Les Buddenbrook
Chapitre V
Ainsi qu’il fallait s’y attendre, les fonctions et le titre de consul royal des
Pays-Bas que Thomas aurait pu revendiquer après la mort de son père, lui
revinrent enfin ; à la grande fierté de Tony Grünlich, on put voir de nouveau
sur la façade à pignons de la maison l’écusson bombé portant les lions, les
armes et la couronne au-dessous du « Dominus providebit ». Aussitôt après
avoir réglé cette affaire, dès le mois de juin de cette même année, le jeune
consul partit pour un voyage d’affaires à Amsterdam dont il ne pouvait
déterminer d’avance la durée.
CHAPITRE V
Les décès tournent, en général, l’esprit vers les choses du Ciel ; aussi,
après la mort de Johann Buddenbrook, personne ne s’étonna d’entendre de
la bouche de sa veuve telles expressions de piété auxquelles on n’était pas
habitué chez elle.
Mais bientôt il s’avéra que ce n’était pas chose passagère et, dans la ville,
on découvrit bientôt que M me Buddenbrook, qui dans les dernières années,
et depuis qu’elle vieillissait, avait sympathisé avec la piété de son mari,
entendait honorer la mémoire du défunt en adoptant ses idées religieuses.
Elle s’efforçait de remplir la vaste maison de l’esprit du disparu ; elle y
mettait une gravité douce et chrétienne qui n’excluait pas une très noble
sérénité de cœur. On continua à célébrer le culte domestique matin et soir,
mais on le fit plus long. La famille se réunissait dans la salle à manger ; les
domestiques se tenaient dans la galerie à colonnes ; Mme Buddenbrook ou
Clara lisaient un chapitre de la grande bible de famille aux gros caractères,
puis on chantait, avec l’accompagnement de l’harmonium, quelques versets
du livre de cantiques.
Quelquefois, à la place de la Bible, on lisait dans un de ces livres de
sermons et d’édification, reliés en noir et dorés sur tranche, intitulés
Trésors, Psautiers, Heures pieuses, Hymnes du matin ou Guides du Pèlerin,
dont la tendresse importune pour le suave et doux Jésus était un peu
rebutante et dont il y avait surabondance à la maison. Christian ne paraissait
pas souvent à ces exercices de piété. Une objection prudente de Thomas,
présentée comme en plaisantant, fut repoussée avec douceur et dignité.
Quant à Mme Grünlich, sa tenue n’était malheureusement pas toujours
très correcte. Un jour, un pasteur étranger était justement invité chez les Buddenbrook ; on fut forcé de chanter sur un air solennel, plein de foi et de
ferveur, ces paroles :
Charogne vile et pourriture,
Monstre endurci dans le péché,
Je suis rongé par ma souillure
Comme un fer immonde et rouillé.
Seigneur ; prends ce chien par l’oreille,
Jette-lui l’os de ta merci !
Et, dans ta bonté sans pareille,
Donne au pécheur ton paradis !
Là-dessus, Mme Grünlich, pleine de contrition intérieure, jeta son livre au
loin et quitta la salle.
Cependant, M me Buddenbrook exigeait encore plus d’elle-même que de
ses enfants. Ainsi, elle institua une école du dimanche. Le dimanche matin,
une ribambelle de petites filles de l’école communale sonnaient à la porte,
et Stine Voss du Vieux Rempart, Mike Stuht de la Glockengiesserstrasse, et
Fike Sant, qui habitait le quai de la Trave ou la Gröpelgrube ou
l’Engelswisch, arrivaient avec leurs cheveux filasse lissés à l’eau,
traversaient le grand vestibule pour se rendre dans la salle donnant sur cour
au fond de la maison ; cette pièce, depuis longtemps, ne servait plus de
bureau, on y avait placé des bancs et M me Buddenbrook, née Kröger, dans
une robe en lourd satin noir, avec son visage blanc et distingué, son bonnet
de dentelle, plus blanc encore, prenait place devant elles à une petite table
avec un verre d’eau sucrée, et elle leur faisait le catéchisme une heure
durant. Elle fonda aussi la « soirée de Jérusalem », à laquelle, en dehors de
Clara et de Clothilde, Tony dut assister bon gré mal gré. Une fois par
semaine, à la longue table de la salle à manger, à la lumière des lampes et
des bougies, une vingtaine de dames arrivées à l’âge où il est temps de
songer à s’assurer une bonne place au ciel, prenaient le thé ou le
« bischof », mangeaient une tartine ou une tranche de pudding, lisaient des
hymnes ou des traités religieux et confectionnaient des ouvrages de couture,
vendus en fin d’année dans une vente de charité et dont le produit était
envoyé à Jérusalem, au profit des missions. Ce pieux cénacle se composait
principalement de dames de la société de M me Buddenbrook, de la femme
du sénateur Langhals, de Mme Möllendorpf et de la vieille dame
Kistenmaker. D’autres dames âgées, mais plus mondaines et moins pieuses, comme Mme Köppen, se moquaient de leur amie Bethsy. Les femmes des
pasteurs de la ville, de même que la veuve du consul Buddenbrook, née
Stüwing, Sesemi Weichbrodt et son ignorante de sœur en faisaient partie.
Cependant, aux yeux de Jésus, il n’y avait ni rang ni différences sociales à
cette soirée de Jérusalem. Des personnes indigentes et bizarres y assistaient
aussi, comme par exemple une petite vieille ridée, riche en piété et en
modèles de crochet ; elle demeurait à l’Hospice du Saint-Esprit et portait le
nom de Himmelsbürger, dont elle était la dernière représentante. « La
dernière des Himmelsbürger », disait-elle avec mélancolie tout en passant
son aiguille sous son bonnet pour se gratter la tête[25].
Mais, plus remarquables encore étaient deux autres membres de la
société, deux jumelles, deux vieilles filles bizarres qui, avec leur capeline à
la mode du XVIIIe siècle et leurs robes fanées depuis des années, s’en
allaient par la ville en se tenant par la main, pour faire le bien. Elles
s’appelaient Gerhardt et prétendaient descendre en droite ligne de Paul
Gerhardt[26]. On disait qu’elles n’étaient pas sans ressources, mais elles
vivaient de la façon la plus misérable et donnaient tout aux pauvres.
— Mes chères amies, disait Mme Buddenbrook, qui parfois avait un peu
honte pour elles, Dieu voit les cœurs, mais votre mise est trop peu soignée.
Il faut garder les convenances…
Elles baisaient au front leur élégante amie avec cet air de supériorité
affectueuse et compatissante qu’éprouve l’inférieur vis-à-vis du riche qui
cherche son salut.
Ce n’étaient nullement des sottes, et, dans leurs petites têtes de
perroquets, laides et ratatinées, elles portaient de petits yeux bruns brillants,
un peu voilés, dont le regard avait une étrange expression de douceur et de
sagesse. Leurs cœurs étaient pleins de connaissances merveilleuses et
mystérieuses. Elles savaient qu’à notre dernière heure tous nos chers
disparus, retournés vers Dieu, viennent nous chercher avec des chants et
nous conduire à la félicité. Elles prononçaient ce mot : « le Seigneur », avec
la familiarité et la candeur des premiers chrétiens qui avaient entendu, de la
bouche même du Maître, ces paroles : « Encore un peu de temps, et vous
me reverrez. » Elles avaient les théories les plus curieuses sur les lumières
intérieures, les pressentiments, la transmission de la pensée… car Léa, l’une
des deux sœurs, était sourde et savait pourtant toujours de quoi il était
question.
Comme Léa Gerhardt était sourde, c’était elle qui, d’ordinaire, faisait la
lecture à haute voix ; ces dames trouvaient qu’elle lisait bien et d’une façon
émouvante. Elle sortait de son réticule un volume très vieux, beaucoup plus
épais que large, dont la couverture était ornée du portrait de son ancêtre,
gravé sur cuivre ; elle le prenait à deux mains et, afin de pouvoir s’entendre
elle-même, elle lisait d’une voix terrible, semblable à celle du vent qui
s’engouffre dans la cheminée :
« Quand Satan s’apprête à me dévorer… »
« Eh bien, pensait Tony Grünlich, quel Satan pourrait bien avoir envie de
la dévorer ? »
Mais elle ne disait rien, s’en tenait à son pudding et se demandait si elle
deviendrait un jour aussi laide que les deux demoiselles Gerhardt.
Elle n’était pas heureuse, elle s’ennuyait et s’énervait de voir tous ces
pasteurs et ces missionnaires dont les visites après la mort du consul
s’étaient peut-être encore multipliées. À son avis, ils prenaient un peu trop
la direction de la maison et en tiraient trop d’argent. Ce dernier point était
l’affaire de Thomas, mais il gardait le silence là-dessus, tandis que sa sœur,
de temps à autre, murmurait contre ces gens qui viennent se goberger dans
les maisons des veuves et feignent de dire de longues prières.
Elle détestait très sincèrement ces hommes noirs. Elle se sentait mûrie et
connaissait la vie, elle n’était plus une petite oie et ne se voyait pas obligée
de croire à leur sainteté absolue.
— Mère, disait-elle, mon Dieu, il ne faut pas dire du mal de son
prochain, je le sais ! Mais il faut tout de même que je te le dise, je suis
étonnée que la vie ne t’ait pas appris que tous ceux qui portent de longues
redingotes et disent : « Seigneur, Seigneur ! » ne sont pas toujours exempts
de péchés.
On ne sut jamais ce que Thomas pensait de ces vérités que sa sœur
exprimait avec tant d’énergie. Quant à Christian, il n’avait pas d’opinion ; il
se contentait d’observer ces messieurs en fronçant le nez et ensuite de les
singer, soit au cercle, soit en famille.
À la vérité, Tony était celle qui avait le plus à souffrir de ces hôtes
ecclésiastiques. Il arriva, un jour, pour de bon, qu’un missionnaire nommé
Jonathan, qui avait été en Syrie et en Arabie, un homme aux grands yeux
sévères, aux bajoues lugubres et pendantes, se plaça devant Tony et la
somma, d’un air triste et austère, de trancher cette question : « Si ces
boucles frisées au fer et ramenées sur le front étaient conciliables avec la véritable humilité chrétienne. » Mais il avait compté sans le don de repartie,