Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 33 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre XV

Antoine, Line, Trina, Sophie firent leurs adieux à m’ame Grünlich. On

était en train de fermer la portière lorsque Tony fut saisie d’une émotion

soudaine. Malgré les embarras qui s’ensuivirent, elle défit la couverture de

voyage qui l’entourait, descendit, sans aucun égard, par-dessus les genoux

de M. Grünlich qui commençait à grommeler et embrassa son père avec

passion.

— Au revoir, mon papa… mon bon papa !

Ensuite elle chuchota tout doucement :

— Es-tu content de moi ?

Le consul, un instant, la serra silencieusement contre lui ; puis il l’écarta

un tout petit peu et secoua ses deux mains avec une énergie où il mettait

toute son âme…

Le moment était venu. La portière battit, le cocher fit claquer sa langue,

les chevaux s’ébranlèrent dans un cliquetis de glaces et Mme Buddenbrook

laissa flotter au vent son petit mouchoir de batiste, jusqu’à ce que la voiture

qui descendait la rue avec fracas eût commencé à disparaître dans la brume

chargée de neige.

Le consul se tenait, pensif, auprès de sa femme qui, d’un geste gracieux,

serra sa pèlerine de fourrure autour de ses épaules.

— Elle s’en va, Bethsy…

— Oui, Jean, c’est la première qui s’en va. Crois-tu qu’elle sera heureuse

avec lui ?

— Ah ! Bethsy, elle est satisfaite d’elle-même ; n’est-ce pas le bonheur le

plus sûr qu’il nous soit donné d’atteindre sur cette terre ?

Et ils s’en revinrent vers leurs hôtes.

 

CHAPITRE XV

 

Thomas Buddenbrook descendit la Mengstrasse jusqu’au

« Fünfhausen ». Il évita de faire le tour par la Grand-Rue, pour ne pas avoir

à tirer continuellement son chapeau devant les nombreuses connaissances

qu’il ne manquerait pas d’y rencontrer.

Comme replié sur lui-même, les deux mains dans les vastes poches de

son douillet manteau gris sombre à collet, il marchait sur la neige durcie par

le gel où s’allumaient des éclairs de cristal et qui craquait sous ses bottines.

Il s’en allait vaquer à des affaires confidentielles que nul ne

soupçonnait… Le ciel d’un bleu froid étincelait ; l’air était frais, âpre et

tonifiant ; par cinq degrés de froid, il faisait un temps calme, dur, clair et

serein. Un jour de février sans pareil.

Thomas descendit le Fünfhausen, traversa la Bäckergrube et parvint, par

une étroite rue transversale, à la Fischergrube.

Il s’avança de quelques pas dans cette rue qui, orientée comme la

Mengstrasse, descendait en pente raide vers la Trave, jusqu’à ce qu’il se

trouvât devant une petite maison ; c’était un magasin de fleuriste des plus

modestes, à porte étroite et à pauvre devanture, où voisinaient, sur une

tablette de verre, quelques pots de plantes bulbeuses.

Il entra, ce qui fit japper comme un roquet vigilant la sonnette qui

surmontait la porte. À l’intérieur, devant le comptoir, une petite dame

corpulente et vieillotte, enveloppée d’un châle turc, conversait avec la jeune

vendeuse. Elle faisait son choix parmi quelques vases de fleurs et

examinait, reniflait, critiquait et bavardait avec une telle volubilité qu’elle

était sans cesse obligée de s’essuyer la bouche avec son mouchoir.

Thomas Buddenbrook la salua poliment et se retira à l’écart… C’était

une parente pauvre des Langhals, une vieille fille prévenante, mais fort

bavarde, qui portait le nom d’une des meilleures familles, sans cependant en

faire partie, qui n’était pas invitée aux dîners de cérémonie et aux bals, mais

seulement à prendre le café dans l’intimité, et que, sauf de rares exceptions,

tout le monde appelait « tante Lotte ».

Tenant dans ses bras un pot de fleurs enveloppé de papier de soie, elle se

dirigea vers la porte et Thomas, après l’avoir saluée encore une fois, dit à

haute voix à l’employée :

— Donnez-moi… quelques roses, je vous prie… Oui, n’importe

lesquelles. La France… si vous voulez…

Puis, lorsque tante Lotte, ayant fermé la porte derrière elle, eut disparu, il

ajouta plus bas :

— Allons, pose vite ça, Anna… Bonjour, petite Anna ! Oui, aujourd’hui,

c’est le cœur bien lourd que je suis venu.

Anna portait un tablier blanc par-dessus sa modeste robe noire. Elle était

merveilleusement jolie, délicate comme une gazelle, avec quelque chose du

type malais : des pommettes un peu saillantes, des yeux noirs allongés

pleins d’un éclat languissant, un teint mat et bistré qui n’avait pas son pareil

à la ronde.

Ses mains, pareillement colorées, étaient étroites et, pour une

travailleuse, d’une beauté extraordinaire.

Elle se dirigea derrière le comptoir, vers l’angle de droite du petit

magasin où l’on ne pouvait être vu à travers la vitrine.

Thomas, de l’autre côté de la table, la suivit et, se penchant par-dessus,

lui baisa les lèvres et les yeux.

— Tu es glacé, pauvre petit !

— Cinq degrés… dit Tom. Je ne m’en suis pas aperçu, je marchais si

tristement…

Il s’assit sur le comptoir, garda la main de la jeune fille dans la sienne et

poursuivit :

— Oui, entends-tu, Anna ? Aujourd’hui, il nous faudra être très

raisonnables. Le moment est venu.

— Ah ! Seigneur… gémit-elle, portant son tablier à son visage, tremblant

de crainte et de chagrin…

— Il fallait bien en venir là, un jour, Anna… Allons, ne pleure pas !

Nous avions promis d’être raisonnables, n’est-ce pas ? Qu’y faire ? Il faut

en passer par là.

— Quand ?… demanda Anna dans un sanglot.

— Après-demain.

— Ah ! Dieu… pourquoi après-demain ? Une semaine encore… je t’en

prie !… cinq jours !…

— Impossible, Anna chérie. Tout est décidé et arrangé… On m’attend à

Amsterdam… Je ne pourrais même pas rester un jour de plus, malgré tout

mon désir !

— Et c’est terriblement loin !…

— Amsterdam ? Bah ! Pas tellement. Et l’on peut toujours penser l’un à

l’autre, dis ? D’ailleurs, j’écrirai ! Écoute, j’écrirai dès mon arrivée…

— Te rappelles-tu, dit-elle, il y a un an et demi ? Le concours de tir ?…

Il l’interrompit, ravi…

— Mon Dieu, oui, un an et demi !… Je t’ai prise pour une Italienne… Je

t’ai acheté un œillet et l’ai passé à ma boutonnière. Je l’ai encore… Je

l’emporterai à Amsterdam… Quelle poussière et quelle chaleur sur ce

pré !…

— Oui, tu es allé me chercher un verre de limonade dans la baraque à

côté… Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui ! Cela sentait la

friture et la foule…

— Mais c’était beau quand même ! Et n’avons-nous pas lu tout de suite

dans les yeux l’un de l’autre ce qui nous attendait ?

— Et tu voulais monter avec moi sur les chevaux de bois… mais ce

n’était pas possible, il me fallait vendre mes fleurs ! La patronne aurait

grondé !

— Non, cela n’était pas possible, Anna ; je le comprends parfaitement.

Elle dit doucement :

— Et c’est la seule chose que je t’aie jamais refusée.

Il la baisa de nouveau sur les lèvres et sur les yeux.

— Adieu, ma chère, ma bonne petite Anna !… Oui, il faut bien

commencer à nous dire adieu !

— Ah ! mais tu reviendras bien demain, encore une fois ?

— Oui, certainement, à cette heure-ci. Et après-demain aussi, de grand

matin, si j’arrive à m’échapper… Maintenant, laisse-moi te dire une chose,

Anna… je vais m’en aller assez loin, oui, c’est tout de même bien loin,

Amsterdam… et je te laisse ici, toi. Mais ne te galvaude pas, entends-tu,

Anna ?… Car jusqu’à présent, tu ne t’es pas galvaudée, je te l’affirme !

Elle pleurait dans son tablier qu’elle tenait de sa main libre devant son

visage.

— Et toi ? et toi ?…

— Dieu seul sait, Anna, comment tourneront les choses ! On ne reste pas

toujours jeune… tu es une fille intelligente, tu n’as jamais parlé de mariage

et d’autres choses de ce genre…

— Non, Dieu me garde… d’exiger cela de toi…

— On est porté par les événements, vois-tu… Si je vis, c’est moi qui

hériterai de la maison, je ferai un bon parti… oui, je suis sincère vis-à-vis de

toi en te quittant… Et toi de même… ainsi, les choses iront leur train… Je

te souhaite tout le bonheur possible, ma chère, ma bonne petite Anna ! Mais

reste sage, entends-tu ?… Car jusqu’à présent tu es restée sage, je te

l’affirme.

Il faisait chaud. Un parfum mouillé de terre et de fleurs flottait dans la

petite boutique.

Dehors, le soleil d’hiver s’apprêtait déjà à disparaître.

Au-delà du fleuve, un dernier rayon d’un rose tendre, pâle et pur, colorait

le ciel comme une délicate porcelaine. Le menton enfoncé dans le col relevé

de leur manteau, les gens passaient à pas pressés devant la vitrine et ne devinaient rien de ces deux êtres qui, dans l’angle du petit magasin, se

disaient adieu parmi les fleurs.

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