Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 13 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre II

la température était encore hivernale. Leurs visages étaient rouges

d’animation. Quelle fête, aujourd’hui ! La cigogne, une cigogne aux

muscles vigoureux, certes, avait apporté, en plus de la petite sœur, toutes

sortes de merveilles : un cartable neuf en peau de phoque pour Thomas ;

pour Antonie, une grande poupée avec de vrais cheveux – n’était-ce pas

extraordinaire ? ; un album d’images multicolores pour la sage Clothilde

qui, silencieuse et reconnaissante, concentrait toute son attention sur les

sacs de sucreries arrivés en même temps ; pour Christian, enfin, un théâtre

guignol au grand complet, avec le Sultan, la Mort et le Diable…

Ils embrassèrent leur mère et on leur permit de jeter encore un regard

rapide et prudent derrière les rideaux de soie verte, sur quoi ils partirent

pour l’église sans mot dire et d’un pas pressé. Leur père, ayant jeté sur ses

épaules un manteau à pèlerine, les suivait, son livre de cantiques à la main,

tandis que les cris perçants du nouveau membre de la famille subitement

réveillé semblaient les accompagner.

 

CHAPITRE II

 

Tous les étés, dès le mois de mai, quelquefois en juin, Tony

Buddenbrook s’installait, avec une joie non dissimulée, chez ses grands-

parents, hors les murs.

Il faisait bon vivre là-bas en toute liberté, soit dans la villa luxueuse que

flanquaient de vastes dépendances, les communs et les remises, soit dans

l’immense jardin, à la fois verger, potager et parterre, dont la pente

descendait obliquement vers la Trave. Les Kröger vivaient sur un grand

pied et, bien qu’il y eût une différence marquée entre ce luxe de surface et

l’aisance solide, un peu lourde même, de la maison paternelle, il tombait

sous le sens que, chez les grands-parents, tout était deux fois plus

magnifique, et la jeune demoiselle Buddenbrook en était impressionnée.

Il n’était jamais question ici de s’occuper du ménage, encore moins de la

cuisine ; à la maison, c’était le contraire ; si le grand-père et la maman n’y

tenaient pas absolument, son père et sa grand-mère l’exhortaient souvent à

essuyer la poussière et lui proposaient comme modèle la docile, sage et

laborieuse cousine Thilda. C’étaient les tendances aristocratiques de la

famille maternelle qui revivaient dans la petite demoiselle lorsque, de son fauteuil à bascule, elle donnait un ordre à la femme de chambre ou au valet.

Deux servantes et un cocher composaient avec eux le personnel du vieux

couple.

On a beau dire, c’est une chose agréable que de s’éveiller le matin dans

une grande chambre tendue d’étoffe claire et de toucher, dès son premier

geste, une lourde couverture de satin piqué ! Et le petit déjeuner dans la

pièce donnant sur la terrasse ! Par la porte vitrée ouverte, l’air matinal afflue

du jardin, et l’on vous sert, au lieu de café ou de thé, une tasse de chocolat,

oui, vraiment, tous les jours, le chocolat des anniversaires, accompagné

d’une épaisse tranche de brioche onctueuse.

Ce déjeuner, il est vrai, Tony devait le prendre toute seule, à l’exception

des dimanches, les grands-parents étant accoutumés à descendre longtemps

après l’heure de l’école. Lorsqu’elle avait mangé son gâteau et bu son

chocolat, elle s’emparait de son cartable, descendait de la terrasse en

trottinant et traversait le jardin bien entretenu qui précédait la maison.

C’est qu’elle était extrêmement mignonne, la jeune Tony Buddenbrook !

Sous le chapeau de paille, son abondante chevelure coulait en boucles

naturelles, dont le blond allait s’assombrissant avec les années ; la lèvre

supérieure un peu saillante donnait au frais petit visage, aux yeux gris-bleu

et vifs, une expression mutine qui se retrouvait dans sa silhouette menue et

gracieuse ; ses jambes minces, que gainaient des bas d’une blancheur

neigeuse, avaient une démarche pleine d’assurance, onduleuse et élastique à

la fois. Beaucoup connaissaient et saluaient la fillette du consul

Buddenbrook quand, franchissant la porte du jardin, elle entrait dans l’allée

de marronniers. C’était, par exemple, une marchande des quatre-saisons

coiffée d’une grande capeline de paille aux rubans vert clair, arrivant de son

village dans sa jardinière, et qui lui criait un joyeux : « Eh bonjour donc, ma

petite demoiselle ! » ou bien c’était Matthiesen, le grand coltineur en habit

noir, culottes courtes, bas blancs et souliers à boucle, qui enlevait, par

déférence, son gibus de gros feutre.

Tony s’arrêtait un instant pour attendre sa voisine, Julie Hagenström,

avec laquelle elle avait pris l’habitude de s’en aller à l’école. C’était une

enfant aux épaules un peu trop hautes, aux grands yeux d’un noir étincelant,

qui habitait tout près, dans une villa complètement cachée sous la vigne

vierge. Son père, M. Hagenström, dont la famille n’était fixée ici que depuis

peu, avait épousé une jeune Francfortoise, aux cheveux extraordinairement

épais et noirs, aux oreilles parées des plus gros diamants de la ville, et qui, au demeurant, portait le nom de Semlinger. M. Hagenström, associé de la

maison d’exportation Strunck et Hagenström, déployait dans les affaires de

la ville beaucoup de zèle et d’ambition, mais son mariage lui avait attiré

quelque froideur de la part de gens restés esclaves des traditions, les

Möllendorpf, les Langhals, les Buddenbrook, notamment ; par surcroît, il

n’était pas particulièrement aimé, malgré son activité dans les commissions,

comités, conseils d’administration et autres. Il paraissait s’appliquer à

contrecarrer en toute circonstance les membres des anciennes familles de la

ville, à combattre leurs avis avec habileté, s’entendant par contre à imposer

les siens et à s’affirmer beaucoup plus compétent et plus indispensable que

ses rivaux. Le consul Buddenbrook disait de lui :

— Hinrich Hagenström ne cesse de nous créer des difficultés… On

dirait, par ma foi, que c’est à moi qu’il en veut ; il me suscite des obstacles

partout où il peut. Aujourd’hui, il m’a pris à partie à la séance de la

commission centrale de bienfaisance ; il en a été de même au département

de finances.

Et Johann Buddenbrook d’ajouter :

— Quel vieux chicaneur !

Une autre fois, le père et le fils se mirent à table vexés et abattus… Que

s’était-il passé ? Ah ! rien… ils avaient manqué une importante livraison de

seigle pour la Hollande ; Strunck et Hagenström la leur avaient raflée sous

le nez. Quel renard que ce Hinrich Hagenström !

Tony avait entendu trop souvent des remarques de ce genre pour nourrir

à l’égard de Julie Hagenström des dispositions bien tendres. Elles

cheminaient ensemble parce qu’elles étaient voisines, mais le plus souvent

elles avaient des démêlés.

— Mon père possède mille écus ! disait Julie, persuadée qu’elle mentait

d’une façon abominable. Et le tien, combien peut-il bien avoir ?

Tony restait muette d’envie et d’humiliation ; puis elle disait avec le plus

grand calme et comme incidemment :

— Mon chocolat, tout à l’heure, ce qu’il était délicieux… et toi, Julie,

que prends-tu donc pour ton déjeuner ?

— Tiens, pendant que j’y pense, répondait Julie, tu voudrais bien une de

mes pommes ? Ah ! ouiche ! Tu peux te fouiller !

Ce disant, elle pinçait les lèvres et ses yeux noirs s’embuaient de plaisir.

Parfois, le frère de Julie, Hermann, leur aîné de deux ans, prenait en

même temps qu’elles le chemin de l’école. Il y avait encore un frère du nom de Moritz, mais, souffreteux, il recevait son instruction à la maison.

Hermann était blond, avec un nez légèrement aplati sur la lèvre supérieure ;

il ne respirait que par la bouche et faisait entendre continuellement un

claquement mouillé des lèvres.

— Que tu es bête, disait-il, papa a bien plus de mille écus !

Ce qui le rendait intéressant, c’est que, pour son déjeuner, il emportait à

l’école, au lieu de tartines, des petits pains au citron, sorte de gâteaux

ovales, mollets, pétris avec du lait, fourrés de raisin de Corinthe, et qu’il

garnissait en outre de cervelas ou de poitrine d’oie… Chacun son goût,

n’est-ce pas ?

Pour Tony Buddenbrook, c’était là quelque chose de nouveau : des petits

pains au citron avec de la poitrine d’oie, quel régal ! Quand il lui permettait

de jeter un regard dans sa boîte de fer-blanc, elle ne pouvait s’empêcher de

trahir son envie. Un matin, Hermann déclara :

— Il y en a juste pour moi, Tony, mais demain j’en apporterai un

morceau de plus et il sera pour toi si tu veux me donner quelque chose en

échange.

Or, le lendemain, lorsque Tony pénétra dans l’allée, elle attendit cinq

minutes sans voir arriver Julie. Elle patienta une minute encore, mais ce fut

Hermann qui apparut seul ; il brandissait la boîte de son déjeuner au bout

d’une courroie et ses lèvres avaient leur claquement mouillé.

— Tiens, dit-il, voici un petit pain au citron avec de la poitrine d’oie ; il

n’y a pas un brin de gras, rien que de la viande… Que vas-tu me donner en

échange ?

— Ah ! qui sait, un schilling ? demanda Tony.

Ils étaient au milieu de l’allée.

— Un schilling ?… répéta Hermann.

Il avala une gorgée d’air et dit :

— Non, je veux avoir autre chose.

— Quoi donc ? interrogea Tony.

Elle était prête à donner l’impossible pour cette friandise.

— Un baiser ! cria Hermann Hagenström.

Et il enlaça Tony de ses deux bras, l’embrassant impétueusement au petit

bonheur, sans pouvoir toutefois effleurer son visage, car, avec une adresse

inconcevable, elle tenait sa tête rejetée en arrière, et vlan ! tandis que de la

main gauche elle serrait bien fort son cartable contre sa poitrine, sa main

droite s’abattit trois ou quatre fois, à toute volée, sur le visage du garçon. Il recula, chancelant ; mais, au même moment, pareille à un petit démon noir,

sa sœur Julie, s’élançant de derrière un arbre, bondit en sifflant de rage sur

Tony, lui arracha son chapeau et lui griffa les joues à faire pitié… Depuis

cet événement, c’en fut fait ou à peu près de leur camaraderie.

D’ailleurs, ce n’était point par timidité que Tony avait refusé son baiser

au jeune Hagenström. Elle n’avait pas froid aux yeux, d’ordinaire, et son

exubérance causait pas mal de soucis à ses parents, au consul en particulier.

Bien qu’elle eût un bon petit cerveau qui retenait rapidement ce qu’on

exigeait d’elle en classe, sa conduite était si incorrecte que la directrice de

l’école, Agathe Vermehren, finit par se rendre en personne à la Mengstrasse,

une légère sueur d’embarras au front, pour engager, avec force cérémonies,

Mme Elisabeth à donner un sérieux avertissement à la petite fille qui, malgré

mainte affectueuse admonestation, s’obstinait à causer du scandale sur la

voie publique.

Que Tony, dans ses courses à travers la ville, connût tout le monde et

bavardât avec tout le monde, il n’y avait là rien de répréhensible ; le consul

approuvait même cette attitude, qui trahissait moins d’orgueil que de

solidarité humaine et d’amour du prochain. Elle grimpait, en compagnie de

Thomas, dans les greniers du bord de la Trave, parmi les amoncellements

de froment et d’avoine ; elle bavardait avec les ouvriers et les scribes dans

leurs étroits et sombres bureaux au ras du sol ; elle aidait même à hisser les

sacs. Elle connaissait les bouchers qui, en tabliers blancs, leurs baquets sous

le bras, circulaient dans la Grand-Rue ; elle connaissait les laitières arrivant

de la campagne avec leurs bidons de fer, et se faisait parfois voiturer par

elles un petit bout de chemin. Elle connaissait les vieux maîtres orfèvres

dans les petites échoppes de bois bâties à même les arcades du marché, les

poissonnières, les marchandes de fruits et les maraîchères, de même que les

commissionnaires qui mâchaient leur chique au coin des rues… Jusque-là,

il n’y avait rien à dire !

Mais ce pauvre innocent sans âge, pâle et glabre, qui, tous les matins, se

promène dans la Grand-Rue avec un triste sourire, est-ce sa faute s’il ne

peut s’empêcher, à chaque exclamation poussée auprès de lui, à chaque

« ah ! » ou « oh ! » par exemple, de danser sur une jambe ! Et cependant,

Tony le contraignait à danser du plus loin qu’elle le voyait. Et puis, est-ce

bien beau d’affliger perpétuellement par des cris comme « Hé ! la mère

Parapluie ! » ou « Hé ! la mère Champignon ! » une femme toute petite,

toute menue, qui a la manie d’abriter sa grosse tête, quel que soit le temps, sous un énorme parapluie criblé de trous ! Et n’est-il pas blâmable de surgir,