Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 32 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre XIV

venait de laisser agir sur elle, la parcourait comme un frisson. « Comme

l’anneau d’une chaîne », avait écrit papa… oui, oui ! C’est précisément en

tant qu’anneau de cette chaîne qu’elle avait aussi cette haute mission, si

lourde de responsabilité, de collaborer par l’action et la volonté à l’histoire

de sa famille.

Elle feuilleta le cahier jusqu’au bout ; là une feuille au grain rude était

tout entière occupée par la généalogie complète des Buddenbrook, résumée

par la main du consul en tableau synoptique, avec des accolades, des

rubriques et des dates : depuis le mariage de l’ascendant le plus lointain

avec Brigitta Schuren, une fille de pasteur, jusqu’à celui du consul Johann

Buddenbrook avec Elisabeth Kröger, en l’année 1825. « De ce mariage,

était-il mentionné, sont issus quatre enfants… »

À la suite de quoi, les noms de baptême étaient consignés, dans l’ordre,

avec l’indication du millésime et du jour de la naissance ; sous la rubrique

du fils aîné, on avait déjà signalé son entrée comme volontaire dans

l’entreprise paternelle, à Pâques de l’année 1842.

Tony arrêta longuement son regard sur son nom et sur l’espace libre qui

le suivait. Alors, obéissant à une impulsion soudaine, avec une expression

de physionomie nerveuse mais résolue, elle refoula quelque chose dans sa

gorge et, un instant, ses lèvres serrées frémirent convulsivement ; elle saisit

la plume et, l’ayant enfoncée dans l’encrier, avec une résolution désespérée,

l’index crispé, la tête fiévreuse couchée sur son épaule, elle ajouta de son

écriture malhabile, et qui paraissait s’envoler vers la droite : « … S’est

fiancée le 22 septembre 1845 avec M. Bendix Grünlich, négociant à

Hambourg. »

 

CHAPITRE XIV

 

— Je suis complètement de votre avis, mon cher ami. Cette question est

d’importance et doit être réglée. En deux mots : la dot traditionnelle d’une

jeune fille de notre famille s’est toujours élevée à 70 000 marks comptant.

M. Grünlich jeta à son futur beau-père le regard oblique, bref et

scrutateur d’un homme d’affaires.

— Effectivement… dit-il, et cet « effectivement » avait exactement la

longueur de son favori gauche, ce favori jaune d’or qu’il laissait glisser lentement entre ses doigts et dont il ne libéra la pointe qu’au bout de son

« effectivement ».

Il poursuivit :

— Vous connaissez, mon père, la profonde estime que j’éprouve à

l’égard de traditions et de principes vénérables ! Mais… dans le cas présent,

cette admirable déférence ne serait-elle pas entachée de quelque

exagération ?… Un commerce prend de l’extension… une famille

prospère… Bref, les conditions deviennent différentes et meilleures…

— Mon cher ami, dit le consul… vous voyez en moi un homme large en

affaires. Parbleu… Vous ne m’avez pas laissé aller jusqu’au bout de ma

pensée, sans quoi vous sauriez déjà que je suis disposé et prêt à vous

satisfaire, eu égard aux circonstances, et que je ne fais aucune difficulté

pour ajouter 10 000 marks aux 70 000 annoncés.

— 80 000 donc, dit M. Grünlich.

Puis il fit une moue qui signifiait : « Ce n’est pas trop, mais c’est

suffisant. »

On se mit d’accord le plus amicalement du monde et le consul, en se

levant, fit tinter avec satisfaction son gros trousseau de clefs, dans la poche

de son pantalon, car, avec 80 000, il avait à peine atteint le « chiffre de la

dot traditionnelle ».

Là-dessus, M. Grünlich prit congé et partit pour Hambourg.

Tony n’était guère affectée par sa situation nouvelle. Personne ne

l’empêchait de danser chez les Möllendorpf, les Langhals, les Kistenmaker

et dans sa propre maison, de patiner sur le Burgfeld, dans les prairies du

bord de la Trave et d’accepter les hommages des jeunes messieurs… À la

mi-octobre, elle assista à la réception donnée chez les Möllendorpf, en

l’honneur des fiançailles du fils aîné et de Julie Hagenström.

— Tom, dit-elle, je n’irai pas. C’est révoltant !

Elle y alla tout de même et s’y amusa énormément.

Au demeurant, les traits de plume qu’elle avait ajoutés à l’histoire de la

famille lui avaient acquis le droit de faire, avec sa mère ou toute seule, des

emplettes de première importance dans les différents magasins de la ville et

de s’occuper de son trousseau, un trousseau distingué.

Pendant des jours et des jours, deux lingères, derrière la fenêtre de la

petite salle à manger, ourlèrent, brodèrent des initiales, en consommant

quantité de tartines de pain noir au fromage vert.

— La toile de chez Lentföhr est-elle arrivée, maman ?

— Non, mon enfant, mais voici deux douzaines de serviettes à thé.

— Bien. – Il avait pourtant promis de l’envoyer cet après-midi. Mon

Dieu, il faudrait bien que ces draps fussent ourlés !

— Ida, Mlle Bitterlich demande les dentelles pour les taies.

— Dans l’armoire à linge du vestibule, à droite, Tonyette, ma fillette…

— Line…

— Ne pourrais-tu pas, pour une fois, y aller toi-même, d’un saut, mon

petit cœur…

— Ô Dieu, crois-tu que je me marie pour me donner la peine de

descendre l’escalier…

— As-tu pensé à ta toilette de mariée, Tony ?

— De la moire antique, maman !… Je ne me laisserai pas marier sans

moire antique !

Ainsi passèrent octobre et novembre. Au moment de la Noël,

M. Grünlich fit son apparition pour célébrer la nuit sainte dans le cercle de

la famille Buddenbrook et il ne déclina pas non plus l’invitation des vieux

Kröger. Son attitude vis-à-vis de sa fiancée était empreinte de cette

délicatesse qu’on était en droit d’attendre de lui. Pas de cérémonie inutile !

Pas de complications mondaines ! Pas de tendresse déplacée ! Un baiser sur

le front à peine soupiré, en présence des parents, avait scellé les fiançailles.

Tony s’émerveillait souvent de ce que le bonheur présent de son fiancé

correspondît si peu au désespoir qu’il avait manifesté lors de ses refus. Il se

contentait de la considérer avec la sérénité d’un propriétaire… De temps à

autre, il est vrai, quand le hasard les laissait seuls, il arrivait qu’une humeur

plaisante et taquine s’emparât de lui ; alors il esquissait le geste de l’attirer

sur ses genoux pour approcher ses favoris de son visage et lui demander

d’une voix que la joie faisait trembler :

— N’est-ce pas que je t’ai eue, quand même ? N’est-ce pas que j’ai bien

fini par t’attraper ?

À quoi Tony répondait, en se dérobant avec adresse :

— Ô mon Dieu, comme vous vous oubliez !

Peu après les fêtes de Noël, M. Grünlich s’en retourna à Hambourg,

l’activité de ses affaires exigeant impérieusement sa présence personnelle,

et les Buddenbrook admirent tacitement avec lui que Tony, avant les

fiançailles, avait eu amplement le temps de faire sa connaissance.

La question du logement fut résolue par correspondance. Tony, qui se

réjouissait beaucoup de vivre dans une grande ville, exprima le désir de s’installer au centre de Hambourg, où se trouvaient d’ailleurs, dans la

Spitalerstrasse, les bureaux de M. Grünlich… Mais le fiancé, par une

opiniâtreté virile, arracha de haute lutte la procuration nécessaire à l’achat

d’une villa près d’Eimsbüttel, dans un site romantique et isolé du monde,

petit nid idyllique fait pour un jeune couple – procul negotiis – non, son

latin non plus, il ne l’avait pas complètement oublié !

Décembre passa et, au début de l’année 46, le mariage fut célébré. Le

« Polterabend[23] » traditionnel fut magnifique et la moitié de la ville y

assista. Dans la salle à manger et le vestibule, saupoudrés de talc pour la

circonstance, les amies de Tony – entre autres, Armgard von Schilling, qui

avait fait son entrée en ville dans une calèche haute comme une tour –

dansèrent avec les amis de Tom et de Christian, André Gieseke, fils du

commandant des sapeurs-pompiers, étudiant en droit, Stéphane et Édouard

Kistenmaker, de la maison « Kistenmaker et fils ». Ce fut le consul Peter

Döhlmann qui se chargea de conduire le charivari en cassant contre les

dalles de pierre du grand vestibule toute la poterie qu’il avait pu se procurer.

Mme Stuht de la Glockengiesserstrasse eut, cette fois encore, l’occasion

de se retrouver dans le meilleur monde, car elle assista Mlle Jungmann et la

couturière, pendant la toilette de mariée de Tony. Jamais – que Dieu lui

pardonne ! – elle n’avait vu si jolie épousée et, malgré sa corpulence, elle

restait à genoux pour attacher, en levant des yeux admiratifs, les fins

rameaux de myrte sur la blanche moire antique…

Ceci se passait dans la petite salle à manger. M. Grünlich attendait à la

porte, en habit à longs pans et gilet de soie. Son visage poupin avait une

expression grave et correcte ; sur la verrue de sa narine gauche, il y avait un

soupçon de poudre et ses favoris jaune d’or étaient frisés avec soin.

Au premier étage, sous la colonnade, car c’est là que devait être célébré

le mariage, la famille rassemblée formait une imposante société. Il y avait

les vieux Kröger, un peu ratatinés déjà, tous deux, mais comme toujours

d’une suprême distinction. Il y avait le consul Kröger et sa femme, leurs fils

Jürgen et Jakob, ce dernier venu de Hambourg avec les parents Duchamps.

Il y avait Gotthold Buddenbrook et son épouse, née Stüwing, en compagnie

de leurs filles Frédérique, Henriette et Pfiffi, à qui il ne restait plus, hélas !

aucune chance de trouver un mari… Il y avait la ligne collatérale de

Mecklembourg, représentée par le père de Clothilde, M. Bernard

Buddenbrook, venu d’Ungnade, qui considérait avec de grands yeux le luxe

inouï de la maison de son riche parent. Ceux de Francfort s’étaient bornés à envoyer des cadeaux, le voyage étant pour eux trop compliqué… Leur place

était occupée par les seuls invités étrangers à la famille, le docteur Grabow,

médecin de la maison, et Mlle Weichbrodt, l’amie maternelle de Tony.

Sesemi Weichbrodt avait revêtu une modeste robe noire et portait sur ses

anglaises une coiffe à rubans verts tout neufs.

— Sois « huruse », ma bonne enfant, dit-elle lorsque Tony apparut à côté

de M. Grünlich dans la galerie ; puis elle se redressa et déposa sur son front

un baiser tendre et sonore.

La famille avait tout lieu d’être satisfaite de l’épousée ; Tony était jolie,

naturelle et souriante, bien qu’un peu pâlie par la curiosité et la fièvre du

départ.

Le hall était décoré de fleurs et un autel y avait été dressé à droite. Le

pasteur Kölling, de Sainte-Marie, donna la bénédiction nuptiale, au cours de

laquelle, avec de fortes paroles, il prêcha particulièrement la modération.

Tout se passa avec ordre et dans les règles. Tony prononça un « oui » naïf et

bon enfant, tandis que M. Grünlich, pour dégager sa gorge, fit précéder le

sien d’un « hé-é-hum ! ». Puis on mangea en quantité extraordinaire des

choses délicieuses. Tandis que, dans la salle, les invités continuaient le

repas présidé par le pasteur, le consul et sa femme accompagnèrent le jeune

couple, en costume de voyage, jusque dans la rue que la neige glacée

plongeait dans une brume blanche.

La grande chaise de poste, chargée de malles et de sacs, s’arrêta devant

la porte d’entrée.

Après que Tony eut exprimé, à maintes reprises, la certitude qu’elle

reviendrait bientôt en visite et l’espoir que celle de ses parents à Hambourg

ne se ferait pas attendre non plus, elle monta allègrement dans la voiture et

se laissa envelopper avec sollicitude par sa mère dans la chaude couverture

de fourrure. Son mari s’installa, lui aussi.

— Vous savez, Grünlich, dit le consul, les dentelles neuves sont dans le

petit sac à main, tout en haut. Avant d’arriver à Hambourg, vous le prendrez

un peu sous votre manteau, n’est-ce pas ? Ces droits de douane… il faut

autant que possible les esquiver. Adieu ! Adieu encore une fois, ma chère

Tony ! Dieu soit avec toi !

— Vous trouverez sans doute un bon hôtel à Arensbourg ? demanda

Mme Buddenbrook.

— C’est retenu, très chère maman, tout est retenu ! répondit

M. Grünlich.