Les Buddenbrook
Chapitre IV
la longue table.
Sur le fond bleu ciel des tapisseries, de blanches divinités surgissaient,
sculpturales, entre de sveltes colonnes. Les lourds rideaux rouges des
fenêtres étaient tirés ; aux angles de la pièce, dans de hautes torchères d’or,
brûlaient huit bougies, outre celles des flambeaux d’argent qui éclairaient la
table. Au-dessus du buffet massif qui faisait face au salon des paysages,
était accroché un tableau de grandes dimensions : un golfe italien dont la
tonalité, d’un bleu vaporeux, était, dans cette lumière, d’un effet
extraordinaire. D’imposants sofas au dossier raide, tendus de damas rouge,
couraient le long des murs. Toute trace de souci et d’inquiétude avait
disparu du visage de Mme Buddenbrook, lorsqu’elle prit place entre le vieux
Kröger, qui présidait du côté des fenêtres, et le pasteur Wunderlich.
— Bon appétit ! dit-elle avec son petit mouvement de tête bref, vif et
cordial, et son regard glissa, rapide, tout le long de la table jusqu’aux
enfants.
CHAPITRE IV
— Je le maintiens, tous mes compliments, Buddenbrook !
Et la voix puissante de M. Köppen couvrit la conversation générale ; à ce
moment, la soubrette aux bras rouges et nus, en lourde jupe rayée, la nuque
coiffée d’un petit bonnet blanc, achevait de servir, avec l’aide de
Mlle Jungmann et de la servante du second étage, la julienne fumante
accompagnée de rôties ; et l’on commença à jouer délicatement des cuillers.
— Tous mes compliments ! Que d’espace, que de distinction !… Faut
bien que je le dise… il fait bon vivre ici, faut bien que je le dise…
M. Köppen n’avait pas fréquenté chez les anciens propriétaires de la
maison ; sa richesse était encore de fraîche date ; il était loin de descendre
d’une famille de patriciens et, pour son malheur, n’avait pu se
désaccoutumer encore de certaines faiblesses de dialecte telles que la
répétition de : « Faut bien que je le dise. » Il escamotait en outre les t.
— Et l’on peut dire aussi que ça n’a rien coûté ! observa sèchement
M. Grätjens, qui était bien placé pour le savoir ; et il braquait sur le golfe sa
main en lorgnette.
On avait autant que possible mélangé la compagnie et interrompu la
chaîne des parents par des amis de la maison ; mais il n’avait pas été facile
de réaliser strictement cette disposition, et les vieux Œverdieck étaient
comme à l’ordinaire assis, ou peu s’en fallait, sur les genoux l’un de l’autre
et se faisaient de tendres petits signes de tête. Le vieux Kröger cependant
trônait haut et droit entre Mme Langhals, l’épouse du sénateur, et
Mme Antoinette, distribuant aux deux dames ses gestes et ses discrètes
plaisanteries.
— À quelle date remonte la construction de la maison ? demanda
M. Hoffstede par-dessus la table au vieux Buddenbrook, qui s’entretenait
sur un ton jovial et quelque peu narquois avec Mme Köppen.
— À l’année… Attendez donc… vers 1680, si je ne me trompe.
D’ailleurs mon fils est plus au courant que moi de ces dates…
— 1682, confirma en s’inclinant le consul, qui était assis tout au bout,
sans voisine de table, à côté du sénateur Langhals. C’est pendant l’hiver de
1682 qu’elle fut achevée ; sous Ratenkamp et Cie, elle connut alors une
fortune des plus brillantes. Triste, la décadence de cette firme depuis ces
vingt dernières années !
Un arrêt général de la conversation s’ensuivit, qui dura une demi-minute.
Chacun baissait les yeux sur son assiette, pensant à cette famille jadis si
brillante qui avait bâti et habité cette maison et qui, appauvrie, déchue, s’en
était allée…
— Oui, triste ! lança le courtier Grätjens. Quand on songe à la folie qui a
provoqué cette ruine… Si Dietrich Ratenkamp n’avait pas pris ce
Geelmaack pour associé ! J’ai levé les bras au ciel, par Dieu, quand je l’ai
vu se mêler de la gestion. Je le tiens de la meilleure source ; mesdames et
messieurs, c’est affreux ce qu’il a pu spéculer derrière le dos de Ratenkamp,
signant ici des traites, là des acceptations qui engageaient la maison… Et
puis un jour, adieu… Les banques se montrèrent méfiantes ; plus de
couverture… Cela passe l’imagination… Mais aussi qui aurait pu assurer le
contrôle des entrepôts ? Geelmaack peut-être ? Ils étaient là toute une bande
à s’engraisser pendant des années comme des rats ; mais Ratenkamp n’en
avait cure…
— Il était comme paralysé, dit le consul.
Son visage avait pris une expression sombre et fermée. Penché en avant,
il remuait sa cuiller dans son potage, et de temps à autre, ses petits yeux
ronds et enfoncés lançaient un bref regard vers le haut bout de la table.
— Quelque chose semblait l’accabler, et c’est compréhensible, ma
parole ! Quel besoin avait-il de s’associer ce Geelmaack, qui n’apportait
qu’un capital dérisoire et une réputation bien compromise aux yeux de
tous ! Il faut qu’il ait éprouvé la nécessité de se décharger sur quelqu’un de
sa terrible responsabilité, car il se sentait entraîné irrésistiblement vers
l’abîme… Cette maison était commercialement morte, cette vieille famille
était passée. Certainement Wilhelm Geelmaack n’a fait que consommer la
ruine…
— Vous êtes donc d’avis, mon cher consul, dit le pasteur Wunderlich
avec un sourire circonspect, versant du vin rouge dans le verre de sa voisine
et dans le sien, que tout se serait passé ainsi même sans Geelmaack et ses
étourderies.
— Non pas, dit le consul pensif, sans s’adresser à une personne
déterminée, mais je crois qu’il était nécessaire et inéluctable pour Dietrich
Ratenkamp de lier son sort à celui de Geelmaack, afin que la destinée pût
s’accomplir… Il faut qu’il ait agi sous le poids d’une fatalité inexorable.
Ah ! je suis convaincu qu’il a entrevu les agissements de son associé et qu’il
n’était pas tellement ignorant de ce qui se passait dans ses magasins. Mais il
était paralysé…
— Allons, assez, Jean, dit le vieux Buddenbrook. (Et, reposant sa
cuiller :) Ça, c’est encore une de tes idées…
Le consul, avec un sourire distrait, leva vers lui son verre. Mais Lebrecht
Kröger ajouta :
— Ah ! bien non ! Si nous nous en tenions à la joie du moment présent !
Et, saisissant d’un geste d’élégante précaution le col d’une bouteille de
vin blanc dont le cachet portait un petit cerf d’argent, il l’écarta un peu pour
en examiner l’étiquette : « C.F. Köppen », lut-il avec un signe de tête à
l’adresse du marchand de vin.
— Eh oui, que serions-nous sans vous !
On changea les assiettes de Saxe à bordure d’or, cependant que
Mme Antoinette suivait avec une attention vigilante les mouvements des
servantes et que M lle Jungmann jetait des ordres dans l’embouchure du tube
acoustique reliant la salle à manger à la cuisine. On fit passer le poisson, et
le pasteur dit, en se servant délicatement :
— Au demeurant, le plaisir de l’heure présente n’est pas de l’ordre des
choses qui arrivent d’elles-mêmes. Les jeunes gens qui, en cet instant, se
réjouissent avec nous, leurs aînés, sont loin de penser, sans doute, qu’il a fort bien pu en être autrement, jadis. Il m’est arrivé souvent, je peux le dire,
d’être personnellement mêlé aux destinées de nos amis Buddenbrook.
Chaque fois que mes yeux se portent sur ces objets – et, se tournant vers
Mme Antoinette, il prit sur la table une lourde cuiller d’argent – je ne puis
m’empêcher de me demander si ce ne sont point là celles qu’en l’an VI[12]
notre ami le philosophe Lenoir, sergent de S.M. l’empereur Napoléon, avait
entre les mains… et je pense à notre rencontre dans l’Alfstrasse, madame.
Mme Buddenbrook baissa les yeux avec un sourire tout à la fois
embarrassé et lourd de souvenirs. Au bout de la table, Tom et Tony, qui ne
prenaient pas de poisson et suivaient attentivement la conversation des
grandes personnes, s’écrièrent, presque d’une seule voix :
— Ah oui, racontez, grand-maman !
Mais le pasteur, sachant qu’elle n’aimait pas évoquer elle-même cet
incident un peu pénible, narra, à sa place, la vieille petite histoire que les
enfants auraient volontiers écoutée cent fois et que tel d’entre les convives,
peut-être, ignorait encore.
— Or, imaginez un peu. C’est un après-midi de novembre, froid et
pluvieux à faire pitié. Je remonte l’Alfstrasse après avoir rempli les devoirs
de mon ministère, tout en songeant à la rigueur des temps. Le prince
Blücher avait évacué la ville ; les Français l’occupaient, mais on remarquait
peu d’agitation. Les rues étaient silencieuses, les gens se calfeutraient chez
eux et se gardaient de sortir. Le boucher Prahl, qui, du seuil de sa porte, les
mains dans les poches de son pantalon, avait clamé de sa voix la plus
tonitruante : « C’est trop fort, c’en est trop ! » vous avait reçu, paf ! une
balle à bout portant dans la tête… Alors, je me dis : « Si tu allais un peu
jusque chez les Buddenbrook ? Un encouragement n’y serait pas de trop. Le
mari est au lit avec un érysipèle, et madame doit avoir fort à faire à loger
ses militaires. » Juste à ce moment, qui vois-je venir à ma rencontre ?
L’objet de notre unanime vénération : M me Buddenbrook en personne. Mais
dans quel état ! Elle court sans chapeau sous la pluie ; c’est à peine si elle a
jeté un châle sur ses épaules. Elle vole plus qu’elle ne marche, et sa coiffure
est un véritable chaos… Oui, c’est bien vrai, madame, c’est tout juste si cela
pouvait encore s’appeler une coiffure. Quelle agréable surprise ! dis-je ; et,
comme elle passe sans me voir, je me permets de la retenir par la manche,
car je ne prévois rien de bon… « Où courez-vous donc ainsi, chère
madame ? » Elle m’aperçoit, me regarde, balbutie : « Est-ce vous ?…
adieu ! Tout est fini ! Je descends me jeter dans la Trave ! – Dieu vous en garde ! fis-je, me sentant blêmir. Ce n’est pas là un endroit pour vous, chère
amie ! Mais que s’est-il donc passé ? » Et je la retiens avec toute l’énergie
compatible avec le respect. « Ce qui s’est passé ? crie-t-elle tremblante, ils
ont mis la main sur l’argenterie, Wunderlich ! Voilà ce qui s’est passé ! Et
Jean, qui est couché avec son érysipèle et ne peut m’être d’aucun secours !
Et, même sur pied, pourrait-il m’être de quelque secours ? Ils volent mes
cuillers, mes cuillers d’argent, Wunderlich ! et je vais me jeter dans la
Trave. »
« Alors je retiens notre amie, je dis ce qu’on peut dire en pareil cas :
“Courage, ma bonne ! Tout s’arrangera ! Nous allons parler à ces gens.
Ressaisissez-vous, je vous en conjure. Allons !” Nous remontons la rue et je
la reconduis chez elle. Au premier, dans la salle à manger, nous trouvons la
milice, forte de vingt hommes, telle que madame l’a laissée, aux prises avec
l’argenterie. “Avec qui d’entre vous, messieurs, pourrais-je m’entretenir ?”
demandé-je poliment. Mais eux de crier : “Avec nous tous, papa !”
Cependant, l’un d’eux s’avance et se présente ; c’est un gaillard qui n’en
finit plus, à la moustache noire et calamistrée, aux grandes mains rouges
sortant des parements galonnés :
« — Lenoir, dit-il en saluant de la main gauche, car, dans la droite, il
tenait un faisceau de cinq ou six cuillers d’argent, sergent Lenoir. Que
désire Monsieur ?
« — Monsieur l’officier, dis-je, visant le point d’honneur, estimez-vous
une telle occupation compatible avec l’éclat de votre rang ?… La ville n’a
point fermé ses portes à l’Empereur.
« — Que voulez-vous ? réplique-t-il, c’est la guerre ! Nos gens ont
besoin de ces couverts… »
« Mais moi d’interrompre, car une pensée me vient à l’esprit : “Vous
devriez agir avec plus de ménagements. Cette dame, la maîtresse de la
maison – que ne dirait-on pas en pareille occurrence ! – n’est pas, comme
vous le croyez, une Allemande ; elle est presque votre compatriote, c’est
une Française… – Quoi, une Française ?” s’exclame-t-il. Et imagineriez-
vous ce qu’ajoute ce grand diable de spadassin ? “C’est donc une émigrée,
alors, une ennemie de la philosophie !”
« Je reste cloué, mais j’avale mon rire. “Vous êtes, dis-je, comme je vois,
un homme de tête. Je vous répète que de pareilles occupations me
paraissent indignes de vous !” Il se tait un moment, puis le rouge lui monte
soudain au visage, et, rejetant ses six cuillers d’argent dans le bahut, il s’écrie : “Qui est-ce qui vous dit que je n’avais pas tout simplement