Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 34 sur 98

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Les Buddenbrook

Quatrième Partie

 

CHAPITRE PREMIER

 

Le 30 avril 1846

 

Ma chère maman,

 

Merci mille fois de ta bonne lettre, dans laquelle tu m’annonces les

fiançailles d’Armgard von Schilling avec M. von Maiboom, de Pöppenrade.

Armgard elle-même m’a adressé un faire-part (très distingué, avec un filet

or) et m’a écrit aussi une lettre. Elle a l’air enchantée de son fiancé. C’est,

paraît-il, un homme superbe et très distingué. Comme elle doit être

heureuse ! Tout le monde se marie ! J’ai reçu également un faire-part de

Munich : Eva Evers épouse un directeur de brasserie.

Maintenant, il faut que je te demande une chose, chère maman : pourquoi

n’avons-vous pas encore eu la visite de M. le consul Buddenbrook et de

madame ? Attendez-vous peut-être une invitation en règle de Grünlich ? Ce

n’est pas nécessaire, car il n’y songe pas le moins du monde, je crois, et

quand je le lui rappelle, il me dit : « Oui, oui, mon enfant. Ton père a autre

chose à faire. » Ou croyez-vous, peut-être, que vous me dérangeriez ? Ah !

non, pas du tout. Ou pensez-vous que votre visite me donnera la nostalgie

de la maison ? Dieu du ciel ! Je suis une femme très raisonnable. Je vis en

plein dans la réalité. J’ai mûri.

Je viens d’aller prendre le café chez Mme Käselau, tout à côté ; ce sont

des personnes fort agréables ; de même nos voisins de gauche, les

Gussmann (nos maisons sont assez distantes l’une de l’autre) sont des gens

très sociables. Nous avons deux bons amis, tous deux habitent aussi notre

banlieue : le docteur Klaassen (dont je te parlerai tout à l’heure) et le

banquier Kesselmeyer, l’ami intime de Grünlich. Tu ne peux t’imaginer

combien ce vieux monsieur est comique ! Il a des favoris blancs coupés

court et de fins cheveux poivre et sel sur la tête, on dirait un duvet qui

voltige au moindre souffle. Comme il a des mouvements de tête bizarres et qu’il est assez bavard, je l’appelle toujours « la pie », mais Grünlich me le

défend, il dit que la pie est voleuse et que M. Kesselmeyer est un homme

d’honneur. En marchant, il se penche en avant et fauche l’air avec ses bras.

Son duvet ne couvre que la moitié de sa tête par-derrière et l’on voit au-

dessous sa nuque toute rouge et crevassée. Il est du caractère le plus jovial.

Parfois, il me tapote la joue et me dit : « Quelle bonne petite femme !

Quelle bénédiction du Ciel pour Grünlich de vous avoir épousée. » Puis, il

sort un binocle (il en a toujours trois sur lui, attachés à de longs cordons qui

s’emmêlent sans cesse sur son gilet blanc), l’ajuste sur son nez qu’il fronce

fort, et me regarde si gaiement, la bouche ouverte, que j’éclate de rire à son

nez. Mais il ne s’en fâche pas. Quant à Grünlich, il est très occupé ; il se

rend en ville dès le matin, dans notre petite voiture jaune, et souvent ne

rentre que très tard à la maison. Parfois, il s’assied à côté de moi pour lire

son journal.

Quand nous allons en soirée, par exemple chez Kesselmeyer ou chez le

consul Goudstikker, sur le quai de l’Alster, ou chez le sénateur Bock, dans

la rue de l’Hôtel-de-Ville, nous sommes obligés de louer un fiacre. J’ai

souvent prié Grünlich de nous acheter un coupé, c’est bien nécessaire quand

on habite en dehors de la ville. Il me l’a promis à moitié, mais c’est bizarre,

il n’aime pas aller en soirée avec moi, il me semble, ni me voir causer avec

les gens de la ville. Serait-il jaloux ?

Notre villa, que je t’ai déjà décrite dans le détail, chère maman, est

réellement très jolie et s’est encore embellie dernièrement par l’acquisition

de nouveaux meubles. Tu n’aurais rien à redire au salon qui est au rez-de-

chaussée ; il est tout tendu de soie brune. La salle à manger contiguë est très

joliment lambrissée. Les chaises ont coûté 25 marks chacune. Je me tiens

dans la chambre pensée qui me sert de boudoir. Il y a encore un fumoir qui

sert aussi de salon de jeu. De l’autre côté du couloir, la salle qui occupe

toute l’autre moitié du rez-de-chaussée est maintenant pourvue de stores

jaunes et a grand air. En haut se trouvent les chambres à coucher, la salle de

bains, la penderie et les chambres des domestiques. Nous avons un petit

groom pour la voiture jaune. Je suis assez contente de mes deux bonnes. Je

ne sais pas si elles sont très honnêtes, mais, Dieu merci, je n’ai pas besoin

de regarder à un centime près. En somme, tout fait honneur à notre nom.

Mais maintenant, chère maman, voici le plus important que j’ai réservé

pour la fin. Il y a quelque temps, je me suis sentie mal à l’aise, tu sais ce

que c’est ; je ne me sentais pas très bien portante et pourtant je n’étais pas malade non plus ; à l’occasion, je l’ai dit au docteur Klaassen. C’est un tout

petit homme, avec une grosse tête et un chapeau encore plus grand, juché

dessus. Il appuie toujours sa canne de jonc au pommeau d’ivoire contre sa

barbiche qui est presque vert pâle à force de l’avoir teinte pendant des

années. Si tu l’avais vu ! Il ne m’a pas répondu, a ajusté ses lunettes, cligné

ses petits yeux rouges, hoché la tête et son nez en pomme de terre et s’est

mis à ricaner et à me considérer d’un air si impertinent que je ne savais où

me cacher. Puis, il m’a examinée et m’a dit que tout se présentait

admirablement, que je ferais bien de me mettre à boire de l’eau minérale,

étant peut-être un peu anémique. Oh ! maman, annonce ceci avec des

ménagements à mon bon papa, afin qu’il l’inscrive dans ses papiers de

famille. Sitôt que possible tu recevras d’autres nouvelles.

Mes bien sincères amitiés à papa, à Christian, à Clara, à Thilda, à Ida

Jungmann. J’ai écrit tout dernièrement à Thomas à Amsterdam.

Ta fille affectionnée et obéissante.

 

ANTONIE

 

Le 2 août 1846

 

Mon cher Thomas,

 

J’ai reçu avec joie la lettre où tu me racontes ta rencontre à Amsterdam

avec Christian. Vous avez dû passer ensemble des journées bien joyeuses. Je

n’ai pas encore de nouvelles de la suite du voyage de ton frère, il devait se

rendre en Angleterre par Ostende. Dieu veuille que tout se soit bien passé.

Puisqu’il s’est décidé à abandonner la carrière universitaire, j’espère qu’il

n’est pas trop tard pour que ton frère acquière de solides connaissances

auprès de son chef M. Richardson ; puisse sa carrière commerciale lui

procurer beaucoup de succès et de bénédictions. M. Richardson

(Threadneedle Street) est, comme tu le sais, une relation d’affaires de notre

maison. Je m’estime heureux d’avoir casé mes deux fils dans des maisons

de commerce avec lesquelles nous sommes liés d’amitié. Tu dois dès à

présent en éprouver le bienfait. J’ai appris avec satisfaction que

M. Van der Kellen a, dès ce trimestre, augmenté tes appointements et

t’alloue de petits bénéfices supplémentaires ; je suis persuadé que tu t’es

montré et te montreras digne de cette marque de bienveillance par une

conduite sérieuse.

Avec tout cela, je suis contrarié de savoir que ta santé n’est pas tout à fait

bonne. Ce que tu me dis de ta nervosité me fait songer à ma propre

jeunesse, alors que je travaillais à Anvers et qu’il m’a fallu faire une cure à

Ems. Si tu avais besoin d’une cure de ce genre, mon fils, je suis prêt, cela va

sans dire, à te prêter un concours effectif, bien que, par ces temps de

troubles politiques, je craigne les dépenses de ce genre.

Nous avons cependant fait, ta mère et moi, vers la mi-juin, un voyage à

Hambourg, pour voir ta sœur Tony. Son mari ne nous avait pas invités, mais

il nous a reçus avec la plus grande cordialité et, pendant les deux jours que

nous avons passés chez lui, il nous a consacré tout son temps, il en a même

négligé ses affaires et nous avons eu à peine le temps de faire une visite en

ville aux Duchamps. Antonie en est à son cinquième mois ; son docteur

assure que tout se passera parfaitement bien.

Je voudrais encore te dire avec quel plaisir j’ai appris, par une lettre de

M. Van der Kellen, que tu te faisais apprécier dans le cercle de sa famille.

Tu es à présent, mon fils, arrivé à l’âge où tu peux recueillir les fruits de

l’éducation que tes parents t’ont fait donner. Guide-toi sur moi qui, à ton

âge, à Bergen comme à Anvers, ai toujours cherché à me montrer agréable

et obligeant envers les femmes de mes patrons et en ai toujours retiré le plus

grand avantage. En dehors du plaisir et de l’honneur d’être en relation avec

la famille du patron, il est bon de s’assurer dans la personne de sa femme

une avocate et une protectrice pour le cas, peu souhaitable, mais toujours

possible, où l’on commettrait une bévue et où l’on aurait le malheur de ne

pas donner toute satisfaction à son chef.

Quant à tes projets commerciaux pour l’avenir, mon fils, ils me font

plaisir à cause de l’intérêt très vif que tu y portes ; toutefois, je ne les

approuve pas entièrement. Tu pars de ce principe que la vente des produits

originaires des environs de notre ville natale, tels que céréales, colza, peaux,

fourrures, laine, huile, tourteaux, os, etc., est le genre d’affaires le plus

indiqué et le plus sûr, et tu songes, sans négliger tes affaires de

commissions, à te tourner particulièrement vers cette branche de commerce.

À une époque où la concurrence dans ce domaine était encore très faible

(aujourd’hui elle a considérablement augmenté), cette idée m’a aussi

occupé, et dans la mesure où je disposais d’un peu de place et d’occasions

favorables, j’ai même tenté quelques expériences dans ce sens. Mon voyage

en Angleterre avait essentiellement pour but de m’assurer des relations

commerciales dans ce pays. J’ai été jusqu’en Écosse à cette fin, et j’y ai fait plus d’une connaissance utile, mais j’ai reconnu bientôt le caractère

dangereux inhérent aux affaires d’exportation, c’est pourquoi je n’y ai pas

donné suite, d’autant plus que je me souvenais toujours de cette

recommandation de mon aïeul, le fondateur de notre maison de commerce :

« Mon fils, consacre avec joye le jour aux affaires, mais non point à celles

qui, la nuit, troubleroient ton sommeil. »

Je compte observer religieusement cette maxime jusqu’à la fin de ma

carrière, bien que, parfois, il me vienne des doutes en face de gens qui, sans

s’embarrasser de tels principes, paraissent mieux réussir. Je pense à Strunck

et Hagenström, qui sont en plein accroissement, tandis que nos affaires

continuent à aller bien doucement. Tu sais que la maison n’a pas prospéré

depuis la réduction survenue à la mort de ton grand-père, et je prie Dieu de

pouvoir te laisser les affaires au moins dans l’état où elles sont aujourd’hui.

J’ai en M. Marcus, le fondé de pouvoir, un auxiliaire expérimenté et

circonspect. Si seulement la famille de ta mère voulait garder un peu mieux

ses écus ! Cet héritage sera pour nous d’une telle importance !

Je suis surchargé de travaux pour mon commerce et pour la ville. Je suis

le doyen du Conseil de la ligue des Navigateurs de Bergen, et l’on m’a élu

successivement député de la ville à la commission de contrôle et à l’hospice

Sainte-Anne.

Ta mère, Clara et Clothilde t’envoient leurs bien sincères amitiés.

Plusieurs de ces messieurs m’ont chargé de te dire le bonjour : les sénateurs

Möllendorpf et le docteur Œverdieck, le consul Kistenmaker, le courtier

Gosch, E.F. Köppen ainsi qu’au bureau M. Marcus et les capitaines Kloot et

Klötermann. Que la bénédiction de Dieu t’accompagne, mon fils ! Travaille,

prie et épargne.

Bien affectueusement.

 

Ton père dévoué

 

Le 8 octobre 1846

 

Chers et très honorés parents,

 

Le soussigné se voit dans l’agréable situation de vous informer de

l’heureux accouchement de votre fille Antonie, mon épouse bien-aimée,

survenu il y a une demi-heure. Suivant la volonté de Dieu, c’est une fille, et

je ne trouve pas de paroles pour exprimer mon émotion et ma joie. La santé de la jeune mère ainsi que celle de l’enfant sont excellentes, et le docteur