Les Buddenbrook
Chapitre II
n’ai plus rien à attendre sur terre, mais si, par exemple, plus tard, pourvu
que Dieu lui prête vie et santé, Erika se mariait à Munich, je ne m’y
opposerais pas, il faut bien le dire… »
Là-dessus, le consul s’arrêta de manger et se renversa en riant sur le
sofa :
— Elle est impayable, maman. Quand elle essaie de feindre, elle est
impayable ! Je raffole d’elle, parce qu’elle est absolument incapable de
cacher son jeu, même à mille lieues de distance…
— Oui, Tom, dit Mme Buddenbrook, c’est une bonne enfant qui mérite
tout le bonheur possible.
Puis elle acheva la lecture de sa lettre.
CHAPITRE II
À la fin d’avril, Mme Grünlich retourna à la maison paternelle, et bien
qu’elle eût de nouveau un chapitre de sa vie derrière elle, et qu’elle eût à
reprendre son ancienne existence, qu’elle assistât à nouveau aux prières et
aux soirées de Jérusalem et dût entendre Léa Gerhardt faire la lecture, elle
se trouvait dans un état d’esprit visiblement joyeux et plein d’espérance.
Son frère, qui était allé la chercher à la gare (elle était venue par Buchen), et
qui la ramenait en ville par le Holstentor, ne put s’empêcher de lui faire
aussitôt ce compliment, qu’après Clothilde, elle était bien la plus jolie
femme de la famille ; à quoi elle répondit :
— Ô mon Dieu, Tom, je te déteste ! Se moquer ainsi d’une vieille
femme !
Cependant, il y avait du vrai. Mme Grünlich s’était conservée à merveille
et, à voir ses épais cheveux d’un blond cendré bouffant des deux côtés de la
raie et relevés sur le sommet de la tête par un large peigne d’écaille,
l’expression de douceur de ses yeux bleu-gris, sa jolie lèvre supérieure, la
finesse de son ovale et des couleurs délicates de son visage, on ne lui aurait
pas donné trente ans, mais vingt-trois. Elle portait des pendants d’oreilles en
or très élégants, d’une forme différente de ceux que portait sa grand-mère.
Un corsage flou en soie légère, de couleur foncée, avec des revers en satin
et des épaulettes plates en dentelles, donnait à son buste une forme
ravissante.
Elle était donc de la meilleure humeur du monde et, le jeudi, lorsque le
consul Buddenbrook et sa femme, les dames Buddenbrook de la Grand-
Rue, les Kröger, Clothilde, Sesemi Weichbrodt et la petite Erika vinrent
dîner, elle leur parla avec verve et chaleur de Munich, de la bière, des
nouilles à l’étouffée, du peintre qui avait voulu faire son portrait, des
équipages de la Cour qui lui avaient fait la plus grande impression. Elle
prononça aussi, incidemment, le nom de M. Permaneder, et quand Pfiffi
Buddenbrook se permettait telle ou telle remarque, au sujet de l’agrément,
mais de l’inutilité d’un tel voyage, Mme Grünlich faisait semblant de ne rien
entendre et se rengorgeait avec un air de dignité inexprimable, en appuyant
son menton contre sa gorge.
D’ailleurs, elle avait pris l’habitude d’accourir sur le palier quand tintait
la cloche de la porte du grand vestibule, afin de voir qui était arrivé. Qu’est-
ce que cela pouvait bien signifier ? Seule, Ida Jungmann, la gouvernante de
Tony, sa confidente depuis de longues années, le savait ; et de temps à autre
elle lui disait :
— Tonyette, ma fillette, tu verras, il viendra. Il ne sera pas si bête.
Les membres de la famille savaient gré à Antonie de leur avoir ramené sa
gaieté ; l’atmosphère de la maison avait grandement besoin d’être égayée,
car les rapports entre le chef de la maison de commerce et son frère cadet ne
s’étaient pas améliorés avec le temps ; au contraire, ils s’étaient tendus
d’une façon très attristante. Leur mère, qui suivait avec chagrin la marche
des choses, avait assez à faire à s’interposer entre eux. Quand elle engageait
Christian à se rendre au bureau plus régulièrement, il répondait par un
silence distrait et même il accueillait les observations de son frère avec une
gravité inquiète et songeuse, sans faire d’objections. Pendant quelques
jours, il s’était adonné avec un peu plus de zèle à sa correspondance
anglaise. Chez l’aîné des deux frères, une irritation méprisante contre le
cadet se développait de jour en jour et ce sentiment ne se modifiait pas,
Christian acceptant sans résistance et avec un regard pensif de ses yeux
errants et songeurs les manifestations occasionnelles de ce mépris.
L’activité soutenue de Thomas, l’état de ses nerfs ne lui permettaient pas
d’écouter avec patience et intérêt les détails que Christian donnait sur les
divers symptômes de sa maladie et, en présence de sa mère et de sa sœur, il
les nommait avec indignation « les stupides résultats d’une répugnante
analyse de soi-même ».
La douleur, cette douleur vague que Christian sentait dans sa jambe
gauche, avait depuis quelque temps cédé à divers remèdes externes ; les
difficultés de déglutition revenaient souvent encore à table et il eut une fois
une suffocation passagère, un commencement d’asthme qu’il prit, pendant
de longues semaines, pour de la phtisie pulmonaire et dont il s’efforçait de
décrire longuement à sa famille la nature et les effets, tout en fronçant le
nez. On avait fait appel au docteur Grabow. Il constata que le cœur et les
poumons fonctionnaient bien, que cette suffocation passagère devait être
attribuée à la paresse de certains muscles et, pour faciliter la respiration, il
prescrivit tout d’abord l’usage d’un éventail, deuxièmement une poudre
verdâtre que l’on allumait et dont on devait aspirer la fumée. Christian se
servait de l’éventail, même au bureau, et à une observation du chef, il
répondit qu’à Valparaiso tous les employés de bureau avaient un éventail, à
cause de la chaleur :
— Johnny Thunderstorm… ah ! Dieu du ciel !
Mais lorsqu’un jour, après s’être longtemps agité d’un air grave et
inquiet sur son fauteuil, avoir sorti de sa poche sa poudre et répandu une
fumée forte et nauséabonde, si bien que plusieurs de ces messieurs du
bureau se mirent à tousser et que M. Marcus lui-même devint tout pâle, il y
eut un éclat public, un scandale, une terrible altercation qui aurait amené
une rupture immédiate si Mme Buddenbrook mère n’avait pas encore une
fois tout aplani, parlé avec sagesse et remis les choses en bonne voie.
Mais il y avait plus encore. Le consul observait avec dégoût la vie que
Christian menait en dehors de la maison, la plupart du temps en compagnie
du docteur Gieseke, l’avoué, son ancien camarade de classe. Thomas n’était
ni un bigot ni un rabat-joie. Il se souvenait fort bien de ses propres fredaines
de jeunesse. Il savait que sa ville natale, ce port de commerce où les très
estimables bourgeois frappent le trottoir de leur canne avec un air
d’incomparable honnêteté, n’était nullement le foyer d’une moralité sans
tache. On se dédommageait des journées passées au bureau, et pas
seulement en dégustant des vins capiteux et des mets succulents… mais un
épais manteau de respectabilité bourgeoise couvrait tous ces écarts, et le
consul Buddenbrook, dont le principe était de « garder les dehors », se
montrait, sur ce point, pénétré de la même conception de la vie que ses
concitoyens. L’avoué Gieseke faisait partie des intellectuels qui s’adaptaient
aisément à la vie des commerçants ; il faisait partie du groupe des noceurs,
ce que tout le monde pouvait constater. Mais, comme les autres noceurs, il savait se donner un air convenable, éviter le scandale et conserver à ses
principes politiques et professionnels leur réputation de solidité
inattaquable. Ses fiançailles avec une demoiselle Huneus venaient d’être
publiées. Il épousait ainsi une situation dans la première société de la ville
et une dot importante. Il prenait un intérêt très marqué aux affaires de la
ville et on disait qu’il visait un siège à l’hôtel de ville et ensuite le fauteuil
du vieux bourgmestre, le docteur Œverdieck.
Son ami Christian Buddenbrook, le même qui, jadis, d’un pas décidé,
avait été porter son bouquet à Mlle Meyer de la Grange en lui disant : « Oh !
mademoiselle, comme vous avez bien joué ! », Christian, lui, était, en
raison de son caractère et de ses longues années de voyage, un noceur d’une
espèce particulièrement naïve et insouciante. Dans les choses du cœur, il
était peu enclin à faire violence à ses sentiments, à montrer de la discrétion
et à garder sa dignité. Toute la ville s’amusait, par exemple, de sa liaison
avec une figurante du théâtre d’été, et Mme Stuht, de la
Glockengiesserstrasse, qui fréquentait le dessus du panier de la ville,
racontait à toutes les dames qui voulaient l’entendre qu’on avait encore
rencontré Krischan avec l’actrice de Tivoli en plein jour et en pleine rue.
On ne voyait pas de mal à cela… On était trop sceptique pour que la
morale en fût indignée. Christian Buddenbrook et le consul Peter
Döhlmann, que l’effondrement de son commerce incitait à agir de même,
étaient aimés en tant qu’amuseurs devenus indispensables dans les réunions
d’hommes. Cependant, on ne les prenait pas au sérieux, ils ne comptaient
pas dans les questions importantes ; c’était caractéristique, on ne les
appelait que par leur prénom, Krischan et Peter, dans toute la ville, au
cercle, à la Bourse et sur le port. Des gens malveillants, comme les
Hagenström, étaient libres de rire non pas des histoires et des farces de
Krischan, mais de Krischan lui-même. Christian n’y pensait pas et, suivant
son habitude, passait au bout d’un moment à des songeries étranges et
inquiètes.
Mais son frère le consul le savait ; il savait que Christian offrait aux
adversaires de sa famille un point faible ; il n’y en avait déjà que trop, de
ces points faibles. La parenté avec les Œverdieck était éloignée et serait
sans valeur aucune après la mort du bourgmestre. Les Kröger ne jouaient
plus aucun rôle, vivaient retirés et avaient eu de vilaines histoires avec leur
fils. La mésalliance de feu l’oncle Gotthold restait quelque chose de
désagréable… La sœur du consul était divorcée, même si on ne devait pas abandonner l’espoir d’un nouveau mariage, et son frère était un être ridicule