Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 37 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IV

— Bon, alors cours vite, Smolt, et dis à Jochen qu’il vienne jusqu’ici ;

son maître veut rentrer.

— Mais oui, monsieur le consul !… et, remettant sa casquette dont il

rabattit la visière en cuir sur ses yeux, Carl Smolt descendit la rue à grandes

enjambées, de son pas un peu chaloupé.

 

CHAPITRE IV

 

Lorsque le consul Buddenbrook revint à la réunion avec Sigismond

Gosch, la salle offrait un spectacle bien plus réconfortant qu’un quart

d’heure auparavant. Elle était éclairée par deux grandes lampes à huile,

placées sur la table de l’orateur, et à leur lueur jaune ces messieurs, assis ou

debout côte à côte, vidaient des bouteilles de bière dans des chopes

brillantes, trinquaient et causaient bruyamment et le plus jovialement du

monde. Mme Suerkringel, la veuve Suerkringel, sincèrement préoccupée de

ses hôtes-prisonniers, avait fait son apparition et, dans la prévision d’un

siège prolongé, leur avait avec éloquence proposé un petit réconfort,

mettant ainsi à profit le malheur des temps pour écouler une quantité

importante de sa bière blonde, assez fortement alcoolisée. Au moment où

revinrent les deux négociateurs, le sommelier en bras de chemise, tout

souriant, venait de remonter une nouvelle provision de bouteilles et, bien

que la soirée fût déjà avancée et qu’il fût trop tard pour s’occuper de la

révision de la Constitution, personne n’était disposé à interrompre la

réunion et à rentrer chez soi. De toute façon, aujourd’hui, l’heure du café

était passée. Après avoir répondu aux poignées de main de quelques

messieurs qui le félicitaient de son succès, le consul se rendit sans tarder

auprès de son beau-père. Lebrecht Kröger semblait être le seul dont

l’humeur ne se fût pas adoucie. Froid, dédaigneux, il était assis à sa place,

très raide, et lorsqu’on lui annonça que sa voiture venait d’avancer, il

répondit d’une voix sardonique que l’amertume plus encore que l’âge faisait

trembler :

— Est-ce que la populace daigne me laisser rentrer chez moi ?…

Avec des gestes raides qui ne rappelaient en rien les manières charmantes

qu’on lui connaissait d’ordinaire, il se laissa mettre sur les épaules son

manteau de fourrure, et comme le consul s’offrait à l’accompagner, il passa

son bras sous celui de son gendre en disant négligemment :

— Merci.

La majestueuse calèche, avec ses deux grosses lanternes des deux côtés

du siège, stationnait devant la porte où, à la grande satisfaction du consul,

les quinquets étaient allumés. Ils montèrent tous deux. Lebrecht se tenait

raide, muet, sans s’adosser, les yeux mi-clos, la couverture sur ses genoux, à

la droite du consul, tandis que la voiture roulait à travers les rues, et sous les

pointes courtes de sa moustache blanche, les coins de sa bouche abaissés se

prolongeaient en deux plis verticaux descendant jusqu’au menton. Le

courroux de l’humiliation subie le consumait et le rongeait. Froid et las, il

regardait les coussins vides en face de lui.

Les rues étaient plus animées que le dimanche soir. Il semblait flotter une

atmosphère de fête. Le peuple, ravi de l’heureuse issue de la révolution, se

promenait de côté et d’autre. On chantait même. Ici et là, des gamins

criaient : « Hourrah ! » quand l’équipage passait et jetaient leurs casquettes

en l’air.

— Je crois vraiment, père, que vous vous affectez trop, dit le consul.

Quand on songe quelle farce c’était, au fond… Une farce…

Et, pour obtenir une réponse ou un mot du vieillard, il se mit à parler

avec animation de la révolution en général.

— Si cette foule, qui ne possède rien, arrivait à comprendre comme elle

sert mal sa propre cause en ce moment… Ah ! mon Dieu ! c’est partout la

même chose. J’ai eu cet après-midi une brève conversation avec le courtier

Gosch, cet homme étrange qui considère toute chose avec les yeux d’un

poète ou d’un auteur dramatique. Voyez-vous, père, la révolution a été

préparée à Berlin autour des tables à thé des esthètes. Ensuite, le peuple a

combattu et y est allé de sa personne. Est-ce lui qui en fera les frais ?

— Vous feriez bien de baisser la glace de votre côté, dit M. Kröger.

Johann Buddenbrook lui jeta un rapide coup d’œil et baissa la glace :

— Vous ne vous sentez pas bien, cher père ? demanda-t-il inquiet…

— Non, pas du tout, répondit sèchement Lebrecht Kröger.

— Vous avez besoin d’une collation et de repos, dit le consul en

remontant la couverture sur les genoux de son beau-père, pour faire quelque

chose.

L’équipage roulait avec bruit dans la Burgstrasse ; tout à coup, il se

produisit quelque chose d’effrayant. À quinze pas environ du Burgtor qui se

dressait dans le crépuscule, alors que la voiture passait devant un

rassemblement de gamins joyeux et bruyants, une pierre vola par la portière ouverte. Ce n’était qu’un caillou inoffensif de la grosseur d’un œuf.