Les Buddenbrook
Chapitre II
la température était encore hivernale. Leurs visages étaient rouges
d’animation. Quelle fête, aujourd’hui ! La cigogne, une cigogne aux
muscles vigoureux, certes, avait apporté, en plus de la petite sœur, toutes
sortes de merveilles : un cartable neuf en peau de phoque pour Thomas ;
pour Antonie, une grande poupée avec de vrais cheveux – n’était-ce pas
extraordinaire ? ; un album d’images multicolores pour la sage Clothilde
qui, silencieuse et reconnaissante, concentrait toute son attention sur les
sacs de sucreries arrivés en même temps ; pour Christian, enfin, un théâtre
guignol au grand complet, avec le Sultan, la Mort et le Diable…
Ils embrassèrent leur mère et on leur permit de jeter encore un regard
rapide et prudent derrière les rideaux de soie verte, sur quoi ils partirent
pour l’église sans mot dire et d’un pas pressé. Leur père, ayant jeté sur ses
épaules un manteau à pèlerine, les suivait, son livre de cantiques à la main,
tandis que les cris perçants du nouveau membre de la famille subitement
réveillé semblaient les accompagner.
CHAPITRE II
Tous les étés, dès le mois de mai, quelquefois en juin, Tony
Buddenbrook s’installait, avec une joie non dissimulée, chez ses grands-
parents, hors les murs.
Il faisait bon vivre là-bas en toute liberté, soit dans la villa luxueuse que
flanquaient de vastes dépendances, les communs et les remises, soit dans
l’immense jardin, à la fois verger, potager et parterre, dont la pente
descendait obliquement vers la Trave. Les Kröger vivaient sur un grand
pied et, bien qu’il y eût une différence marquée entre ce luxe de surface et
l’aisance solide, un peu lourde même, de la maison paternelle, il tombait
sous le sens que, chez les grands-parents, tout était deux fois plus
magnifique, et la jeune demoiselle Buddenbrook en était impressionnée.
Il n’était jamais question ici de s’occuper du ménage, encore moins de la
cuisine ; à la maison, c’était le contraire ; si le grand-père et la maman n’y
tenaient pas absolument, son père et sa grand-mère l’exhortaient souvent à
essuyer la poussière et lui proposaient comme modèle la docile, sage et
laborieuse cousine Thilda. C’étaient les tendances aristocratiques de la
famille maternelle qui revivaient dans la petite demoiselle lorsque, de son fauteuil à bascule, elle donnait un ordre à la femme de chambre ou au valet.
Deux servantes et un cocher composaient avec eux le personnel du vieux
couple.
On a beau dire, c’est une chose agréable que de s’éveiller le matin dans
une grande chambre tendue d’étoffe claire et de toucher, dès son premier
geste, une lourde couverture de satin piqué ! Et le petit déjeuner dans la
pièce donnant sur la terrasse ! Par la porte vitrée ouverte, l’air matinal afflue
du jardin, et l’on vous sert, au lieu de café ou de thé, une tasse de chocolat,
oui, vraiment, tous les jours, le chocolat des anniversaires, accompagné
d’une épaisse tranche de brioche onctueuse.
Ce déjeuner, il est vrai, Tony devait le prendre toute seule, à l’exception
des dimanches, les grands-parents étant accoutumés à descendre longtemps
après l’heure de l’école. Lorsqu’elle avait mangé son gâteau et bu son
chocolat, elle s’emparait de son cartable, descendait de la terrasse en
trottinant et traversait le jardin bien entretenu qui précédait la maison.
C’est qu’elle était extrêmement mignonne, la jeune Tony Buddenbrook !
Sous le chapeau de paille, son abondante chevelure coulait en boucles
naturelles, dont le blond allait s’assombrissant avec les années ; la lèvre
supérieure un peu saillante donnait au frais petit visage, aux yeux gris-bleu
et vifs, une expression mutine qui se retrouvait dans sa silhouette menue et
gracieuse ; ses jambes minces, que gainaient des bas d’une blancheur
neigeuse, avaient une démarche pleine d’assurance, onduleuse et élastique à
la fois. Beaucoup connaissaient et saluaient la fillette du consul
Buddenbrook quand, franchissant la porte du jardin, elle entrait dans l’allée
de marronniers. C’était, par exemple, une marchande des quatre-saisons
coiffée d’une grande capeline de paille aux rubans vert clair, arrivant de son
village dans sa jardinière, et qui lui criait un joyeux : « Eh bonjour donc, ma
petite demoiselle ! » ou bien c’était Matthiesen, le grand coltineur en habit
noir, culottes courtes, bas blancs et souliers à boucle, qui enlevait, par
déférence, son gibus de gros feutre.
Tony s’arrêtait un instant pour attendre sa voisine, Julie Hagenström,
avec laquelle elle avait pris l’habitude de s’en aller à l’école. C’était une
enfant aux épaules un peu trop hautes, aux grands yeux d’un noir étincelant,
qui habitait tout près, dans une villa complètement cachée sous la vigne
vierge. Son père, M. Hagenström, dont la famille n’était fixée ici que depuis
peu, avait épousé une jeune Francfortoise, aux cheveux extraordinairement
épais et noirs, aux oreilles parées des plus gros diamants de la ville, et qui, au demeurant, portait le nom de Semlinger. M. Hagenström, associé de la
maison d’exportation Strunck et Hagenström, déployait dans les affaires de
la ville beaucoup de zèle et d’ambition, mais son mariage lui avait attiré
quelque froideur de la part de gens restés esclaves des traditions, les
Möllendorpf, les Langhals, les Buddenbrook, notamment ; par surcroît, il
n’était pas particulièrement aimé, malgré son activité dans les commissions,
comités, conseils d’administration et autres. Il paraissait s’appliquer à
contrecarrer en toute circonstance les membres des anciennes familles de la
ville, à combattre leurs avis avec habileté, s’entendant par contre à imposer
les siens et à s’affirmer beaucoup plus compétent et plus indispensable que
ses rivaux. Le consul Buddenbrook disait de lui :
— Hinrich Hagenström ne cesse de nous créer des difficultés… On
dirait, par ma foi, que c’est à moi qu’il en veut ; il me suscite des obstacles
partout où il peut. Aujourd’hui, il m’a pris à partie à la séance de la
commission centrale de bienfaisance ; il en a été de même au département
de finances.
Et Johann Buddenbrook d’ajouter :
— Quel vieux chicaneur !
Une autre fois, le père et le fils se mirent à table vexés et abattus… Que
s’était-il passé ? Ah ! rien… ils avaient manqué une importante livraison de
seigle pour la Hollande ; Strunck et Hagenström la leur avaient raflée sous
le nez. Quel renard que ce Hinrich Hagenström !
Tony avait entendu trop souvent des remarques de ce genre pour nourrir
à l’égard de Julie Hagenström des dispositions bien tendres. Elles
cheminaient ensemble parce qu’elles étaient voisines, mais le plus souvent
elles avaient des démêlés.
— Mon père possède mille écus ! disait Julie, persuadée qu’elle mentait
d’une façon abominable. Et le tien, combien peut-il bien avoir ?
Tony restait muette d’envie et d’humiliation ; puis elle disait avec le plus
grand calme et comme incidemment :
— Mon chocolat, tout à l’heure, ce qu’il était délicieux… et toi, Julie,
que prends-tu donc pour ton déjeuner ?
— Tiens, pendant que j’y pense, répondait Julie, tu voudrais bien une de
mes pommes ? Ah ! ouiche ! Tu peux te fouiller !
Ce disant, elle pinçait les lèvres et ses yeux noirs s’embuaient de plaisir.
Parfois, le frère de Julie, Hermann, leur aîné de deux ans, prenait en
même temps qu’elles le chemin de l’école. Il y avait encore un frère du nom de Moritz, mais, souffreteux, il recevait son instruction à la maison.
Hermann était blond, avec un nez légèrement aplati sur la lèvre supérieure ;
il ne respirait que par la bouche et faisait entendre continuellement un
claquement mouillé des lèvres.
— Que tu es bête, disait-il, papa a bien plus de mille écus !
Ce qui le rendait intéressant, c’est que, pour son déjeuner, il emportait à
l’école, au lieu de tartines, des petits pains au citron, sorte de gâteaux
ovales, mollets, pétris avec du lait, fourrés de raisin de Corinthe, et qu’il
garnissait en outre de cervelas ou de poitrine d’oie… Chacun son goût,
n’est-ce pas ?
Pour Tony Buddenbrook, c’était là quelque chose de nouveau : des petits
pains au citron avec de la poitrine d’oie, quel régal ! Quand il lui permettait
de jeter un regard dans sa boîte de fer-blanc, elle ne pouvait s’empêcher de
trahir son envie. Un matin, Hermann déclara :
— Il y en a juste pour moi, Tony, mais demain j’en apporterai un
morceau de plus et il sera pour toi si tu veux me donner quelque chose en
échange.
Or, le lendemain, lorsque Tony pénétra dans l’allée, elle attendit cinq
minutes sans voir arriver Julie. Elle patienta une minute encore, mais ce fut
Hermann qui apparut seul ; il brandissait la boîte de son déjeuner au bout
d’une courroie et ses lèvres avaient leur claquement mouillé.
— Tiens, dit-il, voici un petit pain au citron avec de la poitrine d’oie ; il
n’y a pas un brin de gras, rien que de la viande… Que vas-tu me donner en
échange ?
— Ah ! qui sait, un schilling ? demanda Tony.
Ils étaient au milieu de l’allée.
— Un schilling ?… répéta Hermann.
Il avala une gorgée d’air et dit :
— Non, je veux avoir autre chose.
— Quoi donc ? interrogea Tony.
Elle était prête à donner l’impossible pour cette friandise.
— Un baiser ! cria Hermann Hagenström.
Et il enlaça Tony de ses deux bras, l’embrassant impétueusement au petit
bonheur, sans pouvoir toutefois effleurer son visage, car, avec une adresse
inconcevable, elle tenait sa tête rejetée en arrière, et vlan ! tandis que de la
main gauche elle serrait bien fort son cartable contre sa poitrine, sa main
droite s’abattit trois ou quatre fois, à toute volée, sur le visage du garçon. Il recula, chancelant ; mais, au même moment, pareille à un petit démon noir,
sa sœur Julie, s’élançant de derrière un arbre, bondit en sifflant de rage sur
Tony, lui arracha son chapeau et lui griffa les joues à faire pitié… Depuis
cet événement, c’en fut fait ou à peu près de leur camaraderie.
D’ailleurs, ce n’était point par timidité que Tony avait refusé son baiser
au jeune Hagenström. Elle n’avait pas froid aux yeux, d’ordinaire, et son
exubérance causait pas mal de soucis à ses parents, au consul en particulier.
Bien qu’elle eût un bon petit cerveau qui retenait rapidement ce qu’on
exigeait d’elle en classe, sa conduite était si incorrecte que la directrice de
l’école, Agathe Vermehren, finit par se rendre en personne à la Mengstrasse,
une légère sueur d’embarras au front, pour engager, avec force cérémonies,
Mme Elisabeth à donner un sérieux avertissement à la petite fille qui, malgré
mainte affectueuse admonestation, s’obstinait à causer du scandale sur la
voie publique.
Que Tony, dans ses courses à travers la ville, connût tout le monde et
bavardât avec tout le monde, il n’y avait là rien de répréhensible ; le consul
approuvait même cette attitude, qui trahissait moins d’orgueil que de
solidarité humaine et d’amour du prochain. Elle grimpait, en compagnie de
Thomas, dans les greniers du bord de la Trave, parmi les amoncellements
de froment et d’avoine ; elle bavardait avec les ouvriers et les scribes dans
leurs étroits et sombres bureaux au ras du sol ; elle aidait même à hisser les
sacs. Elle connaissait les bouchers qui, en tabliers blancs, leurs baquets sous
le bras, circulaient dans la Grand-Rue ; elle connaissait les laitières arrivant
de la campagne avec leurs bidons de fer, et se faisait parfois voiturer par
elles un petit bout de chemin. Elle connaissait les vieux maîtres orfèvres
dans les petites échoppes de bois bâties à même les arcades du marché, les
poissonnières, les marchandes de fruits et les maraîchères, de même que les
commissionnaires qui mâchaient leur chique au coin des rues… Jusque-là,
il n’y avait rien à dire !
Mais ce pauvre innocent sans âge, pâle et glabre, qui, tous les matins, se
promène dans la Grand-Rue avec un triste sourire, est-ce sa faute s’il ne
peut s’empêcher, à chaque exclamation poussée auprès de lui, à chaque
« ah ! » ou « oh ! » par exemple, de danser sur une jambe ! Et cependant,
Tony le contraignait à danser du plus loin qu’elle le voyait. Et puis, est-ce
bien beau d’affliger perpétuellement par des cris comme « Hé ! la mère
Parapluie ! » ou « Hé ! la mère Champignon ! » une femme toute petite,
toute menue, qui a la manie d’abriter sa grosse tête, quel que soit le temps, sous un énorme parapluie criblé de trous ! Et n’est-il pas blâmable de surgir,