Les Buddenbrook
Chapitre VI
la vivacité acerbe et sarcastique de Tony Grünlich. Elle se tut quelques
instants, on vit son cerveau travailler ; puis elle répliqua :
— Puis-je vous prier, monsieur le pasteur, de vous occuper de vos
propres boucles ?…
Et elle sortit dans un frou-frou en levant un peu les épaules, la tête rejetée
en arrière et, pourtant, le menton pressé contre sa poitrine. Or, le pasteur
Jonathan avait très peu de cheveux, son crâne était presque nu !
Un jour, elle remporta un triomphe plus grand encore. Le pasteur
Trieschke, Trieschke le larmoyant, de Berlin, ainsi nommé parce que,
chaque dimanche, au milieu de son sermon, au passage voulu, il se mettait à
pleurer, ce Trieschke le larmoyant, qui avait un visage pâle, des yeux rouges
et une véritable mâchoire de cheval, passait huit à dix jours chez les
Buddenbrook, rivalisant d’appétit avec la pauvre Clothilde et faisant des
prières du matin au soir. À cette occasion, il tomba amoureux de Tony…
non pas de son âme immortelle, oh non ! mais de sa lèvre supérieure, de ses
cheveux abondants, de ses jolis yeux, de toute sa personne épanouie. Et cet
homme de Dieu, qui avait à Berlin femme et enfants, n’eut-il pas l’audace
de faire porter par Antoine, le domestique, dans la chambre à coucher de
Tony, au deuxième étage, une lettre qui était un mélange de passages de la
Bible et de tendresse insinuante ? Tony trouva la lettre en allant se coucher,
elle la lut, descendit d’un pas décidé à l’entresol, entra dans la chambre de
Mme Buddenbrook, et là, à la lumière de la bougie, elle lut tout haut, et sans
se gêner, la missive de ce pasteur des âmes, de sorte que, désormais, la
présence de Trieschke le larmoyant devint impossible dans la maison de la
Mengstrasse.
— Ils sont tous ainsi, disait Mme Grünlich. Ah ! ils sont tous les mêmes !
Ô mon Dieu ! J’étais une oie autrefois, une sotte, mais la vie m’a enlevé ma
confiance dans les hommes. La plupart sont des filous… c’est
malheureusement vrai. Grünlich !
Et ce nom sonnait dans sa bouche comme une fanfare, comme un petit
coup de trompette qu’elle faisait retentir en haussant les épaules et en levant
les yeux au ciel.
CHAPITRE VI
Sievert Tiburtius était un petit homme chétif avec une grosse tête ; il
portait une barbe blonde, longue et rare, partagée en deux, et parfois, pour
plus de commodité, il en posait les pointes sur ses épaules. Un nombre
infini de toutes petites boucles laineuses couvrait son crâne. Ses oreilles,
grandes, très décollées, aux bords roulés, étaient pointues en haut comme
celles d’un renard. Son nez était planté comme un petit bouton plat dans son
visage, ses pommettes étaient saillantes et ses yeux gris, d’ordinaire
clignotants, avaient un regard un peu timide et, à certains moments,
pouvaient s’ouvrir largement, s’agrandir de façon invraisemblable, se
dilater, se gonfler et sortir presque de leurs orbites.
Tel était le pasteur Tiburtius, natif de Riga, qui, après avoir exercé
quelques années son ministère dans l’Allemagne du centre, était en route
vers sa patrie, où un poste de pasteur lui était échu. Il s’arrêta dans la ville.
Muni des recommandations d’un confrère qui avait mangé autrefois, à la
Mengstrasse, de la soupe à la tortue et du jambon aux échalotes, il vint
présenter ses hommages à Mme Buddenbrook et fut invité pour la durée de
son séjour, qui devait être de quelques jours ; il occupait la vaste chambre
au premier étage, donnant sur le corridor. Mais il demeura plus longtemps
qu’il ne pensait. Huit jours passèrent et il lui restait toujours telle ou telle
curiosité à voir : la danse macabre, l’horloge des apôtres de l’église Sainte-
Marie, l’hôtel de ville, la guilde des bateliers ou le soleil aux yeux mobiles
de la cathédrale. Dix jours s’écoulèrent et il parla, à différentes reprises, de
son départ ; pourtant, dès qu’on le priait de rester, il le remettait à nouveau.
C’était un meilleur homme que MM. Jonathan ou Trieschke le
larmoyant. Il ne se souciait nullement des petites frisettes sur le front de
Mme Antonie et ne lui écrivait pas de lettres. En revanche, il prêtait d’autant
plus d’attention à sa sœur Clara, plus jeune et plus sérieuse. En sa présence,
à l’écouter parler, à la voir aller et venir, il arrivait que ses yeux
s’élargissaient d’une façon inattendue, s’agrandissaient de plus en plus, se
gonflaient presque jusqu’à sortir de leurs orbites…, et il restait auprès d’elle
la plus grande partie du temps, avait avec elle des entretiens sur des sujets
spirituels ou profanes, ou lui faisait la lecture de sa voix de fausset, qui se
brisait parfois, avec la prononciation bizarre et saccadée de sa patrie balte.
Dès le premier jour, il avait dit :
— Bonté divine ! madame Buddenbrook. Quel trésor et quelle
bénédiction du Ciel vous possédez dans votre fille Clara ! Elle est
admirable, cette enfant.
— Vous avez raison, répliqua Mme Buddenbrook.
Il le lui répétait si souvent, qu’elle finit par le dévisager de ses yeux bleu
clair et qu’elle lui donna l’occasion de s’expliquer d’une façon plus
détaillée sur son origine, sa situation, ses projets. Il se trouva qu’il sortait
d’une famille de commerçants, que sa mère avait été rappelée à Dieu, qu’il
n’avait ni frères ni sœurs, et que son vieux père vivait de ses rentes avec une
fortune appréciable qui lui reviendrait un jour ; d’ailleurs, sa profession lui
assurait des revenus suffisants.
Quant à Clara Buddenbrook, elle était maintenant dans sa dix-neuvième
année. Avec ses cheveux foncés coiffés en bandeaux, ses yeux bruns au
regard sévère et pourtant rêveur, son nez légèrement busqué, sa bouche un
peu trop pincée et sa haute taille élancée, c’était une jeune fille d’une beauté
âpre et particulière. À la maison, elle était surtout liée avec sa pauvre
cousine Clothilde, très pieuse elle aussi, dont le père était mort depuis peu,
et qui caressait le projet de s’établir bientôt, c’est-à-dire d’entrer dans une
pension de famille avec les quelques sous et les meubles dont elle avait
hérité. Clara n’avait rien de la lenteur, de la patience, de l’humilité ni de
l’appétit de Clothilde. Au contraire, dans son commerce avec les
domestiques, et même avec ses frères, sa sœur et sa mère, elle avait pris un
ton un peu autoritaire, et sa voix de contralto qu’elle ne savait que baisser
pour affirmer ses volontés, qu’elle n’élevait jamais pour interroger, pouvait
souvent prendre un timbre bref, dur, impatient et hautain, surtout aux jours
où Clara avait mal à la tête. Avant même que la mort du consul plongeât la
famille dans le deuil, elle avait, avec une dignité froide, refusé d’assister
aux soirées données dans la maison de ses parents ou chez les gens de leur
milieu. M me Buddenbrook l’observait et ne pouvait se dissimuler que,
malgré la dot importante et les vertus ménagères de Clara, elle aurait du mal
à marier cette enfant. Aucun des commerçants de son entourage, gens
sceptiques, amateurs de vin bouché, mais seul un ecclésiastique pourrait
tenir sa place aux côtés de cette jeune fille austère, pénétrée de la crainte de
Dieu. Comme cette pensée faisait éprouver à Mme Buddenbrook une
émotion joyeuse, les avances discrètes du pasteur Tiburtius trouvèrent chez
elle un accueil plein d’amabilité et de mesure.
En effet, cette affaire se déroula avec la plus extrême précision. Par un
après-midi de juillet, chaud et sans nuages, la famille fit une promenade.
Mme Buddenbrook, Antonie, Christian, Clara, Thilda, Erika Grünlich,
Mlle Jungmann et, avec eux, le pasteur Tiburtius, s’en allèrent bien loin, au-delà du Burgtor, dans une hôtellerie champêtre. En plein air, à des tables de