Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 51 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VII

bois, on mangea des fraises, du lait caillé, de la gelée de fruits et, après le

goûter, on se promena dans un grand jardin potager qui se prolongeait en

verger jusqu’à la rivière, à l’ombre de toute sorte d’arbres fruitiers, entre

diverses sortes de groseilliers et des carrés d’asperges et de pommes de

terre.

Sievert Tiburtius et Clara Buddenbrook demeurèrent un peu en arrière.

Lui, beaucoup plus petit qu’elle, les pointes de sa barbe rejetées sur ses

épaules, avait enlevé de sa grosse tête son chapeau de paille noire aux bords

recourbés et, s’épongeant le front de son mouchoir, ouvrant de grands yeux,

il entama avec elle une longue conversation pleine de douceur, au cours de

laquelle tous deux s’arrêtèrent une fois pour laisser Clara dire, d’une voix

grave et calme :

— Oui.

Puis, de retour à la maison, comme Mme Buddenbrook, un peu fatiguée

et congestionnée, était assise seule dans le salon aux paysages, le pasteur

prit place à ses côtés. Dehors régnait le silence méditatif d’un après-midi de

dimanche. Il entama avec elle un long entretien plein de douceur. À la fin,

Mme Buddenbrook lui dit :

— Il suffit, mon cher pasteur… Votre demande répond à mes vœux

maternels et vous, de votre côté, vous n’avez pas fait un mauvais choix, je

puis vous l’assurer. Qui aurait pensé que votre entrée et votre séjour dans

notre maison dussent être si merveilleusement bénis. Je ne veux pas dire

aujourd’hui mon dernier mot ; il convient que j’écrive auparavant à mon fils

le consul, qui est à l’étranger pour le moment, comme vous le savez.

Demain, si Dieu vous prête vie et santé, vous partirez pour Riga, où vous

prendrez possession de votre ministère. Quant à nous, nous pensons aller

passer quelques semaines au bord de la mer !… Vous recevrez bientôt des

nouvelles. Le Seigneur veuille que nous nous revoyions tous heureux.

 

CHAPITRE VII

 

Amsterdam, le 20 juillet 1856

Hôtel « Het Haasje »

 

Ma très chère mère,

Je reçois à l’instant ta longue lettre, et je m’empresse de te remercier de

tout cœur de l’attention que tu as eue de demander mon approbation dans

l’affaire en question ; naturellement, je donne non seulement mon

consentement, mais j’y ajoute mes plus joyeuses félicitations, persuadé que,

toi et Clara, vous avez fait un bon choix. Ce beau nom de Tiburtius m’est

connu, et je crois que papa a été en relation d’affaires avec le père. En tout

cas, Clara va se trouver dans d’agréables conditions, et la situation de

femme de pasteur conviendra à son tempérament.

Tiburtius est donc parti pour Riga et doit revenir encore une fois, en août,

voir sa fiancée. Eh bien, il y aura bien de la joie chez nous, à la

Mengstrasse, plus de joie encore que vous ne le prévoyez tous ; vous ne

savez pas pour quelles raisons particulières j’éprouve un joyeux étonnement

à la nouvelle des fiançailles de Mlle Clara Buddenbrook ni de quelle

charmante coïncidence il s’agit ? Oui, madame ma très chère mère, si je me

donne la peine aujourd’hui d’envoyer par retour du courrier des rives de

l’Amstel aux rives de la Baltique mon consentement au bonheur terrestre de

Clara, je m’attends à obtenir de ta plume le même consentement au sujet

d’une affaire identique. Je donnerais trois florins sonnants pour voir ton

visage et surtout celui de notre brave Tony quand vous lirez ces lignes…

Mais je veux en venir au fait.

Mon petit hôtel propret a une jolie vue sur le canal et se trouve au milieu

de la ville, non loin de la Bourse. Les affaires pour lesquelles je suis venu (il

s’agissait de nouer de nouvelles et précieuses relatons, tu sais que je me

charge personnellement des choses de ce genre) ont marché à souhait dès le

premier jour. Connu comme je le suis en ville depuis mes années

d’apprentissage, bien que de nombreuses familles soient aux bains de mer,

j’ai été très accaparé par la société. Je suis allé à quelques soirées chez les

Van Haukdom et les Mölen, et, dès le troisième jour après mon arrivée, j’ai

été obligé d’assister en habit noir, chez mon ancien directeur,

M. Van der Kellen, à un dîner donné en mon honneur, bien que ce ne soit

pas la saison. Je conduisis à table… devinez un peu qui ? Mlle Arnoldsen,

Gerda Arnoldsen, l’ancienne amie de pension de Tony, dont le père, grand

négociant et virtuose plus grand encore peut-être, était présent ainsi que sa

fille mariée et son gendre.

Je me souviens fort bien que, encore toute jeune, alors qu’elle était en

pension chez Mlle Weichbrodt au Mühlenbrink, Gerda (vous permettez que

je me serve de son prénom) avait fait sur moi une forte impression qui ne s’était jamais tout à fait effacée. Maintenant, je la revoyais plus grande, plus

développée, plus belle, plus spirituelle.

Épargnez-moi la description de sa personne qui pourrait paraître un peu

trop enthousiaste, puisque vous pourrez bientôt la regarder face à face. Vous

ne pouvez vous figurer le nombre de sujets de conversation qui s’offraient à

nous, mais, après le potage, laissant de côté le chapitre des anecdotes, nous

passâmes à des choses plus graves, plus captivantes. En musique, je ne

pouvais soutenir la partie, car, nous autres, Buddenbrook, chose regrettable,

nous n’en savons pas bien long sur ce point, mais pour la peinture

hollandaise, j’étais plus à mon aise, et, en littérature, nous nous entendions à

la perfection. Vraiment, le temps fuyait. Après le repas, je me fis présenter

au vieux M. Arnoldsen, qui m’accueillit avec une exquise affabilité. Plus

tard, au salon, il exécuta plusieurs morceaux de concert, et Gerda joua elle

aussi. Elle était superbe, et, bien que je n’aie pas la moindre notion du

violon, je sais qu’elle faisait chanter son instrument (un véritable

stradivarius) à m’en faire presque venir les larmes aux yeux. Le lendemain,

je fis une visite aux Arnoldsen qui habitent le Buitenkant. Je fus d’abord

reçu par une vieille dame de compagnie avec qui je dus converser en

français, puis Gerda parut et nous avons causé, comme la veille, toute une

heure ; seulement, cette fois, nous nous sommes rapprochés davantage, avec

le désir de nous comprendre et de nous connaître mieux encore. Il a de

nouveau été question de toi, maman, de Tony, de notre bonne ville, de mes

occupations…

Ce jour-là déjà, ma décision était prise, c’était « celle-là ou aucune

autre », c’était « maintenant ou jamais ». Nous nous sommes rencontrés

encore à l’occasion d’une garden-party chez mon ami Van Swindren ; je fus

convié à une petite soirée musicale chez les Arnoldsen pendant laquelle,

assis en face de la jeune fille, je fis l’expérience d’une demi-déclaration,

pour jeter un coup de sonde ; il y fut répondu d’une façon encourageante, et

voici cinq jours, je me suis rendu dans la matinée chez M. Arnoldsen pour

le prier de m’autoriser à lui demander la main de sa fille. Il m’a reçu dans

son bureau particulier : « Mon très cher consul, me dit-il, vous êtes le très

bienvenu, si dur qu’il soit pour un vieux veuf de se séparer de sa fille. Mais

elle ? Jusqu’à présent, sa décision était de ne jamais se marier… Avez-vous

des chances ? » Et il fut extrêmement étonné lorsque je lui répondis que

Mlle Gerda m’avait, en réalité, encouragé à nourrir quelque espoir. Il lui a donné quelque temps pour réfléchir, et je crois même qu’il a tâché de l’en