Les Buddenbrook
Chapitre IV
petits yeux ronds profondément enfoncés.
Il semblait presque que l’on riait à ses dépens, qu’on se moquait de lui ;
mais cette idée ne l’effleurait pas.
À la maison, il parlait avec une prédilection particulière de son bureau de
Valparaiso, de la température excessive qui y régnait et d’un jeune Anglais,
nommé Johnny Thunderstorm, un fainéant, un garçon incroyable.
— Dieu me damne, jamais on ne l’avait vu travailler, et pourtant c’était
un commerçant très habile… « Mon Dieu ! disait-il, par cette chaleur ! »
Voilà que le directeur rapplique au bureau… il nous trouve couchés là, huit
hommes, comme des mouches, sur le sol, et nous fumions des cigarettes
pour chasser au moins les moustiques. Dieu du ciel ! « Eh bien, dit le
directeur, vous ne travaillez pas, messieurs ? – No, sir ! dit Johnny
Thunderstorm, comme vous voyez, sir ! » Et en même temps nous lui
envoyions dans le nez la fumée de nos cigarettes. Dieu du ciel !
— Pourquoi dis-tu toujours : « Dieu du ciel ! » ? demanda Thomas,
agacé.
Mais ce n’était pas cela qui le contrariait. Il sentait que si Christian
racontait cette histoire avec tant de joie, c’était parce qu’elle lui offrait
l’occasion de bafouer et de railler le travail. Puis, discrètement, leur mère
passait à un autre sujet. Il y a tant de vilaines choses sur terre, pensait
Mme Buddenbrook, née Kröger. Même des frères peuvent en arriver à se
détester, à se haïr. Mais on n’en parle pas. On étouffe cela. On n’a besoin
d’en rien savoir.
CHAPITRE IV
Il arriva qu’au mois de mai, l’oncle Gotthold, le consul Gotthold
Buddenbrook, sexagénaire, fut pris, une triste nuit, d’une crise cardiaque et
mourut d’une mort pénible dans les bras de son épouse, née Stüwing.
Vis-à-vis de son frère et de sa sœur, les enfants de Mme Antoinette, nés
après lui et plus riches que lui, le fils de la pauvre Mme Joséphine n’avait
pas eu de chance dans la vie. Il s’était depuis longtemps résigné à son sort
et, dans ses dernières années, surtout depuis que son neveu lui avait
abandonné le consulat de Hollande, il avait sucé, sans la moindre rancune,
les bonbons pectoraux de sa boîte en fer-blanc. Mais celles qui conservaient et entretenaient la vieille querelle de famille, sous la forme d’une animosité
générale et imprécise, c’étaient les femmes de sa maison : moins son
épouse, bornée et bonne, que ses trois filles plus que mûres ; elles ne
pouvaient regarder en face ni Mme Buddenbrook, ni Antonie, ni Thomas,
sans qu’une petite flamme venimeuse s’allumât dans leurs yeux.
Le jeudi, on se réunissait à quatre heures pour le repas de famille
traditionnel, dans la grande maison de la Mengstrasse. On y dînait et passait
la soirée ; parfois, on y voyait aussi le consul Kröger et sa femme, Sesemi
Weichbrodt et sa sœur illettrée.
C’était là que les dames Buddenbrook de la Grand-Rue, avec une
prédilection désinvolte, ramenaient la conversation sur le mariage de Tony,
afin de pousser Mme Grünlich à prononcer de grands mots, pendant qu’elles
échangeaient entre elles de petits coups d’œil acerbes… ou bien, en s’en
tenant à des considérations générales, elles affirmaient que c’était une
vanité indigne que de se teindre les cheveux ; ou encore elles demandaient
des nouvelles de Jakob Kröger, le neveu de Mme Buddenbrook. Même la
pauvre Clothilde, innocente et patiente, la seule qui devait se sentir encore
inférieure à elles, était en butte de leur part à des moqueries infiniment
moins innocentes que celles que la jeune fille famélique et sans ressources
essuyait tous les jours de la part de Tom ou de Tony, sans y opposer autre
chose qu’une affabilité dolente et étonnée. Elles se moquaient de l’austérité
et de la bigoterie de Clara ; elles s’aperçurent bien vite que Christian n’était
pas au mieux avec Thomas et que, Dieu merci, elles n’avaient pas besoin de
l’estimer, car c’était un Pierrot, un homme ridicule.
Quant à Thomas lui-même, chez qui l’on ne pouvait découvrir aucune
faiblesse, et qui les accueillait avec une égalité d’humeur pleine
d’indulgence et qui voulait dire : « Je vous comprends et vous me faites de
la peine », elles le traitaient avec une considération un peu venimeuse. De la
petite Erika, si rose, si bien soignée, elles disaient d’un ton inquiet qu’elle
était arrêtée dans sa croissance. Là-dessus, Pfiffi se secouait et, la salive aux
coins des lèvres, faisait remarquer la ressemblance effrayante de l’enfant
avec ce filou de Grünlich.
Aujourd’hui, tout éplorées, elles entouraient avec leur mère le lit de mort
de leur père. Bien que cette mort leur parût causée par les parents de la
Mengstrasse, on leur envoya un message. Au milieu de la nuit, la sonnette
de la porte d’entrée du grand vestibule tinta, et comme Christian était rentré tard à la maison et se sentait souffrant, Thomas se mit seul en route par une
pluie de printemps.
Il arriva juste à temps pour voir les dernières convulsions du vieux
monsieur et demeura longtemps ensuite dans la chambre mortuaire, les
mains jointes, regardant ce petit corps qui se dessinait sous les draps et
contemplant ce visage de mort aux traits un peu mous et aux favoris blancs.
« Tu n’as pas eu de chance dans la vie, oncle Gotthold, pensait-il. Tu as
appris trop tard à faire des concessions et à prendre égard aux préjugés…
C’est pourtant indispensable… Si j’étais comme toi, il y a longtemps déjà
que j’aurais épousé une “boutique”. Garder les dehors… Voulais-tu, au
fond, autre chose que ce que tu as eu ?… Bien que tu fusses obstiné et
persuadé que cet entêtement était de l’idéalisme, ton esprit avait peu
d’essor, peu d’imagination, peu de cet idéalisme qui vous rend apte à
conserver, à défendre, à mener aux honneurs, à la puissance, à la gloire, une
entité abstraite, un vieux nom, une raison sociale, et ceci avec un
enthousiasme secret où l’on trouve plus de douceur, de bonheur, de
satisfaction que dans un amour clandestin. Le sens de la poésie te faisait
défaut, bien que tu fusses assez courageux pour aimer et te marier contre la
volonté de ton père. Tu étais dépourvu de toute ambition, oncle Gotthold. Il
est vrai que notre vieux nom n’est qu’un nom bourgeois ; on en prend soin
en faisant prospérer un commerce de céréales, en faisant honorer, aimer, sa
propre personne dans un petit coin du monde. “J’épouse Mlle Stüwing que
j’aime et ne me soucie pas de considérations pratiques, car c’est mesquin et
platement bourgeois.” Oh ! nous aussi nous avons pas mal voyagé et nous
sommes assez cultivés pour savoir que les limites posées à notre ambition,
vues du dehors et prises de haut, sont étroites et pitoyables. Mais tout sur
terre n’est qu’un symbole, oncle Gotthold. Ne savais-tu pas que, même dans
une petite ville, on peut être un grand homme, qu’on peut être un César
dans un port de commerce de moyenne importance sur la mer Baltique ? Il
est vrai que pour cela il faut un peu d’imagination, un peu d’idéalisme… et
tu en manquais, quelque haute qu’eût été l’opinion que tu avais de toi-
même. »
Et Thomas Buddenbrook se détourna du lit, s’approcha de la fenêtre et,
les mains derrière le dos, un sourire flottant sur son visage intelligent, se mit
à contempler la façade gothique de l’hôtel de ville faiblement éclairée et
enveloppée d’un voile de pluie.