Les Buddenbrook
Chapitre VI
— Alors, attends pour la troisième bonne que nous puissions un peu
disposer de cette richesse…
— Vas-tu peut-être souhaiter la mort de mon père ?… Je dis que nous
sommes des gens fortunés, que je ne suis pas venue chez toi les mains
vides…
Bien que M. Grünlich fût encore en train de mâcher, il sourit ; il eut un
sourire supérieur, mélancolique et silencieux. Cela troubla Tony.
— Grünlich, dit-elle sur un ton plus calme, tu souris, tu parles de notre
situation… Est-ce que je me trompe sur l’état de notre fortune ? As-tu fait
de mauvaises affaires ? As-tu…
Au même moment, on entendit comme un rapide roulement de tambour
contre la porte du couloir et M. Kesselmeyer entra.
CHAPITRE VI
M. Kesselmeyer entra dans la chambre en ami intime, sans être annoncé,
sans chapeau, sans pardessus, et demeura sur le seuil de la porte. Son
physique répondait exactement à la description de Tony dans une lettre à sa
mère. Il était plutôt trapu, ni gros ni mince. Il portait un habit noir, un peu
lustré déjà, et un pantalon de même couleur, étroit et court, un gilet blanc
sur lequel une longue et mince chaîne de montre s’entrecroisait avec deux
ou trois cordons de binocle. Les favoris blancs et courts qui couvraient ses
joues tranchaient sur son visage rouge et laissaient le menton et les lèvres à
découvert. Sa bouche était menue, mobile et avait un air comique ; elle ne
renfermait en tout que deux dents à la mâchoire inférieure. Tandis que
M. Kesselmeyer, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon,
restait là, absorbé, l’air vague, absent et pensif, il avança ses deux canines
jaunes et coniques sur sa lèvre supérieure. Le duvet blanc et noir de sa tête
s’agitait doucement, bien qu’on ne sentît pas le moindre souffle d’air.
Enfin, il sortit ses mains de ses poches, se pencha en avant, laissa pendre
sa lèvre inférieure et dégagea à grand-peine un des cordons de binocle de
l’enchevêtrement général qui couvrait sa poitrine. Puis, avec une grimace
bizarre, il assujettit d’un seul coup son pince-nez, examina le couple et dit :
— Ah ! ah !
Il faut tout de suite remarquer qu’employant très souvent cette
exclamation, il avait coutume de lui donner des intonations très variées et très singulières. Il pouvait la proférer, la tête rejetée en arrière, le nez
froncé, la bouche largement ouverte, agitant les mains en l’air, et lui donner
un son traînant, nasal et métallique qui rappelait celui d’un gong chinois…
D’autres fois, sans parler d’innombrables nuances, il pouvait proférer un
« Ah ! ah ! » très bref, sans appuyer, avec douceur, ce qui était peut-être
encore bien plus drôle, car il prononçait le a d’une façon indistincte, par le
nez. Ce jour-là, il fit entendre un « Ah ! ah ! » rapide et gai, accompagné
d’un hochement de tête nerveux qui semblait annoncer une disposition
d’esprit des plus joviales, et, pourtant, il ne fallait pas s’y fier ; il faut savoir
que le banquier Kesselmeyer manifestait d’autant plus de gaieté, que son
humeur était plus perfide. Quand il sautillait, poussant des milliers de
« Ah ! ah ! », remettant son binocle et le laissant tomber, gesticulant avec
les bras, bavardant, débordant de billevesées, on pouvait être sûr que la
méchanceté le dévorait. M. Grünlich le regarda en clignant les yeux avec
une méfiance non dissimulée.
— Vous, déjà, de si bonne heure ? dit-il.
— Oui, oui, répondit M. Kesselmeyer, agitant en l’air une de ses petites
mains rouges et ridées, comme s’il voulait dire : « Attends un peu, je te
réserve une surprise !… » J’ai à vous parler ! à vous parler sur-le-champ,
mon cher !
Il avait une façon ridicule de parler. Il commençait par rouler à grand-
peine chaque mot dans sa petite bouche édentée et mobile. Il roulait les r
comme s’il eût eu le palais bien graissé. Les yeux clignotants de
M. Grünlich exprimèrent encore plus de méfiance.
— Venez ici, monsieur Kesselmeyer, dit Tony, asseyez-vous là ! C’est
gentil à vous de venir. Écoutez. Il faut nous servir d’arbitre. Je viens d’avoir
une discussion avec Grünlich. Voyons, dites-moi un peu : une enfant de
trois ans a-t-elle besoin d’une bonne, oui ou non ? Eh bien ?
Mais M. Kesselmeyer paraissait ne prêter nulle attention à Tony. Il s’était
assis et, tout en ouvrant toute grande sa bouche menue, il fronçait le nez et
grattait de son index ses favoris courts, ce qui faisait un bruit énervant ; par-
dessus son pince-nez, il examinait d’un air joyeux la table élégante du
déjeuner, la corbeille à pain en argent, l’étiquette de la bouteille de vin
rouge.
— Voilà, reprit Tony, Grünlich prétend que je le ruine…
Ici, M. Kesselmeyer la regarda, puis il regarda Grünlich et se mit à rire,
d’un rire inouï.
— Vous le ruinez ! s’écria-t-il. Ah ! Seigneur ! voilà qui est plaisant, qui
est des plus plaisants.
Et là-dessus il se laissa aller à un flot de « Ah ! ah ! » très variés.
M. Grünlich, visiblement nerveux, avançait et reculait sa chaise, passait
son long index entre son col et son cou et faisait glisser ses favoris jaunes
entre ses doigts.
— Kesselmeyer, dit-il, remettez-vous donc. Avez-vous perdu la tête ?
Cessez donc de rire. Voulez-vous du vin ? un cigare ? De quoi riez-vous, en
somme ?
— De quoi je ris ?… Oui, donnez-moi un verre de vin, donnez-moi un
cigare… De quoi je ris ? Alors, vous trouvez que votre femme vous ruine…
— Elle a des goûts trop luxueux, dit M. Grünlich, l’air contrarié.
Tony ne réfuta pas cette observation. Très calme, adossée à sa chaise, les
mains sur les genoux, sur les nœuds de velours de sa robe de chambre, elle
dit en avançant sa lèvre supérieure d’un air boudeur :
— Oui… je suis ainsi. C’est évident. Je tiens cela de maman. Tous les
Kröger aiment le luxe.
Elle aurait déclaré avec le même calme qu’elle était légère, emportée,
vindicative. Son sens de la famille, très ancré chez elle, l’empêchait de
croire au libre arbitre et à la responsabilité et lui faisait constater et
reconnaître ses qualités ou ses défauts avec une impassibilité presque
fataliste… sans distinction et sans effort pour se corriger. Elle était d’avis,
sans le savoir elle-même, que toute qualité, de quelque nature qu’elle fût,
était un héritage, une tradition de famille et par suite une chose vénérable,
que l’on devait respecter à tout prix.
M. Grünlich avait fini de déjeuner, et le parfum des deux cigares se
mêlait à la vapeur chaude du poêle.
— Tire-t-il bien ? demanda le maître de la maison. En voulez-vous un
second ? Je vous verse encore un verre de vin… Vous vouliez me parler…
Est-ce pressé ? Est-ce important ? Ne trouvez-vous pas qu’il fait un peu trop
chaud ici ? Ensuite, je vous emmène en ville dans ma voiture. Au fumoir, il
fait d’ailleurs plus frais…
Mais, en réponse à tous ces efforts, M. Kesselmeyer agitait une main en
l’air, comme s’il voulait dire : « Tout cela est inutile, mon cher ! »
Enfin, on se leva, et tandis que Tony restait dans la salle à manger pour
surveiller la femme de chambre qui desservait, M. Grünlich fit passer son
ami par le petit salon pensée. Tordant ses favoris entre ses doigts, d’un air songeur, il marchait le premier, la tête basse. M. Kesselmeyer, fauchant l’air
avec ses bras, disparut derrière lui dans le fumoir.
Dix minutes s’écoulèrent. Tony était entrée un instant dans le salon pour
passer elle-même le plumeau bariolé sur le dessus en noyer brillant d’un
minuscule secrétaire aux pieds galbés, et elle traversa lentement la salle à
manger. Elle marchait posément, avec une dignité incontestable.
Mlle Buddenbrook n’avait rien perdu, apparemment, de sa fierté en
devenant Mme Grünlich. Elle se tenait très droite, se rengorgeant un peu, et
regardait toute chose de très haut. D’une main, elle tenait le petit panier à
clefs délicatement verni, l’autre était glissée négligemment dans la poche de
son peignoir grenat ; elle portait avec gravité son vêtement aux longs plis
moelleux, mais l’expression naïve et ignorante de sa bouche trahissait que
toute cette dignité n’était guère qu’un jeu enfantin et innocent.
Dans le salon pensée, elle avait pris le petit arrosoir de cuivre jaune pour
arroser la terre noire des plantes. Elle aimait beaucoup ses palmiers qui
contribuaient à donner à sa demeure un air de distinction. Elle tâtait avec
précaution une jeune pousse sur l’une des grosses tiges rondes, examinait
délicatement les éventails majestueusement ouverts et supprimait, çà et là,
avec les ciseaux, une pointe jaunie. Tout à coup, elle dressa l’oreille. La
conversation au fumoir avait pris, depuis quelques minutes déjà, un ton vif
et devenait si bruyante qu’on distinguait tous les mots, malgré l’épaisseur
de la porte et de la portière. On entendait M. Grünlich s’écrier :
— Ne criez donc pas ! Maîtrisez-vous donc, Dieu du ciel ! et sa voix
suave se changeait, tendue à l’extrême, en un fausset aigu. Prenez encore un
cigare, ajoutait-il avec une douceur désespérée.
— Oui, avec le plus grand plaisir, merci beaucoup, répondait le banquier.
Sur quoi, il y eut un silence, pendant que M. Kesselmeyer se servait. Puis
il ajouta :
— En deux mots : voulez-vous ou ne voulez-vous pas ? L’un ou l’autre !
— Kesselmeyer, donnez-moi un délai !
— Ah ! ah ! Eh bien non, mon cher, en aucun cas, il ne peut plus en être
question !
— Pourquoi pas ? Qu’est-ce qui vous prend ? Soyez donc raisonnable,
pour l’amour de Dieu. Puisque vous avez attendu jusqu’à présent…
— Pas un jour de plus, mon bon ! Enfin, mettons huit jours, mais pas une
heure de plus. Qui est-ce qui a encore confiance en…
— Ne prononcez pas de nom !
— Pas de nom ?… bien ! Qui est-ce qui a encore confiance en votre
honorable beau-…
— Pas de précisions ! Dieu tout-puissant, ne soyez donc pas si ridicule.
— Bien, pas de précisions. Quelqu’un a-t-il encore confiance dans la
maison en question, de laquelle dépend votre crédit ?… Combien a-t-elle
perdu dans cette faillite de Brême ? 50 000 ? 70 000 ? 100 000 ? Plus
encore ? Qu’elle ait été terriblement atteinte, les moineaux le crient sur les
toits. Tout ça, c’est une affaire de prestige. Hier, c’était… bien, pas de nom.
Hier, la maison en question était solide et vous mettait, sans le savoir, à
l’abri du souci… Aujourd’hui, elle est à plat et B. Grünlich est plus à plat
encore… c’est clair, n’est-ce pas ? Vous ne vous en apercevez donc pas ?
Vous êtes pourtant le premier à ressentir le contrecoup de fluctuations de ce
genre… Quelle mine vous fait-on ? Comment vous regarde-t-on ? Bock et
Goudstikker sont sans doute très prévenants et pleins de confiance ?
Comment se comporte la banque de crédit ?
— Elle m’accorde un délai.
— Ah ! ah ! Vous en êtes à mentir ? Je sais bien qu’hier ils vous ont porté
un coup. Un coup très encourageant !… Eh ! voyez-vous ?… Mais surtout
n’ayez pas honte… C’est naturellement dans votre intérêt de me faire
accroire que les autres sont calmes et rassurés comme auparavant… Hein,
mon cher ! Écrivez au consul. J’attendrai huit jours.
— Acceptez un acompte, Kesselmeyer !
— Acompte par-ci, acompte par-là ! On accepte des acomptes pour se
donner le temps de se convaincre de la solvabilité de quelqu’un ! Qu’ai-je
besoin d’expériences sur ce point ? Je sais parfaitement quelle est votre
solvabilité ! Ha ! ah ! ah !… Un acompte, je trouve cela très, très plaisant…
— Baissez donc la voix, Kesselmeyer ! Ne riez pas continuellement de
ce rire exaspérant ! Ma situation est si grave… oui, je l’avoue, elle est
grave ; mais j’ai encore bien des affaires en train. Tout peut s’arranger.
Écoutez-moi, faites attention : je vous signerai 20 %…
— Rien à faire, rien à faire… C’est trop drôle, mon cher ! Non, je suis
partisan de vendre au bon moment ! Vous m’avez offert 8 %, et j’ai
prolongé. Vous m’avez offert 12 et 16 %, et j’ai chaque fois prolongé.
Maintenant, vous pourriez m’en offrir 40, que je ne songerais pas à une
prolongation, je n’y songerais pas, mon cher !… Depuis que les frères
Westfahl, à Brême, se sont cassé les reins, tout le monde cherche à dégager
ses intérêts de la maison en question et à les mettre à l’abri… Comme je vous l’ai dit, je suis d’avis de vendre au bon moment. J’ai gardé vos
signatures aussi longtemps que Johann Buddenbrook était bon sans aucun
doute… en attendant, je pouvais ajouter au capital les intérêts en retard, et
augmenter le taux. Mais on ne garde une valeur qu’aussi longtemps qu’elle
monte, ou du moins qu’elle est ferme ; quand elle commence à tomber, on
vend… je veux dire que je réclame mon capital.
— Kesselmeyer, vous êtes impudent !
— Ah ! ah ! impudent, je trouve cela des plus plaisants !… Qu’est-ce que
vous voulez, en somme ? Vous êtes forcé de toute façon de vous adresser à
votre beau-père ! La banque de crédit est furieuse et, à part cela, vous n’êtes
pas précisément sans tache…
— Non, Kesselmeyer… je vous en conjure, écoutez-moi
tranquillement !… Oui, je suis franc, je vous l’avoue sans détour, ma
situation est grave. Vous et la banque de crédit, vous n’êtes pas les seuls…
On m’a présenté des traites. Tout paraît s’être concerté…
— Évidemment. Dans ces conditions… Mais il y a pourtant moyen
d’arranger cela d’un seul coup…
— Non, Kesselmeyer, écoutez-moi !… Faites-moi donc le plaisir de
prendre encore un cigare…
— Je n’ai même pas encore fumé celui-ci à moitié. Laissez-moi la paix
avec vos cigares ! Payez…
— Kesselmeyer, ne me laissez pas tomber maintenant… Vous êtes mon
ami, vous vous êtes assis à ma table…
— Et vous, vous ne vous êtes peut-être pas assis à la mienne, mon cher ?
— Oui, oui… mais ne me retirez pas votre crédit en ce moment,
Kesselmeyer !…
— Crédit ? du crédit encore par-dessus le marché ? Est-ce que vous
n’auriez pas un grain ? un nouvel emprunt ?…
— Oui, Kesselmeyer, je vous en conjure… peu de chose, une
bagatelle !… J’ai besoin seulement de faire quelques versements et de
distribuer des acomptes par-ci par-là pour m’assurer à nouveau le respect et
la patience… Soutenez-moi et vous ferez une bonne affaire ! Comme je
vous le disais, j’ai une foule d’affaires en train… Tout s’arrangera… Vous
savez que je suis actif et ingénieux…
— Oui, vous êtes un fat, un maladroit, mon cher ! Voudriez-vous avoir
l’extrême bonté de me dire ce que vous allez encore inventer ? Peut-être
allez-vous découvrir quelque part au monde une banque qui vous donnera une seule pièce blanche ? ou un autre beau-père ? Ah ! non. Votre plus beau
tour de force, vous l’avez derrière vous. Ces choses-là ne se font qu’une
fois. Tous mes compliments ! Hein, ma haute considération !
— Parlez plus bas, que diable !
— Vous êtes un sot ! actif et ingénieux, soit ; mais toujours au profit
d’autres gens. Vous n’êtes certes pas scrupuleux et pourtant vous n’en avez
jamais tiré avantage. Vous avez commis des friponneries, vous avez
escroqué un capital, uniquement pour me payer 16 % au lieu de 12. Vous
avez jeté toute votre honnêteté par-dessus bord et n’en avez pas retiré le
moindre profit. Vous n’avez pas plus de conscience qu’un chien de boucher
et pourtant vous êtes un malchanceux, un niais, un pauvre fou. Il y a des
gens comme cela ; ils sont très comiques. Pourquoi, en somme, avez-vous
une telle peur de vous en remettre pour toute cette histoire au monsieur en
question ? Parce que vous ne vous sentez pas à votre aise ? parce qu’il y a
quatre ans tout n’était pas en règle ? tout ne s’est pas passé proprement,
hein ? Craignez-vous peut-être que certaines choses…
— Bon, Kesselmeyer, j’écrirai. Mais s’il refuse, s’il me laisse tomber…
— Oh ! ah ! ah ! Alors, nous ferons une petite faillite, une petite faillite
très amusante, mon cher ! Cela ne me touche pas, pas le moins du monde.
Moi, personnellement, je suis déjà à peu près rentré dans mes frais, grâce
aux intérêts que vous avez grattés çà et là, et, dans la masse des créanciers,
j’ai la priorité, mon cher. Et puis, écoutez, j’y trouverai toujours mon
compte. Je connais à fond votre ménage, mon très cher. J’ai déjà dressé un
inventaire à l’avance, il est dans ma poche… Ah ! ah ! je veillerai à ce
qu’on ne m’escamote ni une corbeille en argent, ni un peignoir.
— Kesselmeyer, vous vous êtes assis à ma table.
— Fichez-moi la paix avec votre table !… Dans huit jours, je viendrai
chercher la réponse. Je vais en ville. Un peu d’exercice me fera du bien.
Bonjour, mon cher ! Bonne et joyeuse matinée !
Là-dessus, M. Kesselmeyer parut se lever et partir. On entendit son pas
saccadé et traînant dans le couloir et on pouvait se le représenter, fauchant
l’air de ses bras.
Lorsque M. Grünlich entra dans le petit salon pensée, Tony était là, son
arrosoir de cuivre à la main, et le regardait dans les yeux.
— Que fais-tu là ? Qu’est-ce que tu as à me fixer ainsi ? dit-il en
montrant les dents, agitant les mains dans le vide et balançant son buste.