Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 61 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VIII

— Docteur, entre nous, il faut enfin faire quelque chose, n’est-ce pas ?

Ni un séjour de montagne à Kreuth, ni l’air de la mer à Glucksbourg ou à

Travemünde ne me paraissent avoir réussi dans ce cas. Qu’en dites-vous ?

Et comme son ordonnance si commode : une diète sévère, une aile de

pigeon, un échaudé, ne pouvait pas être employée avec efficacité dans ce

cas, le docteur Grabow prescrivit les eaux de Pyrmont ou de Schlangenbad.

C’étaient là trois gros soucis. Et Tony ? – Pauvre Tony !

 

CHAPITRE VIII

 

Elle écrivait : « Quand je dis “Frikadellen” (boulettes de viande hachée),

elle ne comprend pas, car cela s’appelle ici “Pflanzerin”, et quand elle dit

“Karfiol”, pas un chrétien n’aura l’idée que cela veut dire “chou-fleur”. Et

quand je dis “Bratkartoffeln” (pommes de terre rôties), elle se met à crier

“Quoi ?” jusqu’à ce que je dise “Geröstete Kartoffeln” (pommes de terre

grillées). Ici on dit “quoi ?” pour “plaît-il ?”. – C’est déjà la seconde : la

première, nommée Kathi, je me suis permis de la renvoyer parce qu’elle

devenait tout de suite insolente ou du moins le paraissait ; je puis m’être

trompée, comme je l’ai vu par la suite ; on ne sait pas bien ici si, au fond,

les gens vous parlent grossièrement ou gentiment. Ma bonne actuelle, qui

s’appelle Babette, mais il faut dire “Babett”, a un physique agréable, un peu

méridional déjà, comme on le rencontre ici, des cheveux et des yeux noirs

et des dents qu’on pourrait lui envier. Elle est docile et, sous ma direction,

prépare des plats de chez nous : par exemple, hier, de l’oseille aux raisins de

Corinthe ; mais j’en ai eu un gros chagrin, Permaneder m’en a voulu de ce

légume, bien qu’il ait pêché les raisins de Corinthe avec sa fourchette ; il ne

m’a pas dit un mot de tout l’après-midi et a grogné. Je puis dire que la vie

n’est pas facile. »

Ce n’étaient pas seulement les « Pflanzerin » et l’oseille qui lui rendaient

la vie amère… Aussitôt après la lune de miel, un coup l’avait atteinte, un

coup imprévu, insoupçonné, incompréhensible, un événement qui lui avait

ravi toute joie et auquel elle ne pouvait se résigner… Cet événement était le

suivant :

Le couple Permaneder vivait depuis quelques semaines déjà à Munich,

quand le consul put réaliser la dot de sa sœur, fixée par le testament, c’est-à-

dire 51 000 marks, et cette somme, convertie en florins, était parvenue entre les mains de M. Permaneder. Il l’avait placée d’une façon sûre et

avantageuse. Ensuite, il avait déclaré à sa femme, sans hésiter ni rougir :

— Tonerl (il l’appelait Tonerl), nous avons assez d’argent comme cela.

Nous n’avons besoin de rien de plus. Je me suis toujours échiné à

travailler ; maintenant je veux ma tranquillité, sacré tonnerre de Dieu !

Nous louerons le rez-de-chaussée et le second étage, nous avons ici un bel

appartement, nous pouvons nous payer un rôti de porc quand il nous plaît,

nous n’avons pas besoin de faire tant de fla-flas et de nous rengorger. Le

soir, j’irai à la Hofbräu. Je ne suis pas un vaniteux, moi, je n’aime pas à

amasser tout le temps de l’argent. J’aime mes aises. À partir de demain, je

liquide la situation et deviens un rentier !

— Permaneder ! s’était-elle écriée, et pour la première fois avec ce bruit

particulier dans le gosier avec lequel elle avait coutume de nommer

Grünlich.

Il lui avait tout simplement répondu :

— Tais-toi donc, pas d’histoires !

Puis une dispute s’était élevée, une de ces disputes si prématurées, si

graves, si violentes qu’elles ébranlent pour toujours le bonheur d’un

ménage… Il en était sorti vainqueur. Contre son besoin d’insouciant bien-

être, la résistance passionnée de Tony s’était brisée. En fin de compte,

M. Permaneder avait retiré son capital du commerce de houblon, en sorte

que, de son côté, M. Noppe pouvait rayer au crayon bleu ie et C… et comme

la plupart de ses amis, avec qui le soir, à la table des habitués de la Hofbräu,

il jouait aux cartes et buvait régulièrement ses trois litres de bière, le mari

de Tony borna son activité à augmenter le loyer de ses locataires et à

détacher paisiblement et avec modestie ses coupons de rente.

On avait fait part de la chose à M me Buddenbrook, sans insister, mais

dans les lettres adressées par M me Permaneder à son frère, on avait vu la

douleur qu’elle en éprouvait… pauvre Tony !

Ses plus terribles craintes étaient dépassées de beaucoup. Elle avait su, à

l’avance, que M. Permaneder n’avait rien de cette activité que déployait son

premier mari ; mais elle n’aurait jamais soupçonné qu’il eût ruiné toutes les

espérances exprimées la veille des fiançailles à Mlle Jungmann, qu’il eût

aussi totalement méconnu les obligations qu’il assumait en épousant une

Buddenbrook.

Il fallait surmonter ce coup, et la famille, à la maison, constata, à en juger

d’après ses lettres, qu’elle en prenait son parti. Sa vie était assez monotone entre son mari et Erika, qui allait en classe ; elle s’occupait de son intérieur,

entretenait des relations amicales avec les locataires du rez-de-chaussée et

du second, ainsi qu’avec la famille Niederpaur, sur la place Sainte-Marie.

Par-ci, par-là, elle parlait de soirées au Théâtre de la cour, où elle était allée

avec Eva, M. Permaneder n’aimant pas ces choses-là, et il apparut qu’arrivé

à l’âge de quarante ans dans son « cher Munich » il n’avait jamais jeté un

coup d’œil à l’intérieur de la Pinacothèque.

Les jours passaient. Pour Tony, la joie véritable d’une vie nouvelle s’était

envolée, depuis que M. Permaneder, aussitôt après avoir touché sa dot,

s’était retiré des affaires. L’espérance faisait défaut. Jamais elle ne pourrait

annoncer à la maison un succès, une amélioration, un essor. Telle était sa

vie aujourd’hui, paisible mais bornée et si peu « distinguée », telle elle

resterait immuablement jusqu’à la fin de ses jours. Cette pensée la

déprimait. Aussi, d’après ses lettres, on devinait que cet état d’esprit

l’empêchait de s’accoutumer aux mœurs de l’Allemagne du Sud. Pour les

petites choses, on s’en tirait. Elle apprit à se faire comprendre des bonnes et

des livreurs, à dire « Pflanzerin » au lieu de « Frikadellen » et à ne plus

servir à son mari de la soupe aux fruits après qu’il eut dit que c’était une

« lavasse dégoûtante ».

Toutefois, dans l’ensemble, elle restait toujours une étrangère dans sa

nouvelle patrie ; le sentiment qu’une Buddenbrook, dans ce Midi, là-bas,

n’était rien d’extraordinaire, était pour elle une humiliation continuelle,

incessante, et quand elle racontait, par lettre, comment un maçon

quelconque, son pot de bière à la main, dans l’autre un radis tenu par la

queue, l’avait interpellée dans la rue en lui disant : « Dites donc, voisine,

quelle heure est-il ? » il y avait là, malgré un ton de plaisanterie, une nuance

d’indignation et on pouvait être persuadé que Tony avait dû se rengorger et

ne l’avait honoré ni d’une réponse ni d’un regard. D’ailleurs, ce n’était pas

seulement ce manque de tenue et du sens des distances qui lui était étranger

et antipathique. Elle ne pénétrait pas plus avant dans la vie et l’activité de

Munich, cette atmosphère d’une grande ville, pleine d’artistes et de

bourgeois qui ne faisaient rien, ces mœurs un peu licencieuses que sa

disposition d’esprit l’empêchait souvent d’admettre avec l’humour qui

convenait.

Les jours passaient. Puis, un événement heureux parut s’annoncer, celui

qu’on attendait en vain dans la Grand-Rue et la Mengstrasse. Peu de temps

après le 1er janvier 1859, l’espérance devint une certitude. Tony allait être mère une seconde fois. La joie frémissait dans ses lettres pleines

d’expressions exubérantes, enfantines et graves, comme on n’en avait pas lu

sous sa plume depuis longtemps. En dehors de ses villégiatures d’été qui,

d’ailleurs, se bornaient de plus en plus aux rives de la Baltique,

Mme Buddenbrook n’aimait plus les voyages, mais elle regrettait d’être

éloignée de sa fille à un pareil moment et l’assurait, par écrit, de l’assistance

de Dieu. Par contre, Tom ainsi que Gerda annonçaient leur venue pour le

baptême, et la tête de Tony était remplie de projets concernant cette

réception « distinguée ». Pauvre Tony ! Cette réception devait être

infiniment triste, et ce baptême, qu’elle voyait déjà dans son imagination

comme une petite fête ravissante, avec des fleurs, des bonbons, du chocolat,

ne devait pas avoir lieu. L’enfant, une petite fille, ne devait entrer dans la

vie que pour en sortir au bout d’un quart d’heure, pendant lequel le docteur

s’était en vain efforcé de conserver le souffle à ce petit organisme non

viable.

Lorsque le consul Buddenbrook et sa femme arrivèrent à Munich, Tony

elle-même n’était pas hors de danger. Elle avait été beaucoup plus éprouvée

que la première fois, et depuis plusieurs jours son estomac, dont elle avait

eu déjà à souffrir, refusait presque toute nourriture. Cependant, elle se

rétablit, et les Buddenbrook repartirent tranquillisés sur ce point ; ce ne fut

pas toutefois sans quelque inquiétude d’un autre côté : ils avaient vu

nettement, et cela n’avait pas échappé surtout au regard observateur du

consul, que même la souffrance commune n’avait pu rapprocher les deux

époux. Il n’y avait rien à reprocher au bon cœur de M. Permaneder. Il avait

été très sincèrement secoué ; à la vue de son enfant mort, de grosses larmes

avaient coulé de ses petits yeux gonflés sur ses joues bouffies, dans sa

moustache à franges, et, à plusieurs reprises, il avait poussé de gros

soupirs : « C’est une vraie croix ! Quelle croix ! mon Dieu ! » Mais sa

bonhomie indolente n’en avait pas, aux dires de Tony, longtemps souffert.

Ses soirées au Hofbräuhaus lui avaient bientôt fait surmonter son chagrin et

avec ce fatalisme facile, bon enfant, un peu grognon, un peu hébété, qu’il

exprimait par son expression : « Quelle croix ! » il continua à aller son petit

bonhomme de chemin.

À partir de ce moment, les lettres de Tony n’abandonnèrent plus ce ton

de désespoir et même d’accusation : « Ah ! mère ! écrivait-elle, que de

malheurs s’abattent sur moi ! D’abord Grünlich et la faillite, ensuite

Permaneder et l’enfant mort. En quoi ai-je mérité tant de malheur ? »