Les Buddenbrook
Chapitre VIII
— Docteur, entre nous, il faut enfin faire quelque chose, n’est-ce pas ?
Ni un séjour de montagne à Kreuth, ni l’air de la mer à Glucksbourg ou à
Travemünde ne me paraissent avoir réussi dans ce cas. Qu’en dites-vous ?
Et comme son ordonnance si commode : une diète sévère, une aile de
pigeon, un échaudé, ne pouvait pas être employée avec efficacité dans ce
cas, le docteur Grabow prescrivit les eaux de Pyrmont ou de Schlangenbad.
C’étaient là trois gros soucis. Et Tony ? – Pauvre Tony !
CHAPITRE VIII
Elle écrivait : « Quand je dis “Frikadellen” (boulettes de viande hachée),
elle ne comprend pas, car cela s’appelle ici “Pflanzerin”, et quand elle dit
“Karfiol”, pas un chrétien n’aura l’idée que cela veut dire “chou-fleur”. Et
quand je dis “Bratkartoffeln” (pommes de terre rôties), elle se met à crier
“Quoi ?” jusqu’à ce que je dise “Geröstete Kartoffeln” (pommes de terre
grillées). Ici on dit “quoi ?” pour “plaît-il ?”. – C’est déjà la seconde : la
première, nommée Kathi, je me suis permis de la renvoyer parce qu’elle
devenait tout de suite insolente ou du moins le paraissait ; je puis m’être
trompée, comme je l’ai vu par la suite ; on ne sait pas bien ici si, au fond,
les gens vous parlent grossièrement ou gentiment. Ma bonne actuelle, qui
s’appelle Babette, mais il faut dire “Babett”, a un physique agréable, un peu
méridional déjà, comme on le rencontre ici, des cheveux et des yeux noirs
et des dents qu’on pourrait lui envier. Elle est docile et, sous ma direction,
prépare des plats de chez nous : par exemple, hier, de l’oseille aux raisins de
Corinthe ; mais j’en ai eu un gros chagrin, Permaneder m’en a voulu de ce
légume, bien qu’il ait pêché les raisins de Corinthe avec sa fourchette ; il ne
m’a pas dit un mot de tout l’après-midi et a grogné. Je puis dire que la vie
n’est pas facile. »
Ce n’étaient pas seulement les « Pflanzerin » et l’oseille qui lui rendaient
la vie amère… Aussitôt après la lune de miel, un coup l’avait atteinte, un
coup imprévu, insoupçonné, incompréhensible, un événement qui lui avait
ravi toute joie et auquel elle ne pouvait se résigner… Cet événement était le
suivant :
Le couple Permaneder vivait depuis quelques semaines déjà à Munich,
quand le consul put réaliser la dot de sa sœur, fixée par le testament, c’est-à-
dire 51 000 marks, et cette somme, convertie en florins, était parvenue entre les mains de M. Permaneder. Il l’avait placée d’une façon sûre et
avantageuse. Ensuite, il avait déclaré à sa femme, sans hésiter ni rougir :
— Tonerl (il l’appelait Tonerl), nous avons assez d’argent comme cela.
Nous n’avons besoin de rien de plus. Je me suis toujours échiné à
travailler ; maintenant je veux ma tranquillité, sacré tonnerre de Dieu !
Nous louerons le rez-de-chaussée et le second étage, nous avons ici un bel
appartement, nous pouvons nous payer un rôti de porc quand il nous plaît,
nous n’avons pas besoin de faire tant de fla-flas et de nous rengorger. Le
soir, j’irai à la Hofbräu. Je ne suis pas un vaniteux, moi, je n’aime pas à
amasser tout le temps de l’argent. J’aime mes aises. À partir de demain, je
liquide la situation et deviens un rentier !
— Permaneder ! s’était-elle écriée, et pour la première fois avec ce bruit
particulier dans le gosier avec lequel elle avait coutume de nommer
Grünlich.
Il lui avait tout simplement répondu :
— Tais-toi donc, pas d’histoires !
Puis une dispute s’était élevée, une de ces disputes si prématurées, si
graves, si violentes qu’elles ébranlent pour toujours le bonheur d’un
ménage… Il en était sorti vainqueur. Contre son besoin d’insouciant bien-
être, la résistance passionnée de Tony s’était brisée. En fin de compte,
M. Permaneder avait retiré son capital du commerce de houblon, en sorte
que, de son côté, M. Noppe pouvait rayer au crayon bleu ie et C… et comme
la plupart de ses amis, avec qui le soir, à la table des habitués de la Hofbräu,
il jouait aux cartes et buvait régulièrement ses trois litres de bière, le mari
de Tony borna son activité à augmenter le loyer de ses locataires et à
détacher paisiblement et avec modestie ses coupons de rente.
On avait fait part de la chose à M me Buddenbrook, sans insister, mais
dans les lettres adressées par M me Permaneder à son frère, on avait vu la
douleur qu’elle en éprouvait… pauvre Tony !
Ses plus terribles craintes étaient dépassées de beaucoup. Elle avait su, à
l’avance, que M. Permaneder n’avait rien de cette activité que déployait son
premier mari ; mais elle n’aurait jamais soupçonné qu’il eût ruiné toutes les
espérances exprimées la veille des fiançailles à Mlle Jungmann, qu’il eût
aussi totalement méconnu les obligations qu’il assumait en épousant une
Buddenbrook.
Il fallait surmonter ce coup, et la famille, à la maison, constata, à en juger
d’après ses lettres, qu’elle en prenait son parti. Sa vie était assez monotone entre son mari et Erika, qui allait en classe ; elle s’occupait de son intérieur,
entretenait des relations amicales avec les locataires du rez-de-chaussée et
du second, ainsi qu’avec la famille Niederpaur, sur la place Sainte-Marie.
Par-ci, par-là, elle parlait de soirées au Théâtre de la cour, où elle était allée
avec Eva, M. Permaneder n’aimant pas ces choses-là, et il apparut qu’arrivé
à l’âge de quarante ans dans son « cher Munich » il n’avait jamais jeté un
coup d’œil à l’intérieur de la Pinacothèque.
Les jours passaient. Pour Tony, la joie véritable d’une vie nouvelle s’était
envolée, depuis que M. Permaneder, aussitôt après avoir touché sa dot,
s’était retiré des affaires. L’espérance faisait défaut. Jamais elle ne pourrait
annoncer à la maison un succès, une amélioration, un essor. Telle était sa
vie aujourd’hui, paisible mais bornée et si peu « distinguée », telle elle
resterait immuablement jusqu’à la fin de ses jours. Cette pensée la
déprimait. Aussi, d’après ses lettres, on devinait que cet état d’esprit
l’empêchait de s’accoutumer aux mœurs de l’Allemagne du Sud. Pour les
petites choses, on s’en tirait. Elle apprit à se faire comprendre des bonnes et
des livreurs, à dire « Pflanzerin » au lieu de « Frikadellen » et à ne plus
servir à son mari de la soupe aux fruits après qu’il eut dit que c’était une
« lavasse dégoûtante ».
Toutefois, dans l’ensemble, elle restait toujours une étrangère dans sa
nouvelle patrie ; le sentiment qu’une Buddenbrook, dans ce Midi, là-bas,
n’était rien d’extraordinaire, était pour elle une humiliation continuelle,
incessante, et quand elle racontait, par lettre, comment un maçon
quelconque, son pot de bière à la main, dans l’autre un radis tenu par la
queue, l’avait interpellée dans la rue en lui disant : « Dites donc, voisine,
quelle heure est-il ? » il y avait là, malgré un ton de plaisanterie, une nuance
d’indignation et on pouvait être persuadé que Tony avait dû se rengorger et
ne l’avait honoré ni d’une réponse ni d’un regard. D’ailleurs, ce n’était pas
seulement ce manque de tenue et du sens des distances qui lui était étranger
et antipathique. Elle ne pénétrait pas plus avant dans la vie et l’activité de
Munich, cette atmosphère d’une grande ville, pleine d’artistes et de
bourgeois qui ne faisaient rien, ces mœurs un peu licencieuses que sa
disposition d’esprit l’empêchait souvent d’admettre avec l’humour qui
convenait.
Les jours passaient. Puis, un événement heureux parut s’annoncer, celui
qu’on attendait en vain dans la Grand-Rue et la Mengstrasse. Peu de temps
après le 1er janvier 1859, l’espérance devint une certitude. Tony allait être mère une seconde fois. La joie frémissait dans ses lettres pleines
d’expressions exubérantes, enfantines et graves, comme on n’en avait pas lu
sous sa plume depuis longtemps. En dehors de ses villégiatures d’été qui,
d’ailleurs, se bornaient de plus en plus aux rives de la Baltique,
Mme Buddenbrook n’aimait plus les voyages, mais elle regrettait d’être
éloignée de sa fille à un pareil moment et l’assurait, par écrit, de l’assistance
de Dieu. Par contre, Tom ainsi que Gerda annonçaient leur venue pour le
baptême, et la tête de Tony était remplie de projets concernant cette
réception « distinguée ». Pauvre Tony ! Cette réception devait être
infiniment triste, et ce baptême, qu’elle voyait déjà dans son imagination
comme une petite fête ravissante, avec des fleurs, des bonbons, du chocolat,
ne devait pas avoir lieu. L’enfant, une petite fille, ne devait entrer dans la
vie que pour en sortir au bout d’un quart d’heure, pendant lequel le docteur
s’était en vain efforcé de conserver le souffle à ce petit organisme non
viable.
Lorsque le consul Buddenbrook et sa femme arrivèrent à Munich, Tony
elle-même n’était pas hors de danger. Elle avait été beaucoup plus éprouvée
que la première fois, et depuis plusieurs jours son estomac, dont elle avait
eu déjà à souffrir, refusait presque toute nourriture. Cependant, elle se
rétablit, et les Buddenbrook repartirent tranquillisés sur ce point ; ce ne fut
pas toutefois sans quelque inquiétude d’un autre côté : ils avaient vu
nettement, et cela n’avait pas échappé surtout au regard observateur du
consul, que même la souffrance commune n’avait pu rapprocher les deux
époux. Il n’y avait rien à reprocher au bon cœur de M. Permaneder. Il avait
été très sincèrement secoué ; à la vue de son enfant mort, de grosses larmes
avaient coulé de ses petits yeux gonflés sur ses joues bouffies, dans sa
moustache à franges, et, à plusieurs reprises, il avait poussé de gros
soupirs : « C’est une vraie croix ! Quelle croix ! mon Dieu ! » Mais sa
bonhomie indolente n’en avait pas, aux dires de Tony, longtemps souffert.
Ses soirées au Hofbräuhaus lui avaient bientôt fait surmonter son chagrin et
avec ce fatalisme facile, bon enfant, un peu grognon, un peu hébété, qu’il
exprimait par son expression : « Quelle croix ! » il continua à aller son petit
bonhomme de chemin.
À partir de ce moment, les lettres de Tony n’abandonnèrent plus ce ton
de désespoir et même d’accusation : « Ah ! mère ! écrivait-elle, que de
malheurs s’abattent sur moi ! D’abord Grünlich et la faillite, ensuite
Permaneder et l’enfant mort. En quoi ai-je mérité tant de malheur ? »