Les Buddenbrook
Chapitre XI
Ce fut là le discours que tint Tony ; ensuite, elle se laissa choir sur sa
chaise, un peu épuisée, enfouit son menton dans sa main et se mit à fixer les
vitres.
Tout effrayé, abasourdi, presque ébranlé, le consul se tenait devant elle et
se taisait. Puis il soupira, leva les bras à la hauteur des épaules et les laissa
retomber le long des jambes.
— Oui, il n’y a rien à faire ! dit-il tout bas.
Il tourna lentement sur ses talons et se dirigea vers la porte.
— Tom, demanda-t-elle, est-ce que tu m’en veux ?
D’une main il tenait le bouton ovale de la porte, de l’autre il fit un geste
las de dénégation :
— Ah ! non ! Nullement !
Elle lui tendit la main et posa la tête sur l’épaule de son frère :
— Viens ici, Tom… Ta sœur n’a pas eu beaucoup de chance dans la vie.
Tout retombe sur elle… Et en ce moment elle n’a personne pour la
soutenir…
Il revint, lui prit la main, de côté en quelque sorte, indifférent, las, sans la
regarder.
Soudain, la lèvre supérieure de Tony se mit à trembler.
— Il va falloir que tu travailles seul, dit-elle, Christian ne fera jamais rien
de bon, et moi, c’est fini maintenant. J’ai liquidé… je ne peux plus rien
faire, oui, il va falloir me donner la charité, à moi, bouche inutile. Je
n’aurais pas pensé échouer aussi complètement à te seconder un peu, Tom !
Maintenant, c’est toi tout seul qui dois maintenir le rang des
Buddenbrook… Que Dieu soit avec toi…
Et deux larmes, deux grosses larmes claires, coulèrent le long des joues
de Tony, dont le teint montrait déjà quelques inégalités.
CHAPITRE XI
Tony ne resta pas oisive, elle prit l’affaire en main. Dans l’espoir de la
calmer, de l’adoucir, de la faire changer d’avis, le consul avait
provisoirement exigé d’elle qu’elle se tînt tranquille et ne quittât pas la
maison, pas plus qu’Erika. Tout pouvait s’arranger à l’amiable… Tout
d’abord, il ne fallait pas que la chose s’ébruitât en ville. Le repas de famille,
le jeudi traditionnel, fut décommandé.
Dès le premier jour après l’arrivée de Mme Permaneder, le docteur
Gieseke, l’avoué, fut mandé dans la Mengstrasse par une missive de Tony.
Elle le reçut seule, dans la chambre du milieu, sur le corridor du premier.
On avait allumé du feu, et sur une table massive elle avait mis, en cas de
besoin, un encrier, des plumes et une quantité de papier blanc de grand
format, provenant du bureau. On prit place dans deux fauteuils.
— Docteur ! dit-elle, en croisant les bras, la tête rejetée en arrière, les
yeux levés au ciel, vous êtes un homme qui connaissez la vie en tant
qu’homme et de par votre profession ; je puis donc m’ouvrir franchement à
vous.
Et elle le mit au courant de ce qui s’était passé avec Babette et dans la
chambre, sur quoi le docteur Gieseke eut le regret de lui déclarer que ni la
scène attristante de l’escalier ni l’insulte reçue, ne constituaient des motifs
valables pour divorcer.
— Bien, dit-elle, je vous remercie.
Puis elle se fit donner un aperçu des motifs de divorce, valables aux yeux
de la loi, écouta, l’esprit ouvert et avec un intérêt profond, un assez long
exposé sur le droit dotal et, pour l’instant, remercia le docteur Gieseke avec
une aimable gravité.
Elle se rendit au rez-de-chaussée et obligea le consul à passer dans son
bureau particulier.
— Thomas, dit-elle, je te prie d’écrire sans délai à cet homme. Je n’aime
pas à prononcer son nom. Quant à mon argent, je suis parfaitement
renseignée. Qu’il s’explique à ce sujet. En tout état de cause, moi, il ne me
reverra jamais. S’il ne consent pas à une séparation légale, nous nous
occuperons d’un règlement de comptes, ainsi que de la restitution de ma
dot. S’il refuse, nous n’avons rien à craindre ; il faut que tu saches, Tom,
que le droit de Permaneder sur ma dot est, d’après mon contrat, un droit de
propriété, certainement, d’accord, mais malgré tout je garde pratiquement
un droit de regard, Dieu soit loué !…
Le consul marchait de long en large, les mains derrière le dos, et secouait
nerveusement les épaules, car le visage avec lequel elle prononçait le mot
latin dos était excessivement fier.
Il n’avait pas le temps. Il était débordé de travail, par Dieu ! Elle n’avait
qu’à prendre patience, et il la priait de réfléchir encore cinquante fois. Le
lendemain il partait pour Hambourg, il devait se rendre à une conférence, à
une entrevue fâcheuse avec Christian.
Christian avait écrit pour obtenir une subvention, un secours que
Mme Buddenbrook mère prélèverait sur l’héritage futur. Ses affaires étaient
lamentables, et bien qu’il fût submergé continuellement par les échéances, il
paraissait pourtant s’amuser royalement au restaurant, au cirque, au théâtre,
à en juger par les dettes qui sortaient de l’ombre et qu’il avait pu contracter
en abusant d’un nom sonnant bien ; il avait mené une vie bien au-dessus de
ses moyens. On savait dans la Mengstrasse, on savait au cercle et dans toute
la ville qui en était la cause. C’était une femme vivant seule, qui s’appelait
Aline Puvogel et avait deux jolis enfants. Christian n’était pas le seul parmi
les négociants de Hambourg à entretenir avec elle des rapports intimes et
onéreux.
Bref, outre les désirs de divorce de Tony, il y avait encore bien des
choses contrariantes, et le voyage à Hambourg était urgent. D’ailleurs, il
était probable que M. Permaneder, de son côté, donnerait de ses nouvelles.
Le consul partit et revint indigné et maussade. Comme il n’était arrivé
aucune nouvelle de Munich, il se vit contraint de faire le premier pas. Il
écrivit, il écrivit froidement et avec détachement, avec un peu de dédain.
Incontestablement, Antonie avait été exposée à de graves désillusions en
vivant avec M. Permaneder… en dehors des détails, elle n’avait pas trouvé
dans cette union le bonheur espéré… son désir de voir rompre cette alliance
devait paraître justifié à toute personne de bon sens… malheureusement sa
décision de ne pas retourner à Munich paraissait inébranlable. Et la question
se posait de la conduite que Permaneder comptait tenir en présence de ces
faits.
Des journées d’attente !… Puis, M. Permaneder répondit. Il répondit
d’une façon à laquelle personne ne s’attendait, ni le docteur Gieseke, ni
Mme Buddenbrook mère, ni Thomas, ni même Antonie…
En termes très simples, il consentait à la séparation. Il écrivait qu’il
regrettait de tout son cœur ce qui était arrivé, mais qu’il respectait les désirs
d’Antonie, voyant bien qu’elle et lui ne s’étaient jamais accordés… S’il lui
avait fait vivre des années pénibles, qu’elle essayât de les oublier et de lui
pardonner. Comme il ne la reverrait sans doute jamais, ni elle, ni Erika, il
lui souhaitait, ainsi qu’à son enfant, tout le bonheur possible… Signé : Aloïs
Permaneder.
Dans un post-scriptum, il s’offrait expressément à restituer la dot sans
délai. Lui, de son côté, avait de quoi vivre sans soucis avec ce qu’il
possédait. Il n’avait pas besoin de délai, n’ayant pas d’argent à retirer du commerce, la maison lui appartenait et il aurait immédiatement l’argent
liquide.
Tony se sentit presque un peu confuse et, pour la première fois, elle se
sentit disposée à trouver louable l’indifférence que M. Permaneder apportait
aux questions d’argent.
Alors, le docteur Gieseke entra de nouveau en fonction, il se mit en
rapport avec M. Permaneder au sujet du motif à invoquer pour le divorce,
« incompatibilité d’humeur insurmontable », et le procès commença – le
deuxième procès en divorce de Tony. Elle en suivit les phases avec gravité
et compétence, avec un zèle infini. Elle en parlait partout où elle allait et le
consul se fâcha plusieurs fois. Pour le moment, elle n’était pas à même de
partager le chagrin de son frère. Elle était trop accaparée par de grands mots
comme « fruits, revenus, accessions, biens dotaux, biens tangibles », qu’elle
employait avec aisance et dignité, la tête rejetée en arrière, les épaules un
peu levées. Ce qui lui avait fait le plus d’impression parmi les explications
données par le docteur Gieseke, c’était un paragraphe qui traitait de
l’éventualité d’un trésor qui serait trouvé dans un terrain apporté en dot,
lequel trésor devait être regardé comme partie intégrante de la dot et être
restitué à la fin de l’union. Elle parlait à tout le monde de ce trésor qui
n’existait pas, à Ida Jungmann, à l’oncle Justus, à la pauvre Clothilde, aux
dames Buddenbrook de la Grand-Rue, qui, d’ailleurs, quand elles eurent
connaissance des événements, laissèrent tomber leurs mains sur leurs
genoux et se regardèrent, muettes d’étonnement qu’une telle satisfaction
leur fût donnée… Elle en parlait à Thérèse Weichbrodt, dont Erika Grünlich
suivait avec profit l’enseignement, et même à la bonne Mme Kethelsen, qui,
pour plus d’une raison, n’y comprenait rien.
Puis vint le jour où le divorce devait être prononcé définitivement et où
Tony régla la dernière formalité nécessaire en priant Thomas de lui confier
le livre de raison, pour qu’elle y inscrivît de sa main le nouveau fait.
Ensuite, il fallut s’habituer à la situation. Elle le fit vaillamment. Avec une
dignité intangible, elle parut ne pas entendre les petites pointes,
merveilleusement perfides, des dames Buddenbrook ; avec une froideur
inénarrable, elle fit semblant, dans la rue, de ne pas voir les têtes des
Hagenström et des Möllendorpf qu’elle rencontrait et elle renonça tout à fait
aux réunions mondaines qui, depuis des années d’ailleurs, n’avaient plus
lieu dans la maison paternelle, mais dans celle de son frère. Elle avait ses
proches parents : M me Buddenbrook, Thomas, Gerda ; elle avait Ida Jungmann et Sesemi Weichbrodt, son amie maternelle ; elle avait Erika et
apportait tous ses soins à l’éducation « très distinguée » qu’elle voulait
donner à cette enfant, en l’avenir de qui elle mettait peut-être sa dernière
espérance. Elle vécut ainsi et le temps s’enfuit.
Plus tard, d’une façon qui resta inexplicable, le « mot » fut enfin connu
des divers membres de la famille, ce mot désespéré qui, dans cette fameuse
nuit, avait échappé à M. Permaneder. Qu’avait-il dit ?
— Va-t’en au diable, carogne puante !
C’est ainsi que se termina le second mariage de Tony.
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