Les Buddenbrook
Chapitre III
Et, se levant :
— Tu dois avoir raison, Tom. D’ailleurs, comme je le disais tout à
l’heure, je ne veux point te faire violence ; c’est à toi de savoir ce qu’il
convient de prendre ou de laisser. Et là-dessus, plus un mot. L’essentiel,
c’est que tu croies à la pureté de mes intentions ! Entendu, bonne nuit,
Tom !… Non, attends : je vais d’abord embrasser ton petit Hanno et dire
bonsoir à cette bonne Ida, puis je reviendrai jeter un coup d’œil ici…
Et, sur ce, elle sortit.
CHAPITRE III
Elle gravit l’escalier du deuxième étage, laissa le balcon à sa droite,
longea la balustrade blanc et or de la galerie, traversa une antichambre dont
l’entrée sur le corridor était ouverte et qui, sur la gauche, communiquait par
une autre issue avec le cabinet de toilette du sénateur. Puis, tournant avec
précaution le bouton de la porte d’en face, elle entra.
C’était une pièce extrêmement spacieuse, aux fenêtres drapées de
rideaux à grosses fleurs. À l’exception d’une grande estampe suspendue au-
dessus du lit de M lle Jungmann et représentant, dans un cadre de bois noir,
Giacomo Meyerbeer entouré des héros de ses opéras, il n’y avait sur les
murs un peu nus qu’un certain nombre de lithographies anglaises en
couleur, fixées par des épingles à la tapisserie claire : babys à cheveux
jaunes et en robes rouges. Ida Jungmann, assise près de la grande table à
coulisses au milieu de la chambre, reprisait les chaussettes de Hanno. La
fidèle Prussienne avait maintenant atteint la cinquantaine, mais, bien qu’elle
eût grisonné de bonne heure, ses bandeaux lisses, loin de blanchir,
s’obstinaient à rester poivre et sel, et elle gardait le même port raide, la
même forte ossature et la même vigueur, les mêmes yeux vifs, clairs et
infatigables, que vingt ans auparavant.
— Bonsoir, Ida, bonne créature, dit Mme Permaneder d’une voix
assourdie mais joyeuse, car la petite histoire de son frère l’avait mise de fort
bonne humeur. Comment vas-tu, vieux meuble que tu es ?
— Eh !… Eh ! Tonyette ? Meuble, ma fillette ? Encore là, si tard ?
— Oui, j’étais chez mon frère pour des affaires qui ne souffraient aucun
délai… Malheureusement les choses n’ont pas marché. Dort-il ? demanda-t-
elle, désignant du menton le petit lit placé contre la cloison de gauche et dont le chevet voilé de vert touchait à la haute porte qui menait à la
chambre du sénateur et de sa femme.
— Chut ! fit Ida. Il dort, oui.
Alors, Mme Permaneder s’avança sur la pointe des pieds vers le petit lit,
souleva précautionneusement les rideaux et se pencha, le regard attentif, sur
le visage de son neveu endormi.
Le petit Johann Buddenbrook était couché sur le dos, mais il tournait
vers la pièce son mignon visage encadré de longs cheveux châtains et, le
nez dans l’oreiller, il respirait avec un bruit léger. Ses mains, dont les doigts
sortaient à peine de la manche, infiniment trop longue et trop ample, de la
chemise de nuit, reposaient, l’une sur sa poitrine, l’autre à côté de lui, sur la
courtepointe. Et parfois les doigts recourbés tressaillaient doucement, les
lèvres entrouvertes frémissaient, elles aussi, imperceptiblement, comme si
des paroles voulaient s’y dessiner. Par instants, de bas en haut de ce petit
visage, montait quelque chose de douloureux : un tremblement du menton
qui gagnait la bouche, faisait palpiter les narines délicates et mettait en
mouvement les muscles du front étroit… Les longs cils ne parvenaient pas à
voiler les ombres bleuâtres au coin des yeux.
— Il rêve, dit Mme Permaneder, émue.
Puis elle se pencha sur l’enfant, baisa délicatement sa joue chaude de
sommeil, arrangea avec soin le rideau et revint vers la table où Ida, dans la
lumière jaune de la lampe, glissait la boule à repriser dans un nouveau bas,
examinait le trou et commençait à le stopper.
— Tu reprises, Ida ? Que c’est drôle ! Je ne t’ai pour ainsi dire jamais
vue autrement.
— Oui, oui, Tonyette, que ne déchirerait-il pas, ce petit, depuis qu’il va
en classe !
— C’est pourtant un enfant si doux, si tranquille !
— Oui, oui, mais quand même !
— Y va-t-il volontiers, à l’école ?
— Non, non, Tonyette ! Il aurait bien préféré travailler encore avec moi.
Et moi aussi, ma fillette, je l’aurais bien souhaité ; ces messieurs ne le
connaissent pas depuis toujours, comme moi, et ils ne savent pas non plus
s’y prendre pour le faire étudier… Il se concentre difficilement et il se
fatigue vite…
— Le pauvret ! A-t-il déjà été battu ?
— Oh ! non, grand Dieu ! Ils n’auraient pas cette cruauté ! Le petit n’a
qu’à les regarder…
— Que s’est-il passé, en somme, lorsqu’il y est allé pour la première
fois ? A-t-il pleuré ?
— Oui, il a pleuré. Il pleure si facilement… sans bruit… en dedans. Puis
il s’est cramponné à la redingote de M. Thomas en le suppliant de rester
avec lui…
— Alors, c’est mon frère qui l’a accompagné ?… Un bien mauvais
moment à passer, Ida, crois-moi. Ah ! il me semble encore que c’était hier !
Je hurlais, je te l’assure, je hurlais comme un chien à la chaîne. C’était
horrible ! Et pourquoi ? Pour avoir été trop choyée à la maison, juste
comme Hanno. Les enfants de bonne famille pleuraient tous, je l’ai
remarqué tout de suite, tandis que les autres le prenaient gaiement,
ouvraient de grands yeux à nous voir comme ça et ricanaient… Dieu ! que
lui arrive-t-il donc, Ida ?…
Elle n’acheva pas son geste et se retourna, saisie d’effroi, vers le petit lit
d’où un cri était venu interrompre leur bavardage, cri d’angoisse, aussitôt
répété avec une expression de tourment, d’épouvante plus intense encore,
pour rejaillir, trois, quatre, cinq fois coup sur coup…
« Oh ! oh ! oh ! » C’était une protestation où il entrait de la terreur, de la
révolte, du désespoir, et qui était lancée de toute évidence contre quelque
chose d’horrible en train de s’accomplir…
En un clin d’œil, le petit Johann fut debout sur son lit et tandis qu’il
balbutiait des paroles incompréhensibles, ses yeux dilatés, d’un brun d’or si
étrange, regardaient fixement, sans rien percevoir de la réalité, un monde
totalement inconnu…
— Rien, expliqua Ida, un cauchemar. Oh ! c’est bien pis encore,
quelquefois.
Sans s’émouvoir, elle déposa son travail, se dirigea vers Hanno de son
pas allongé et lourd et, lui parlant d’une voix grave et apaisante, lui borda la
couverture.
— Ah ! un cauchemar… répéta Mme Permaneder. Est-il éveillé
maintenant ?
Non, Hanno n’était pas éveillé, en dépit de ses yeux largement ouverts et
fixes, de ses lèvres toujours frémissantes…
— Qu’est-ce qu’il y a ? Voyons… voyons… à présent il faut cesser de
babiller. Que dis-tu ? demanda Ida.
Mme Permaneder s’approcha, elle aussi, pour prêter l’oreille à ces
murmures, à ces balbutiements inquiets.
— Je veux… aller dans… mon petit jardin, faisait Hanno, la langue
épaisse, je veux arroser mes tulipes…
— Il récite ses poésies, expliqua Ida en hochant la tête. Allons, allons !
En voilà assez, dors maintenant, mon petit !…
— Et il y a… un petit bossu… qui se met à éternuer… poursuivit Hanno
avec un soupir.
Soudain, sa physionomie changea d’expression, ses yeux se fermèrent à
demi, sa tête roula sur l’oreiller et il ajouta d’une voix étouffée,
douloureuse :
Au ciel la lune luit,
Les petits enfants pleurent,
La cloche sonne minuit,
Que Dieu assiste ceux qui meurent !…
Puis il eut un profond sanglot, des larmes jaillirent entre ses cils,
roulèrent lentement le long de ses joues… et il se réveilla. Il embrassa Ida,
promena autour de lui un regard mouillé, bredouilla, apaisé, quelque chose
à l’adresse de « tante Tony », changea de position dans son lit et se
rendormit.
— Étrange ! dit Mme Permaneder, tandis qu’Ida se rasseyait auprès de la
table. De quelles poésies s’agit-il là, Ida ?
— Elles se trouvent dans son livre de lectures, répondit Mlle Jungmann,
et on lit au-dessous : « Le Cor magique du page[38]. » Elles sont curieuses…
Il avait à les apprendre, ces jours-ci, et il a beaucoup parlé de celle du petit
bonhomme. La connais-tu ?… Elle est vraiment horrifiante. Cet avorton de
bossu est partout à la fois : il casse la marmite, mange la marmelade, vole le
bois, arrête le rouet, se moque du monde et, pour comble, vous demande
encore de ne point l’oublier dans vos prières ! Oui, il a certainement jeté un
sort au petit et ça le travaille jour et nuit. Sais-tu ce qu’il en a dit ? Il m’a dit
deux ou trois fois.
« — N’est-ce pas, Ida, ce n’est pas par méchanceté qu’il fait cela, ce
n’est pas par méchanceté ?… C’est parce qu’il a du chagrin, et après il en a
encore bien plus. Si l’on prie pour lui il ne le fera plus.
« Ce soir encore, quand sa maman lui a dit bonne nuit avant d’aller au
concert, il lui a demandé s’il devait prier lui aussi pour le petit bossu…
— Et l’a-t-il vraiment fait ?
— Pas à haute voix, mais probablement en son for intérieur. Quant à
l’autre poésie, L’Horloge de la nourrice, il n’en a pas soufflé mot, il n’a fait
qu’en pleurer. Il pleure si facilement, ce petit, et ça n’en finit pas…
— Mais en quoi donc est-elle si triste ?
— Le sais-je, moi ! Il n’a jamais pu réciter plus loin que le
commencement du passage qui le faisait sangloter si fort, tout endormi ;
plus tard il a encore versé des larmes sur le charretier qui, dès trois heures,
doit abandonner sa couche.
Mme Permaneder eut un rire ému, puis son visage devint grave.
— Écoute-moi, Ida, il n’est pas bon, je ne trouve pas bon qu’il soit
impressionnable à ce point. Le charretier se lève à trois heures, mais, mon
Dieu, il n’est pas charretier pour rien ! Cet enfant est porté, autant que je le
connais, à regarder toutes choses avec une pénétration excessive et à les
prendre trop à cœur… Ça le mine, crois-moi. Il faudrait, une bonne fois, en
parler sérieusement à Grabow… Mais voilà justement la difficulté,
poursuivit-elle, croisant les bras, penchant la tête de côté et martelant avec
impatience le sol avec la pointe de son pied. Grabow vieillit et, de plus, bien
qu’il soit un cœur excellent, un homme de bien, le meilleur des êtres, je ne
fais pas très grand cas de lui en tant que médecin. Dieu me pardonne, Ida, si
je le juge mal ! Par exemple, la nervosité de Hanno, ses sursauts dans la
nuit, ses cauchemars, Grabow ne les ignore pas, et tout ce qu’il trouve à
dire, c’est un nom latin, pavor nocturnus. Voilà qui nous en apprend long,
mon Dieu !… Oui, c’est un homme charmant, un ami sûr de la famille, tout
ce que l’on voudra, mais un flambeau de la science, jamais de la vie ! Un
homme de valeur a une autre allure et montre, dès sa jeunesse, s’il a
quelque chose dans le ventre. Grabow a vécu, lui aussi, les journées de 48,
et il était jeune alors ; mais penses-tu qu’il se soit jamais ému pour la
liberté, la justice, l’abolition des privilèges et de l’arbitraire ? C’est un
savant, mais je suis persuadée que les révoltantes lois fédérales contre les
universités et la presse l’ont laissé, en leur temps, totalement froid. Jamais il
ne s’est emballé, jamais il n’a cassé quoi que ce soit. Il a toujours gardé
cette longue figure débonnaire, il a continué à vous ordonner une aile de
pigeon, un échaudé, ou, si le cas est grave, une cuillerée de sirop de
guimauve… Bonne nuit, Ida… Oh ! oui, il y a, je crois, des médecins d’une
tout autre valeur !… Quel dommage que je ne puisse plus voir Gerda !…
Oui, merci, il y a encore de la lumière dans le corridor… Bonne nuit !