Les Buddenbrook
Chapitre III
— Bien, pars pour Londres, dit-il tout simplement.
Et, sans se retourner, même à demi, vers Christian, il le laissa derrière lui
et prit le chemin du petit salon.
Mais Christian le suivit. Il s’avança vers Gerda restée seule à sa lecture
et lui tendit la main.
— Bonne nuit, Gerda. Oui, Gerda, je m’en retourne donc incessamment
à Londres. Étrange, comme l’on est ballotté de-ci de-là. Et maintenant, me
voilà rejeté dans l’incertain, vois-tu, dans cette grande ville où, à chaque
troisième pas, on rencontre une aventure et où l’on peut être mêlé à tant
d’événements. Drôle de sensation… La connais-tu ? C’est ici qu’on
l’éprouve, là, au creux de l’estomac… tout à fait bizarre…
CHAPITRE III
James Möllendorpf, le doyen des sénateurs-négociants, mourut d’une
manière grotesque et terrifiante. Ce vieillard diabétique avait à tel point
perdu l’instinct de conservation que, pendant les dernières années de sa vie,
il se laissa aller à une passion grandissante pour les gâteaux et les tartes. Le
docteur Grabow, qui était aussi le médecin des Möllendorpf, avait protesté
avec toute l’énergie dont il était capable, et la famille inquiète, usant d’une
douce autorité, avait supprimé à son chef les pâtisseries sucrées. Qu’avait
fait alors le sénateur ? Sa déchéance mentale l’avait conduit à louer, dans
une rue indigne de sa situation, la Petite Gröpelgrube, la rue du Rempart ou
l’Engelswisch, une chambre, un réduit, un véritable trou qu’il gagnait
subrepticement pour s’y gaver de gâteaux… Et c’est là qu’on retrouva le
défunt, la bouche pleine encore de gâteau à demi mâché, dont les restes
souillaient son habit et gisaient répandus sur une misérable table. Une
apoplexie foudroyante avait abrégé les lenteurs de la décrépitude.
Les détails répugnants de cette mort furent, dans la mesure du possible,
tenus cachés par la famille ; ils ne s’en répandirent pas moins en ville avec
une rapidité stupéfiante et alimentèrent les conversations à la Bourse, au
cercle, à l’Harmonie, dans les bureaux, au conseil des notables, dans les
bals, les dîners et les soirées, car l’événement se produisit en février de
l’année 62, et la saison battait son plein. Les amies de Mme Buddenbrook
elles-mêmes, aux « soirées de Jérusalem », s’entretenaient de cette mort
chaque fois que Léa Gerhardt interrompait sa lecture à haute voix. Les petites filles de l’école du dimanche chuchotaient elles aussi à ce sujet,
lorsqu’elles traversaient respectueusement la grande allée des Buddenbrook,
et, dans la Glockengiesserstrasse, M. Stuht en dégustait tous les détails avec
sa femme, qui, on le sait, fréquentait le meilleur monde.
Mais l’intérêt ne pouvait demeurer longtemps attaché au passé. Dès les
premiers bruits qui coururent sur le trépas du vieux conseiller, une grave
question avait surgi… et, lorsque la terre l’eut recouvert, cette question
s’imposa seule à tous les esprits : « Qui lui succédera ? »
Quelle tension ! quelle activité souterraine ! L’étranger venu pour
admirer les curiosités médiévales et les riants environs de la ville n’en
perçoit rien, mais quelle effervescence dans les couches profondes ! Quelle
agitation ! Des opinions foncièrement honorables, saines, pures de tout
scepticisme, éclatent en se heurtant, avec une conviction tonitruante,
s’affrontent et se concilient lentement, lentement… Les passions sont
excitées. L’ambition et la vanité font en silence leur travail de sape. Des
espérances ensevelies tressaillent, se relèvent et retombent au néant. Le
vieux négociant Kurz, de la Bäckergrube, qui, à chaque élection, obtient
trois ou quatre voix, va cette fois encore, assis dans sa demeure, attendre en
tremblant la proclamation du scrutin. Mais cette fois non plus il ne sera pas
élu… Il continuera, son bon visage respirant la droiture et le contentement
de soi, à heurter le trottoir de sa canne, et il descendra au tombeau avec le
chagrin secret de n’avoir pas été sénateur…
Lorsque, le jeudi, chez les Buddenbrook, au cours du dîner de famille,
l’on en vint à commenter la mort de James Möllendorpf, Mme Permaneder,
après quelques formules de regret, se prit à taquiner de la pointe de la
langue sa lèvre supérieure et à couler vers son frère des regards entendus, ce
qui amena les dames Buddenbrook à échanger des coups d’œil d’une
indicible subtilité, puis, de concert, comme sur un ordre, à fermer
hermétiquement, l’espace d’une seconde, les lèvres et les yeux. Un instant,
le consul répondit au sourire d’intelligence de sa sœur, puis il détourna la
conversation. On exprimait ouvertement en ville, il le savait, la pensée que
Tony berçait avec béatitude… Des noms étaient lancés, puis rejetés.
D’autres surgissaient que l’on passait au crible. Henning Kurz, de la
Bäckergrube, était trop vieux ; une force jeune était enfin nécessaire. Le
consul Huneus, le marchand de bois, dont les millions n’auraient pas été
d’un mince poids dans la balance, était constitutionnellement hors de cause,
son frère appartenant au Sénat. Le nom du consul Édouard Kistenmaker, négociant en vins, et celui du consul Hermann Hagenström furent
maintenus sur la liste. Mais, dès le début, un autre les accompagna : celui de
Thomas Buddenbrook. Plus on approchait des élections, plus il était clair
que c’étaient Hermann Hagenström et lui qui réunissaient le plus de
chances.
Indubitablement, Hermann Hagenström avait des partisans et des
admirateurs. Son zèle pour les affaires publiques, la rapidité surprenante
avec laquelle la maison Strunck et Hagenström avait pris de l’essor et de
l’extension, la vie somptueuse du consul, le train qu’il menait et les pâtés de
foie gras dont il déjeunait, ne manquaient point de faire sensation.
Cet homme grand, un peu trop gras, à la barbe rousse taillée court, au nez
un peu trop aplati au-dessus de la lèvre supérieure, cet homme dont le
grand-père était inconnu de tous, même de lui, dont le père, par son mariage
riche mais douteux, restait encore, ou peu s’en fallait, impossible en société,
cet homme qui, allié malgré tout aux Huneus comme aux Möllendorpf,
avait joint et égalé son nom à ceux des cinq ou six familles prépondérantes,
était indéniablement dans la ville une figure très en vue et fort respectée. Ce
qui faisait l’originalité et le charme de sa personne, ce qui le distinguait
avant tout et lui conférait aux yeux de beaucoup une situation de chef,
c’était le fond libéral et tolérant de sa nature. L’élégance, la munificence
avec lesquelles il gagnait et prodiguait l’argent, étaient bien différentes du
travail tenace, patient, réglé par des principes strictement traditionnels, des
négociants, ses concitoyens. Cet homme se dressait ferme et seul, libre de
toutes les entraves de la tradition et de la piété, étranger à tout ce qui est
désuet. Il n’habitait point une de ces antiques maisons patriciennes édifiées
avec une prodigalité inconcevable et où courent, au long d’immenses voûtes
dallées, des galeries laquées de blanc. Le logis qu’il occupait, dans la
Sandstrasse, prolongement de la Grand-Rue, avec sa façade simplement
peinte à l’huile, ses pièces bien distribuées, son ameublement riche, élégant,
confortable, était neuf et exempt de toute recherche. Peu de temps avant la
mort du sénateur, n’était-il pas allé jusqu’à inviter dans cette même maison,
à l’occasion d’une de ses plus grandes soirées, une cantatrice engagée au
théâtre municipal ? Il l’avait fait chanter, après le dîner, devant ses hôtes au
nombre desquels se trouvait son frère, juriste dilettante et bel esprit ; puis il
avait offert à la dame les plus brillants honoraires. Il n’était pas homme à
appuyer au Conseil le vote de crédits importants pour la restauration et
l’entretien des monuments du Moyen Âge. Mais il était patent qu’il avait été le premier, indéniablement le premier de toute la ville, à doter de
l’éclairage au gaz son appartement et ses bureaux. Si le consul Hagenström
conservait quelque tradition, c’était certainement la philosophie large,
avancée, tolérante et libre de préjugés qu’il tenait de son père, le vieil
Hinrich Hagenström, et c’est là-dessus que se fondait l’admiration dont il
était l’objet. Thomas Buddenbrook jouissait d’un tout autre prestige. Il
représentait, par-dessus et au-delà de lui-même, les personnalités inoubliées
et toujours respectées de son père, de son grand-père et de son bisaïeul ;
abstraction faite de ses propres succès dans les affaires et la vie publique, il
était l’héritier d’une réputation civique séculaire. Son avantage essentiel
était, il est vrai, l’aisance, le goût, l’irrésistible amabilité avec lesquels il
portait cette réputation et la mettait en valeur ; et ce qui le distinguait, même
de ses concitoyens plus cultivés que lui, c’était la grande distinction de ses
manières, qui suscitait en toute occasion autant de surprise que de respect.
Le jeudi, chez les Buddenbrook, en présence du consul, on ne s’était
entretenu des élections prochaines que sous la forme de brèves remarques
faites sur un ton indifférent à l’occasion desquelles, discrètement, la vieille
Mme me Elisabeth coulait de côté le regard de ses yeux clairs. M Permaneder,
elle, ne pouvait s’empêcher d’étaler çà et là son étonnante connaissance
d’une Constitution dont elle avait étudié les principes – dans la mesure où
ils se rapportaient aux élections sénatoriales – avec autant de minutie que,
des années auparavant, les articles de la loi sur le divorce. Elle parla ensuite
d’assemblées primaires, de citoyens électeurs et de bulletins de vote, pesa
toutes les éventualités imaginables, cita littéralement et sans broncher le
serment solennel que doivent prêter les électeurs, parla de la « libre
discussion » ouverte, conformément à la Constitution, par chaque
assemblée primaire sur tous les candidats et formula le vif désir d’assister à
celle qui aurait pour objet la personnalité de Hermann Hagenström.
Un instant après, elle se pencha et se mit à dénombrer les noyaux de
prunes dans l’assiette de son frère :
— Gentilhomme, mendiant, docteur, pasteur…
Et, de la pointe du couteau, expédiant prestement dans la petite assiette
un noyau de plus :
— Conseiller ! cria-t-elle.
Après le repas, incapable de se contenir, elle prit le consul par le bras et
l’attira à l’écart, dans l’embrasure d’une fenêtre.
— Grand Dieu, Tom ! si tu étais élu !… Si nos armoiries trouvaient place
à l’hôtel de ville, dans la salle des batailles ?… Je meurs de joie rien que
d’y penser ! Je tombe, je suis morte ! Ah ! ça ne peut manquer…
— Eh ! oui, chère Tony ! Mais un peu plus de tenue et de dignité, si j’ose
t’en prier ! Tu n’en manques pas, d’ordinaire ! Est-ce que je m’en vais, moi,
quémandant par la ville comme Henning Kurz ? Ne sommes-nous pas déjà
quelque chose sans le titre de sénateur ? Que je l’obtienne ou non, tu
continueras à vivre, il faut bien l’espérer !
Et l’agitation, les conférences, les conflits d’opinions allèrent leur train.
Le consul Peter Döhlmann, le noceur, dont le commerce en déconfiture
n’existait plus que de nom, et qui mangeait en déjeuners fins le patrimoine
d’une fille de vingt-sept ans, prenait part à cette effervescence en donnant,
avec force éclats de voix, du « monsieur le sénateur » à son amphitryon,
Thomas Buddenbrook ou Hermann Hagenström, selon les circonstances.
Cependant, Sigismond Gosch, le vieux courtier Gosch, s’en allait comme
un lion rugissant et se faisait fort d’étrangler sur-le-champ quiconque n’était
pas disposé à donner sa voix au consul Buddenbrook :
— Le consul Buddenbrook, messieurs… ah, quel homme ! Je me
trouvais près de son père lorsque, en 48, il maîtrisa d’une seule parole la
populace déchaînée… S’il était une justice ici-bas, son père et même le père
de son père auraient eu déjà leur place au Sénat…
En réalité, ce n’était point tant le consul dont la personnalité embrasait
d’un tel feu l’âme de Gosch, que la jeune Mme Buddenbrook, née
Arnoldsen. Non que le courtier lui eût jamais adressé la parole. Il
n’appartenait pas à la sphère des riches négociants, ne s’asseyait pas à leur
table et n’échangeait point de visites avec eux. Mais, comme on le sait, à
peine Gerda avait-elle fait son apparition dans la ville, que le regard du
ténébreux courtier, toujours en quête d’inédit, l’avait, elle aussi, dépistée.
Avec un infaillible instinct, il avait aussitôt reconnu que cette apparition
était propre à donner un peu plus de prix à son existence terne, et il s’était
fait, corps et âme, l’esclave de celle qu’il connaissait à peine de nom.
Depuis, tel un tigre autour de son dompteur, il tournait en rond par la pensée
autour de cette dame d’une sensibilité suraiguë, d’une extrême réserve, à
qui jamais il n’avait été présenté ; avec ce même air de ronger son frein,
cette même attitude de sournoise humilité qu’il prenait pour tirer devant
elle, dans la rue, sans qu’elle s’y attendît, son chapeau de jésuite… Ce
monde médiocre ne lui offrait pas la moindre possibilité de commettre pour cette femme quelque abominable scélératesse dont le bossu qu’il était,