Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 42 sur 98

Pages du PDF

Les Buddenbrook

Chapitre IX

Le consul, debout, la poignée de la porte en main, était livide. Une sueur

froide lui coulait le long du dos. Dans cette petite chambre, éclairée par une

lumière vacillante, se trouvait-il donc seul avec un escroc et un singe fou de

méchanceté ?

— Monsieur, je méprise vos paroles, dit-il d’une voix mal assurée. Je

méprise vos folles calomnies, d’autant plus qu’elles m’atteignent… moi,

qui ai étourdiment précipité ma fille dans le malheur. J’ai pris des

renseignements sur mon gendre… le reste était la volonté de Dieu !

Il se retourna, il ne voulait plus rien entendre, il ouvrit la porte. Mais

M. Kesselmeyer lui cria encore :

— Ah ! ah ! des renseignements ? Auprès de qui ? De Bock ? de

Goudstikker ? de Petersen ? de Massmann et Timm ? Mais ils étaient tous

engagés dans l’affaire ! Ils étaient tous terriblement engagés ! Ils étaient

tous très contents de se mettre à couvert par ce mariage…

Le consul claqua la porte derrière lui.

 

CHAPITRE IX

 

Dans la salle à manger, Dora, la cuisinière, personne d’une honnêteté

douteuse, vaquait à son travail.

— Prie Mme Grünlich de descendre, ordonna le consul.

« Prépare-toi, mon enfant, dit-il à Tony qui entrait.

Il passa avec elle dans le salon.

— Prépare-toi en toute hâte et fais en sorte qu’Erika soit prête pour le

voyage. Nous allons nous rendre en ville. Nous coucherons à l’hôtel et

demain nous retournerons chez nous.

— Oui, papa, dit Tony.

Son visage était rouge, bouleversé et inquiet. Elle porta la main à son

corsage, fit quelques gestes inutiles et rapides, sans savoir par où elle devait

commencer ses préparatifs et incapable encore de bien croire à la réalité de

l’événement.

— Que faut-il emporter, papa ? demanda-t-elle, craintive et émue. Tout ?

toutes les robes ? une ou deux malles ? Est-ce que Grünlich fait vraiment

faillite ? Oh ! mon Dieu ! Mais j’ai le droit d’emporter mes bijoux ! Papa, il

faut renvoyer les bonnes… Je ne peux pas leur payer leurs gages. Grünlich

devait me donner l’argent pour le ménage aujourd’hui ou demain…

— Laisse cela, mon enfant. On réglera ces choses-là ici. Prends

seulement l’indispensable, une malle… une petite. On te renverra tes

affaires après. Dépêche-toi, entends-tu ? Nous avons…

À cet instant, les draperies s’écartèrent et M. Grünlich entra dans le

salon. À pas rapides, les bras étendus, la tête penchée de côté, dans

l’attitude d’un homme qui veut dire : « Me voici. Tue-moi, si tu veux ! », il

se précipita au-devant de sa femme et tomba à deux genoux devant elle. Sa

vue éveillait la pitié. Ses favoris blond doré étaient défrisés, sa redingote

fripée, sa cravate de travers, son col couvert et sur son front perlaient de

petites gouttes de sueur.

— Antonie, dit-il, regarde-moi… As-tu un cœur ? un cœur sensible ?…

Écoute-moi. Tu vois devant toi un homme ruiné, anéanti, si… qui mourra

de chagrin si tu dédaignes son amour ! Me voici à tes pieds… peux-tu te

résoudre à me dire : « Je te déteste, je te quitte ? »

Tony pleurait. C’était exactement la même scène qu’autrefois, dans le

salon des paysages. Elle voyait à nouveau ce visage altéré par l’angoisse,

ces yeux suppliants, levés vers elle, et de nouveau elle voyait avec

étonnement et émotion que cette angoisse, que ces supplications étaient

sincères et vraies.

— Lève-toi, Grünlich, dit-elle en sanglotant. Je t’en prie, lève-toi.

Et elle essaya de le soulever par les épaules.

— Je ne te déteste pas ! Comment peux-tu dire une chose semblable ?…

Sans savoir ce qu’elle devait ajouter encore, elle se tourna, désemparée,

vers son père. Le consul lui prit la main, s’inclina devant son gendre et se

dirigea avec elle vers la porte du couloir.

— Tu pars ? s’écria M. Grünlich, et il bondit sur ses pieds.

— Je vous ai déjà expliqué, dit le consul, que j’ai le devoir de ne pas

abandonner mon enfant innocente dans le malheur, et j’ajoute que vous ne

le pouvez pas non plus. Non, monsieur. Vous avez dilapidé le bien de ma

fille. Et remerciez votre Créateur, qui a gardé le cœur de cette enfant si pur,

si innocent qu’elle peut se séparer de vous sans dégoût ! Adieu !

Mais ici, M. Grünlich perdit la tête. Il aurait pu parler d’une courte

séparation, d’un retour et d’une nouvelle vie, et ainsi peut-être sauver

l’héritage, mais il était au bout de sa réflexion, de son activité, de son

ingéniosité. Il aurait pu prendre le grand plat en bronze incassable placé sur

la console, mais il prit le vase fragile en porcelaine fleurie qui se trouvait

tout à côté, le jeta à terre, de sorte qu’il se brisa en mille morceaux.