Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 67 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre III

— Bien, pars pour Londres, dit-il tout simplement.

Et, sans se retourner, même à demi, vers Christian, il le laissa derrière lui

et prit le chemin du petit salon.

Mais Christian le suivit. Il s’avança vers Gerda restée seule à sa lecture

et lui tendit la main.

— Bonne nuit, Gerda. Oui, Gerda, je m’en retourne donc incessamment

à Londres. Étrange, comme l’on est ballotté de-ci de-là. Et maintenant, me

voilà rejeté dans l’incertain, vois-tu, dans cette grande ville où, à chaque

troisième pas, on rencontre une aventure et où l’on peut être mêlé à tant

d’événements. Drôle de sensation… La connais-tu ? C’est ici qu’on

l’éprouve, là, au creux de l’estomac… tout à fait bizarre…

 

CHAPITRE III

 

James Möllendorpf, le doyen des sénateurs-négociants, mourut d’une

manière grotesque et terrifiante. Ce vieillard diabétique avait à tel point

perdu l’instinct de conservation que, pendant les dernières années de sa vie,

il se laissa aller à une passion grandissante pour les gâteaux et les tartes. Le

docteur Grabow, qui était aussi le médecin des Möllendorpf, avait protesté

avec toute l’énergie dont il était capable, et la famille inquiète, usant d’une

douce autorité, avait supprimé à son chef les pâtisseries sucrées. Qu’avait

fait alors le sénateur ? Sa déchéance mentale l’avait conduit à louer, dans

une rue indigne de sa situation, la Petite Gröpelgrube, la rue du Rempart ou

l’Engelswisch, une chambre, un réduit, un véritable trou qu’il gagnait

subrepticement pour s’y gaver de gâteaux… Et c’est là qu’on retrouva le

défunt, la bouche pleine encore de gâteau à demi mâché, dont les restes

souillaient son habit et gisaient répandus sur une misérable table. Une

apoplexie foudroyante avait abrégé les lenteurs de la décrépitude.

Les détails répugnants de cette mort furent, dans la mesure du possible,

tenus cachés par la famille ; ils ne s’en répandirent pas moins en ville avec

une rapidité stupéfiante et alimentèrent les conversations à la Bourse, au

cercle, à l’Harmonie, dans les bureaux, au conseil des notables, dans les

bals, les dîners et les soirées, car l’événement se produisit en février de

l’année 62, et la saison battait son plein. Les amies de Mme Buddenbrook

elles-mêmes, aux « soirées de Jérusalem », s’entretenaient de cette mort

chaque fois que Léa Gerhardt interrompait sa lecture à haute voix. Les petites filles de l’école du dimanche chuchotaient elles aussi à ce sujet,

lorsqu’elles traversaient respectueusement la grande allée des Buddenbrook,

et, dans la Glockengiesserstrasse, M. Stuht en dégustait tous les détails avec

sa femme, qui, on le sait, fréquentait le meilleur monde.

Mais l’intérêt ne pouvait demeurer longtemps attaché au passé. Dès les

premiers bruits qui coururent sur le trépas du vieux conseiller, une grave

question avait surgi… et, lorsque la terre l’eut recouvert, cette question

s’imposa seule à tous les esprits : « Qui lui succédera ? »

Quelle tension ! quelle activité souterraine ! L’étranger venu pour

admirer les curiosités médiévales et les riants environs de la ville n’en

perçoit rien, mais quelle effervescence dans les couches profondes ! Quelle

agitation ! Des opinions foncièrement honorables, saines, pures de tout

scepticisme, éclatent en se heurtant, avec une conviction tonitruante,

s’affrontent et se concilient lentement, lentement… Les passions sont

excitées. L’ambition et la vanité font en silence leur travail de sape. Des

espérances ensevelies tressaillent, se relèvent et retombent au néant. Le

vieux négociant Kurz, de la Bäckergrube, qui, à chaque élection, obtient

trois ou quatre voix, va cette fois encore, assis dans sa demeure, attendre en

tremblant la proclamation du scrutin. Mais cette fois non plus il ne sera pas

élu… Il continuera, son bon visage respirant la droiture et le contentement

de soi, à heurter le trottoir de sa canne, et il descendra au tombeau avec le

chagrin secret de n’avoir pas été sénateur…

Lorsque, le jeudi, chez les Buddenbrook, au cours du dîner de famille,

l’on en vint à commenter la mort de James Möllendorpf, Mme Permaneder,

après quelques formules de regret, se prit à taquiner de la pointe de la

langue sa lèvre supérieure et à couler vers son frère des regards entendus, ce

qui amena les dames Buddenbrook à échanger des coups d’œil d’une

indicible subtilité, puis, de concert, comme sur un ordre, à fermer

hermétiquement, l’espace d’une seconde, les lèvres et les yeux. Un instant,

le consul répondit au sourire d’intelligence de sa sœur, puis il détourna la

conversation. On exprimait ouvertement en ville, il le savait, la pensée que

Tony berçait avec béatitude… Des noms étaient lancés, puis rejetés.

D’autres surgissaient que l’on passait au crible. Henning Kurz, de la

Bäckergrube, était trop vieux ; une force jeune était enfin nécessaire. Le

consul Huneus, le marchand de bois, dont les millions n’auraient pas été

d’un mince poids dans la balance, était constitutionnellement hors de cause,

son frère appartenant au Sénat. Le nom du consul Édouard Kistenmaker, négociant en vins, et celui du consul Hermann Hagenström furent

maintenus sur la liste. Mais, dès le début, un autre les accompagna : celui de

Thomas Buddenbrook. Plus on approchait des élections, plus il était clair

que c’étaient Hermann Hagenström et lui qui réunissaient le plus de

chances.

Indubitablement, Hermann Hagenström avait des partisans et des

admirateurs. Son zèle pour les affaires publiques, la rapidité surprenante

avec laquelle la maison Strunck et Hagenström avait pris de l’essor et de

l’extension, la vie somptueuse du consul, le train qu’il menait et les pâtés de

foie gras dont il déjeunait, ne manquaient point de faire sensation.

Cet homme grand, un peu trop gras, à la barbe rousse taillée court, au nez

un peu trop aplati au-dessus de la lèvre supérieure, cet homme dont le

grand-père était inconnu de tous, même de lui, dont le père, par son mariage

riche mais douteux, restait encore, ou peu s’en fallait, impossible en société,

cet homme qui, allié malgré tout aux Huneus comme aux Möllendorpf,

avait joint et égalé son nom à ceux des cinq ou six familles prépondérantes,

était indéniablement dans la ville une figure très en vue et fort respectée. Ce

qui faisait l’originalité et le charme de sa personne, ce qui le distinguait

avant tout et lui conférait aux yeux de beaucoup une situation de chef,

c’était le fond libéral et tolérant de sa nature. L’élégance, la munificence

avec lesquelles il gagnait et prodiguait l’argent, étaient bien différentes du

travail tenace, patient, réglé par des principes strictement traditionnels, des

négociants, ses concitoyens. Cet homme se dressait ferme et seul, libre de

toutes les entraves de la tradition et de la piété, étranger à tout ce qui est

désuet. Il n’habitait point une de ces antiques maisons patriciennes édifiées

avec une prodigalité inconcevable et où courent, au long d’immenses voûtes

dallées, des galeries laquées de blanc. Le logis qu’il occupait, dans la

Sandstrasse, prolongement de la Grand-Rue, avec sa façade simplement

peinte à l’huile, ses pièces bien distribuées, son ameublement riche, élégant,

confortable, était neuf et exempt de toute recherche. Peu de temps avant la

mort du sénateur, n’était-il pas allé jusqu’à inviter dans cette même maison,

à l’occasion d’une de ses plus grandes soirées, une cantatrice engagée au

théâtre municipal ? Il l’avait fait chanter, après le dîner, devant ses hôtes au

nombre desquels se trouvait son frère, juriste dilettante et bel esprit ; puis il

avait offert à la dame les plus brillants honoraires. Il n’était pas homme à

appuyer au Conseil le vote de crédits importants pour la restauration et

l’entretien des monuments du Moyen Âge. Mais il était patent qu’il avait été le premier, indéniablement le premier de toute la ville, à doter de

l’éclairage au gaz son appartement et ses bureaux. Si le consul Hagenström

conservait quelque tradition, c’était certainement la philosophie large,

avancée, tolérante et libre de préjugés qu’il tenait de son père, le vieil

Hinrich Hagenström, et c’est là-dessus que se fondait l’admiration dont il

était l’objet. Thomas Buddenbrook jouissait d’un tout autre prestige. Il

représentait, par-dessus et au-delà de lui-même, les personnalités inoubliées

et toujours respectées de son père, de son grand-père et de son bisaïeul ;

abstraction faite de ses propres succès dans les affaires et la vie publique, il

était l’héritier d’une réputation civique séculaire. Son avantage essentiel

était, il est vrai, l’aisance, le goût, l’irrésistible amabilité avec lesquels il

portait cette réputation et la mettait en valeur ; et ce qui le distinguait, même

de ses concitoyens plus cultivés que lui, c’était la grande distinction de ses

manières, qui suscitait en toute occasion autant de surprise que de respect.

Le jeudi, chez les Buddenbrook, en présence du consul, on ne s’était

entretenu des élections prochaines que sous la forme de brèves remarques

faites sur un ton indifférent à l’occasion desquelles, discrètement, la vieille

Mme me Elisabeth coulait de côté le regard de ses yeux clairs. M Permaneder,

elle, ne pouvait s’empêcher d’étaler çà et là son étonnante connaissance

d’une Constitution dont elle avait étudié les principes – dans la mesure où

ils se rapportaient aux élections sénatoriales – avec autant de minutie que,

des années auparavant, les articles de la loi sur le divorce. Elle parla ensuite

d’assemblées primaires, de citoyens électeurs et de bulletins de vote, pesa

toutes les éventualités imaginables, cita littéralement et sans broncher le

serment solennel que doivent prêter les électeurs, parla de la « libre

discussion » ouverte, conformément à la Constitution, par chaque

assemblée primaire sur tous les candidats et formula le vif désir d’assister à

celle qui aurait pour objet la personnalité de Hermann Hagenström.

Un instant après, elle se pencha et se mit à dénombrer les noyaux de

prunes dans l’assiette de son frère :

— Gentilhomme, mendiant, docteur, pasteur…

Et, de la pointe du couteau, expédiant prestement dans la petite assiette

un noyau de plus :

— Conseiller ! cria-t-elle.

Après le repas, incapable de se contenir, elle prit le consul par le bras et

l’attira à l’écart, dans l’embrasure d’une fenêtre.

— Grand Dieu, Tom ! si tu étais élu !… Si nos armoiries trouvaient place

à l’hôtel de ville, dans la salle des batailles ?… Je meurs de joie rien que

d’y penser ! Je tombe, je suis morte ! Ah ! ça ne peut manquer…

— Eh ! oui, chère Tony ! Mais un peu plus de tenue et de dignité, si j’ose

t’en prier ! Tu n’en manques pas, d’ordinaire ! Est-ce que je m’en vais, moi,

quémandant par la ville comme Henning Kurz ? Ne sommes-nous pas déjà

quelque chose sans le titre de sénateur ? Que je l’obtienne ou non, tu

continueras à vivre, il faut bien l’espérer !

Et l’agitation, les conférences, les conflits d’opinions allèrent leur train.

Le consul Peter Döhlmann, le noceur, dont le commerce en déconfiture

n’existait plus que de nom, et qui mangeait en déjeuners fins le patrimoine

d’une fille de vingt-sept ans, prenait part à cette effervescence en donnant,

avec force éclats de voix, du « monsieur le sénateur » à son amphitryon,

Thomas Buddenbrook ou Hermann Hagenström, selon les circonstances.

Cependant, Sigismond Gosch, le vieux courtier Gosch, s’en allait comme

un lion rugissant et se faisait fort d’étrangler sur-le-champ quiconque n’était

pas disposé à donner sa voix au consul Buddenbrook :

— Le consul Buddenbrook, messieurs… ah, quel homme ! Je me

trouvais près de son père lorsque, en 48, il maîtrisa d’une seule parole la

populace déchaînée… S’il était une justice ici-bas, son père et même le père

de son père auraient eu déjà leur place au Sénat…

En réalité, ce n’était point tant le consul dont la personnalité embrasait

d’un tel feu l’âme de Gosch, que la jeune Mme Buddenbrook, née

Arnoldsen. Non que le courtier lui eût jamais adressé la parole. Il

n’appartenait pas à la sphère des riches négociants, ne s’asseyait pas à leur

table et n’échangeait point de visites avec eux. Mais, comme on le sait, à

peine Gerda avait-elle fait son apparition dans la ville, que le regard du

ténébreux courtier, toujours en quête d’inédit, l’avait, elle aussi, dépistée.

Avec un infaillible instinct, il avait aussitôt reconnu que cette apparition

était propre à donner un peu plus de prix à son existence terne, et il s’était

fait, corps et âme, l’esclave de celle qu’il connaissait à peine de nom.

Depuis, tel un tigre autour de son dompteur, il tournait en rond par la pensée

autour de cette dame d’une sensibilité suraiguë, d’une extrême réserve, à

qui jamais il n’avait été présenté ; avec ce même air de ronger son frein,

cette même attitude de sournoise humilité qu’il prenait pour tirer devant

elle, dans la rue, sans qu’elle s’y attendît, son chapeau de jésuite… Ce

monde médiocre ne lui offrait pas la moindre possibilité de commettre pour cette femme quelque abominable scélératesse dont le bossu qu’il était,