés de la Prusse, ne
regardait pas sans satisfaction la riche cité de Francfort, contrainte de payer
sa foi en l’Autriche de la perte de ses libertés[35]. Cependant, par la faillite
d’une importante maison de Francfort, en juillet, immédiatement avant
l’armistice, la firme Johann Buddenbrook perdait d’un seul coup la somme
de vingt mille thalers.
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