Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 52 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VIII

dissuader, par pur égoïsme.

Tout a été inutile ; je suis agréé, et depuis hier après-midi nos fiançailles

sont conclues.

Non, ma chère maman, je ne te demande pas par écrit ta bénédiction pour

ce mariage, car je pars dès après-demain. J’emporte la promesse des

Arnoldsen de venir nous voir en août, le père, Gerda et sa sœur mariée.

Alors, tu ne pourras t’empêcher de reconnaître qu’elle est véritablement la

femme qui me convient. Tu ne m’objecteras pas que Gerda n’a que trois ans

de moins que moi. Tu n’accepterais jamais de me voir épouser une fillette

quelconque du cercle Möllendorpf, Langhals, Kistenmaker, Hagenström.

Et quant au parti que je fais ? Ah ! j’ai presque peur que Stéphane

Kistenmaker, Hermann Hagenström, Peter Döhlmann, l’oncle Justus et

toute la ville ne me regardent d’un air entendu, quand ils sauront le chiffre

de la dot, car mon futur beau-père est millionnaire… Mon Dieu, que dire à

cela ? Il y a en nous tant de sentiments mélangés que l’on peut interpréter

diversement. J’ai une adoration enthousiaste pour Gerda Arnoldsen, mais je

n’ai nullement l’intention de descendre au fond de moi-même pour

découvrir jusqu’à quel point la grosse dot dont l’on m’avait chuchoté le

chiffre à l’oreille d’une façon assez cynique a tout de suite contribué, dès la

première présentation, à cet enthousiasme. Je l’aime, mais mon bonheur et

ma fierté sont d’autant plus grands qu’en la faisant mienne, j’apporte à

notre maison de commerce un important appoint de capitaux.

Je termine cette lettre déjà trop longue, chère mère, en songeant que dans

quelques jours nous pourrons parler de vive voix de mon bonheur.

Crois à ma fidèle affection.

Ton fils obéissant,

 

THOMAS

 

CHAPITRE VIII

 

De fait, cette année-là, l’été fut très animé dans la maison Buddenbrook ;

ce fut une suite de fêtes.

Thomas rentra à la Mengstrasse à la fin de juillet, et comme les autres

messieurs retenus en ville par les affaires, il alla plusieurs fois voir sa famille au bord de la mer, tandis que Christian s’y donnait des vacances

complètes ; il se plaignait d’une vague douleur dans la jambe gauche à

laquelle le docteur Grabow ne savait trop comment remédier. Christian, lui,

y songeait continuellement.

— Ce n’est pas précisément une douleur, on ne peut pas l’appeler ainsi,

expliquait-il avec peine, tout en passant la main sur sa jambe, en fronçant

son grand nez et en laissant errer ses regards. C’est un tourment, un

tourment continuel, sourd et inquiétant dans toute la jambe… et du côté

gauche, du côté du cœur. C’est bizarre. Je trouve que c’est bizarre… Qu’en

penses-tu, Tom ?

— Mais oui, mais oui, disait Tom. Tu as maintenant du repos et les bains

de mer.

Ensuite Christian descendait sur la plage pour raconter des histoires à la

société des baigneurs, et toute la grève retentissait d’éclats de rire ; ou bien

il allait dans la salle du Casino jouer à la roulette avec Peter Döhlmann,

l’oncle Justus, le docteur Gieseke et quelques noceurs de Hambourg.

Comme d’habitude, quand on était à Travemünde, le consul et Tony

firent, en premier lieu, une visite aux vieux Schwarzkopf.

— Bien le bonjour, madame Grünlich, disait le commandant, et de joie il

se mettait à parler patois, hein, vous vous rappelez ? Il y a terriblement

longtemps de cela, mais c’était le bon temps… Et notre Morten est depuis

longtemps établi docteur à Breslau, et il a aussi une grande clientèle, le

gamin !

Puis Mme Schwarzkopf s’affairait, préparait le café, et l’on goûtait dans

la véranda verte comme autrefois, mais tous avaient maintenant dix ans de

plus, et Morten et la petite Meta qui avait épousé le maire de Haffkrug

étaient loin, et le commandant était déjà tout blanc, passablement sourd et à

la retraite ; sa femme avait les cheveux tout à fait gris sous son filet, et

Mme Grünlich n’était plus une petite oie, elle avait appris à connaître la vie,

ce qui ne l’empêchait pas de manger une quantité de miel en rayon,

déclarant :

— C’est un produit naturel et pur ; on sait, du moins, ce qu’on avale.

Au commencement d’août, pourtant, les Buddenbrook, comme la plupart

des autres familles, retournèrent en ville et alors vint le grand moment où,

presque en même temps, le pasteur Tiburtius venant de Russie, et les

Arnoldsen venant de Hollande, se rencontrèrent à la Mengstrasse pour un

assez long séjour.

Ce fut un très beau tableau, quand, dans le salon aux paysages, le consul

conduisit pour la première fois sa fiancée vers sa mère qui, les bras ouverts,

la tête un peu inclinée, s’avança au-devant d’elle. Gerda, qui marchait sur le

tapis clair avec une grâce pleine d’aisance et de fierté, était grande et de

formes opulentes. Avec ses épais cheveux acajou, ses yeux bruns très

rapprochés, cernés d’ombres bleues, ses larges dents éblouissantes qu’elle

montrait en souriant, son nez droit et fort, sa bouche superbe, bien dessinée,

cette jeune fille de vingt-sept ans était d’une étrange beauté, tout à la fois

captivante et énigmatique.

Son visage, d’un blanc mat, avait quelque chose d’assez hautain ;

pourtant elle l’inclina lorsque Mme Buddenbrook prit sa tête entre les deux

mains avec une douce tendresse et posa un baiser sur son front de neige :

— Oui, sois la bienvenue dans notre maison et notre famille, ma belle,

ma chère fille, si comblée de dons, dit-elle. Tu le rendras heureux. Je vois

bien déjà comme tu le rends heureux.

Et, de son bras droit, elle attira à elle Thomas pour l’embrasser aussi.

Jamais peut-être, tout au plus à l’époque du grand-père, la grande maison

n’avait été plus gaie, plus accueillante et n’avait reçu avec une plus large

hospitalité ses invités. Seul, par modestie, le pasteur Tiburtius avait choisi

une chambre dans l’annexe, au fond, près de la salle de billard ; les autres,

M. Arnoldsen, un homme remuant, spirituel, à la fin de la cinquantaine,

avec une barbe grise en pointe et une aimable vivacité dans tous ses gestes,

sa fille aînée, une dame à l’air souffreteux, son gendre, un élégant viveur

qui se fit piloter par Christian par toute la ville et au cercle, enfin Gerda, se

partageaient les pièces disponibles du rez-de-chaussée, près de la galerie à

colonnes et au premier. Antonie Grünlich était enchantée que Sievert

Tiburtius fût, pour le moment, le seul ecclésiastique dans la maison

paternelle. Elle exultait. Les fiançailles de son frère admiré, le fait que son

amie Gerda fût l’élue, l’éclat que ce parti jetait sur le nom et sur la maison,

les 300 000 marks de dot dont on parlait à mots couverts, la pensée de ce

que la ville, les autres familles et en particulier les Hagenström allaient

dire… tout contribuait à la mettre dans un état de perpétuel ravissement.

Trois fois par heure au moins, elle embrassait avec impétuosité sa future

belle-sœur.

— Oh ! Gerda, s’écriait-elle. Je t’aime, tu sais, je t’ai toujours aimée. Je

sais bien que tu ne peux pas me souffrir, tu m’as toujours détestée, mais…

— Mais je t’en prie, Tony ! disait Mlle Arnoldsen. Comment en serais-je

venue à te détester ? Puis-je te demander ce que tu m’avais fait de si

terrible ?

Mais, pour on ne sait quelles raisons, sans doute tout simplement par

excès de joie, pour le plaisir de bavarder, Tony s’entêtait à dire que Gerda

l’avait toujours détestée ; mais qu’elle, de son côté – et ses yeux

s’emplissaient de larmes –, lui avait toujours rendu de l’amour pour cette

haine. Puis, elle prenait Tom à part et lui disait :

— Tu as bien fait, Tom, ô mon Dieu, comme tu as bien fait. Dire que

père n’a pu voir cela… c’est à en pleurer… tu sais. Oui, il y a des choses

qui vont être effacées de ce fait… ; et surtout cette affaire avec un certain

individu dont je n’aime pas à prononcer le nom…

Là-dessus, il lui prenait l’idée d’entraîner Gerda dans une chambre vide

et de lui raconter avec tous les détails terribles son union avec Bendix

Grünlich. Elle s’entretenait aussi des heures entières avec elle, de leur

temps de pension, de leurs conversations du soir, d’Armgard von Schilling

qui vivait dans le Mecklembourg et d’Eva Evers qui habitait Munich… Elle

ne se souciait presque pas de Sievert Tiburtius et de ses fiançailles avec

Clara ; mais les deux jeunes gens ne s’en formalisaient pas. D’ordinaire, ils

étaient assis silencieux, la main dans la main, et parlaient avec gravité et

douceur de leur bel avenir.

Comme l’année de deuil des Buddenbrook n’était pas encore écoulée, les

doubles fiançailles ne furent fêtées qu’en famille. Gerda Arnoldsen fut

rapidement célèbre en ville, sa personne faisait le principal sujet de

conversation à la Bourse, au cercle, au théâtre, en société… « Épatante »,

disaient les libertins en faisant claquer leur langue ; car c’était la dernière

expression venue de Hambourg pour exprimer tout ce qu’il y a de raffiné,

de select, qu’il s’agisse d’une bonne marque de vin rouge, d’un cigare, d’un

dîner ou d’un coup de filet commercial. Cependant, parmi les bourgeois

sérieux, honnêtes, aux solides principes, il y en avait beaucoup qui

hochaient la tête :

— C’est bizarre… ces toilettes, ces cheveux, cette attitude, ce visage…

un peu étrange, vraiment.

Le négociant Sörensen s’exprima ainsi :

— Elle a un certain je-ne-sais-quoi…

Et, ce disant, il se retournait et faisait une grimace comme à la Bourse

lorsqu’on lui proposait une affaire véreuse. Mais c’était bien le consul Buddenbrook, cela lui ressemblait tout à fait. Un peu prétentieux, ce

Thomas Buddenbrook…, un peu différent, différent aussi de ses ancêtres.

On savait, le drapier Benthien surtout le savait, qu’il faisait venir de

Hambourg, non seulement tous ses vêtements très élégants et à la dernière

mode – et il en possédait des quantités extraordinaires : pardessus, habits,

chapeaux, gilets, pantalons et cravates – mais son linge même, il le faisait

venir de Hambourg. On savait aussi qu’il changeait de chemise tous les

jours, parfois même deux fois par jour, et qu’il parfumait son mouchoir et sa

moustache tirée à la Napoléon III. Et il n’agissait pas ainsi par amour pour

sa maison, ni pour lui donner du lustre ; la firme Johann Buddenbrook n’en

avait pas besoin ; il suivait son goût inné pour les raffinements

aristocratiques de la vie ; comment expliquer cela, que diable ! Et puis ces

citations de Heine ou d’autres poètes dont il émaillait son discours, à propos

des réalités les plus terre à terre, d’affaires commerciales ou municipales. Et

maintenant cette femme ! Chez lui aussi, chez le consul Buddenbrook, il y

avait malgré tout une certaine étrangeté à laquelle on se pliait, bien entendu,

avec la plus grande déférence, la famille étant très estimable, la maison de

commerce très réputée et son chef, un homme intelligent, affable, qui aimait

la ville et certainement la servirait avec succès. C’était, de plus, un parti

formidable, on parlait de 100 000 thalers. Cependant, parmi les dames, plus

d’une trouvait Gerda Arnoldsen tout simplement « drôle » ; il convient de

rappeler que le mot « drôle » marquait alors une nuance très accusée de

réprobation. Mais celui qui, depuis le jour où il l’avait vue dans la rue pour

la première fois, vénérait la fiancée de Thomas Buddenbrook avec une

ferveur farouche, c’était le courtier Gosch :

— Ah ! disait-il au cercle ou au siège de la guilde des bateliers, en levant

son verre de punch et en faisant grimacer par une mimique effrayante son

visage d’intrigant, quelle femme, messieurs ! Junon et Vénus, Brunhilde et

Mélusine en une seule personne,… Ah ! la vie est belle, ajoutait-il d’une

façon inattendue et, assis autour de lui sur les lourds bancs en bois sculpté

de la vieille maison des bateliers, parmi les modèles de voiliers et les grands

poissons suspendus au plafond, pas un de ces bourgeois qui buvaient leur

chope n’arrivait à comprendre quel événement signifiait l’apparition de

Gerda Arnoldsen dans la vie modeste, mais avide de choses extraordinaires,

du courtier Gosch.

Comme il a été déjà dit, la petite société de la Mengstrasse n’étant pas

obligée de donner de grandes réceptions, eut d’autant plus de loisir pour lier connaissance d’une façon plus intime. Sievert Tiburtius, la main de Clara

dans la sienne, parlait de ses parents, de sa jeunesse, de ses projets

d’avenir ; les Arnoldsen parlaient de leur arbre généalogique dont les

racines se trouvaient à Dresde, une seule branche ayant été transplantée

dans les Pays-Bas. Puis, M me Grünlich demandait la clef du secrétaire du

salon aux paysages et apportait gravement la serviette contenant les papiers

de famille dans lesquels Thomas devait inscrire les dates mémorables les

plus récentes. Elle relatait d’un ton important l’histoire des Buddenbrook,

mentionnait le tailleur de Rostock qui était déjà très à son aise et récitait la

vieille poésie :

 

La beauté chaste et souveraine

Au mérite a tendu sa main,

C’est l’infatigable Vulcain

Et Vénus Anadyomène…

 

en clignant de l’œil du côté de Tom et de Gerda et en passant sa langue sur

la lèvre supérieure ; mais, malgré son respect pour cette histoire, elle ne

passait nullement sous silence l’entrée dans la famille d’un certain

personnage dont elle n’avait pas à prononcer le nom.

Le jeudi, à quatre heures, les invités habituels arrivaient : Justus Kröger

et sa faible épouse avec qui il vivait en perpétuel désaccord parce qu’elle

envoyait continuellement de l’argent en Amérique, à son fils, déshérité par

le père et déchu… Elle économisait tout simplement sur l’argent du ménage

et ne mangeait avec son mari presque rien d’autre que des bouillies de

sarrasin ; là-dessus, elle était intraitable. Les dames Buddenbrook de la

Grand-Rue venaient aussi ; elles se voyaient obligées de constater et de dire

qu’Erika Grünlich ne se développait pas, qu’elle ressemblait de plus en plus

à son père, l’escroc, et que la fiancée du consul avait une coiffure assez

extravagante. Sesemi Weichbrodt venait également, se dressait sur la pointe

des pieds, déposait un baiser sonore sur le front de Gerda et disait :

— Sois huruse, ma bonne onfont !

Puis, à table, M. Arnoldsen portait, en l’honneur des deux couples de

fiancés, un de ses toasts spirituels, plein d’imagination, et ensuite, tandis

qu’on prenait le café, il jouait du violon comme un tsigane, avec fougue,

passion, virtuosité ; Gerda aussi allait chercher son stradivarius, dont elle ne

se séparait jamais, et mêlait sa douce cantilène aux traits étourdissants de

son père ; ils exécutaient des duos splendides dans le salon aux paysages, auprès de l’harmonium, à la même place où, autrefois, le grand-père du

consul avait joué sur sa flûte ses petits airs pleins d’esprit.

— Sublime ! disait Tony en se renversant dans son fauteuil. Ô mon Dieu,

je trouve cela sublime.

Et, gravement, lentement, avec énergie, les yeux levés au ciel, elle

continuait d’exprimer ses sensations vives et sincères…

— Non, voyez-vous, ainsi va la vie, un pareil talent n’est pas donné à

tout le monde. Le Ciel me l’a refusé, voyez-vous, bien que je l’en aie

supplié mainte nuit. Je suis une oie… une sotte… Oui, Gerda, il faut que je

te dise… Je suis l’aînée et j’ai appris à connaître la vie… Tu peux remercier

le Seigneur chaque jour, à genoux, d’être une créature si graciée…

— Comblée de grâces, rectifiait Gerda en riant de ses belles dents

blanches et larges.

Plus tard, on se rapprochait pour se consulter au sujet de l’avenir en

mangeant de la gelée au vin. Il fut décidé que Sievert Tiburtius et les

Arnoldsen retourneraient chez eux à la fin du mois ou au début de

septembre. Aussitôt après Noël, on célébrerait le mariage de Clara dans la

galerie à colonnes, avec toute la pompe voulue, tandis que le mariage

d’Amsterdam, auquel Mme Buddenbrook assisterait « pourvu que Dieu lui

conserve vie et santé », devait être reporté au commencement de l’année

suivante, afin que l’on eût un peu de répit. Thomas eut beau s’y opposer :

— Je t’en prie, dit Mme Buddenbrook en posant la main sur le bras de

son fils, Sievert a la priorité.

Le pasteur et sa fiancée renoncèrent à faire un voyage de noces. Gerda et

Thomas convinrent d’aller à Florence en passant par l’Italie du Nord. Ils

seraient absents environ deux mois ; pendant ce temps, Antonie et le

tapissier Jacobs, de la Fischerstrasse, aménageraient la jolie petite maison

de la Grand-Rue. Elle appartenait à un vieux garçon retiré à Hambourg, et le

consul en négociait déjà l’achat. Oh ! Tony ferait cela avec joie :

— Ce sera très distingué, disait-elle, et tous en étaient persuadés.

Christian, lui, avec son grand nez, arpentait de ses jambes minces et

cagneuses la chambre où deux couples de fiancés se tenaient par la main, où

il n’était question que de mariage, de trousseau, de voyage de noces. Il

éprouvait une douleur, une douleur vague dans sa jambe gauche, et le regard

de ses petits yeux ronds et enfoncés était grave, inquiet et pensif. À la fin,

imitant l’accent de Marcellus Stengel, il dit à sa pauvre cousine, qui restait là, au milieu de tous ces heureux, vieillotte, silencieuse, sèche et affamée,