Les Buddenbrook
Chapitre VII
bois, on mangea des fraises, du lait caillé, de la gelée de fruits et, après le
goûter, on se promena dans un grand jardin potager qui se prolongeait en
verger jusqu’à la rivière, à l’ombre de toute sorte d’arbres fruitiers, entre
diverses sortes de groseilliers et des carrés d’asperges et de pommes de
terre.
Sievert Tiburtius et Clara Buddenbrook demeurèrent un peu en arrière.
Lui, beaucoup plus petit qu’elle, les pointes de sa barbe rejetées sur ses
épaules, avait enlevé de sa grosse tête son chapeau de paille noire aux bords
recourbés et, s’épongeant le front de son mouchoir, ouvrant de grands yeux,
il entama avec elle une longue conversation pleine de douceur, au cours de
laquelle tous deux s’arrêtèrent une fois pour laisser Clara dire, d’une voix
grave et calme :
— Oui.
Puis, de retour à la maison, comme Mme Buddenbrook, un peu fatiguée
et congestionnée, était assise seule dans le salon aux paysages, le pasteur
prit place à ses côtés. Dehors régnait le silence méditatif d’un après-midi de
dimanche. Il entama avec elle un long entretien plein de douceur. À la fin,
Mme Buddenbrook lui dit :
— Il suffit, mon cher pasteur… Votre demande répond à mes vœux
maternels et vous, de votre côté, vous n’avez pas fait un mauvais choix, je
puis vous l’assurer. Qui aurait pensé que votre entrée et votre séjour dans
notre maison dussent être si merveilleusement bénis. Je ne veux pas dire
aujourd’hui mon dernier mot ; il convient que j’écrive auparavant à mon fils
le consul, qui est à l’étranger pour le moment, comme vous le savez.
Demain, si Dieu vous prête vie et santé, vous partirez pour Riga, où vous
prendrez possession de votre ministère. Quant à nous, nous pensons aller
passer quelques semaines au bord de la mer !… Vous recevrez bientôt des
nouvelles. Le Seigneur veuille que nous nous revoyions tous heureux.
CHAPITRE VII
Amsterdam, le 20 juillet 1856
Hôtel « Het Haasje »
Ma très chère mère,
Je reçois à l’instant ta longue lettre, et je m’empresse de te remercier de
tout cœur de l’attention que tu as eue de demander mon approbation dans
l’affaire en question ; naturellement, je donne non seulement mon
consentement, mais j’y ajoute mes plus joyeuses félicitations, persuadé que,
toi et Clara, vous avez fait un bon choix. Ce beau nom de Tiburtius m’est
connu, et je crois que papa a été en relation d’affaires avec le père. En tout
cas, Clara va se trouver dans d’agréables conditions, et la situation de
femme de pasteur conviendra à son tempérament.
Tiburtius est donc parti pour Riga et doit revenir encore une fois, en août,
voir sa fiancée. Eh bien, il y aura bien de la joie chez nous, à la
Mengstrasse, plus de joie encore que vous ne le prévoyez tous ; vous ne
savez pas pour quelles raisons particulières j’éprouve un joyeux étonnement
à la nouvelle des fiançailles de Mlle Clara Buddenbrook ni de quelle
charmante coïncidence il s’agit ? Oui, madame ma très chère mère, si je me
donne la peine aujourd’hui d’envoyer par retour du courrier des rives de
l’Amstel aux rives de la Baltique mon consentement au bonheur terrestre de
Clara, je m’attends à obtenir de ta plume le même consentement au sujet
d’une affaire identique. Je donnerais trois florins sonnants pour voir ton
visage et surtout celui de notre brave Tony quand vous lirez ces lignes…
Mais je veux en venir au fait.
Mon petit hôtel propret a une jolie vue sur le canal et se trouve au milieu
de la ville, non loin de la Bourse. Les affaires pour lesquelles je suis venu (il
s’agissait de nouer de nouvelles et précieuses relatons, tu sais que je me
charge personnellement des choses de ce genre) ont marché à souhait dès le
premier jour. Connu comme je le suis en ville depuis mes années
d’apprentissage, bien que de nombreuses familles soient aux bains de mer,
j’ai été très accaparé par la société. Je suis allé à quelques soirées chez les
Van Haukdom et les Mölen, et, dès le troisième jour après mon arrivée, j’ai
été obligé d’assister en habit noir, chez mon ancien directeur,
M. Van der Kellen, à un dîner donné en mon honneur, bien que ce ne soit
pas la saison. Je conduisis à table… devinez un peu qui ? Mlle Arnoldsen,
Gerda Arnoldsen, l’ancienne amie de pension de Tony, dont le père, grand
négociant et virtuose plus grand encore peut-être, était présent ainsi que sa
fille mariée et son gendre.
Je me souviens fort bien que, encore toute jeune, alors qu’elle était en
pension chez Mlle Weichbrodt au Mühlenbrink, Gerda (vous permettez que
je me serve de son prénom) avait fait sur moi une forte impression qui ne s’était jamais tout à fait effacée. Maintenant, je la revoyais plus grande, plus
développée, plus belle, plus spirituelle.
Épargnez-moi la description de sa personne qui pourrait paraître un peu
trop enthousiaste, puisque vous pourrez bientôt la regarder face à face. Vous
ne pouvez vous figurer le nombre de sujets de conversation qui s’offraient à
nous, mais, après le potage, laissant de côté le chapitre des anecdotes, nous
passâmes à des choses plus graves, plus captivantes. En musique, je ne
pouvais soutenir la partie, car, nous autres, Buddenbrook, chose regrettable,
nous n’en savons pas bien long sur ce point, mais pour la peinture
hollandaise, j’étais plus à mon aise, et, en littérature, nous nous entendions à
la perfection. Vraiment, le temps fuyait. Après le repas, je me fis présenter
au vieux M. Arnoldsen, qui m’accueillit avec une exquise affabilité. Plus
tard, au salon, il exécuta plusieurs morceaux de concert, et Gerda joua elle
aussi. Elle était superbe, et, bien que je n’aie pas la moindre notion du
violon, je sais qu’elle faisait chanter son instrument (un véritable
stradivarius) à m’en faire presque venir les larmes aux yeux. Le lendemain,
je fis une visite aux Arnoldsen qui habitent le Buitenkant. Je fus d’abord
reçu par une vieille dame de compagnie avec qui je dus converser en
français, puis Gerda parut et nous avons causé, comme la veille, toute une
heure ; seulement, cette fois, nous nous sommes rapprochés davantage, avec
le désir de nous comprendre et de nous connaître mieux encore. Il a de
nouveau été question de toi, maman, de Tony, de notre bonne ville, de mes
occupations…
Ce jour-là déjà, ma décision était prise, c’était « celle-là ou aucune
autre », c’était « maintenant ou jamais ». Nous nous sommes rencontrés
encore à l’occasion d’une garden-party chez mon ami Van Swindren ; je fus
convié à une petite soirée musicale chez les Arnoldsen pendant laquelle,
assis en face de la jeune fille, je fis l’expérience d’une demi-déclaration,
pour jeter un coup de sonde ; il y fut répondu d’une façon encourageante, et
voici cinq jours, je me suis rendu dans la matinée chez M. Arnoldsen pour
le prier de m’autoriser à lui demander la main de sa fille. Il m’a reçu dans
son bureau particulier : « Mon très cher consul, me dit-il, vous êtes le très
bienvenu, si dur qu’il soit pour un vieux veuf de se séparer de sa fille. Mais
elle ? Jusqu’à présent, sa décision était de ne jamais se marier… Avez-vous
des chances ? » Et il fut extrêmement étonné lorsque je lui répondis que
Mlle Gerda m’avait, en réalité, encouragé à nourrir quelque espoir. Il lui a donné quelque temps pour réfléchir, et je crois même qu’il a tâché de l’en