Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 24 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VI

— M. Grünlich dirait : « Voilà qui est d’un merveilleux effet ! »

Sur quoi Tony, rouge de colère, lui envoya une bourrade en glissant un

regard effarouché vers le jeune Schwarzkopf.

On avait pris le café, aujourd’hui, beaucoup plus tard que de coutume, et

la réunion se prolongeait. Il était déjà six heures et demie, là-bas, sur le

Priwal, le crépuscule commençait à tomber lorsque le commandant se leva.

— Ah ! Excusez, messieurs et dames, dit-il, j’ai encore à faire au

pilotage… Nous mangerons à huit heures, si cela vous va… ou bien un peu

plus tard, ce soir, pour une fois ; n’est-ce pas, Meta ?… Et toi (il redit le

prénom), ne lambine pas par ici… Va-t’en te promener et retourne à tes

os… Mlle Buddenbrook aura sans doute à défaire sa malle, ou bien si

Mademoiselle et Monsieur veulent aller sur la plage… surtout ne sois pas

indiscret !

— Diederich, mon Dieu, pourquoi ne pourrait-il pas rester encore ? dit

Mme Schwarzkopf d’un ton de reproche. Si Monsieur et Mademoiselle

veulent aller sur la plage…, pourquoi ne les accompagnerait-il pas ? N’est-il

pas en vacances, lui aussi, Diederich ?… et qu’est-ce qui pourrait

l’empêcher de profiter de nos visites ?

 

CHAPITRE VI

 

Dans sa petite chambre proprette dont les meubles étaient tendus de

cretonne claire à fleurs, Tony s’éveilla le lendemain matin avec ce

sentiment de joyeuse excitation que l’on éprouve en ouvrant les yeux sur

une vie nouvelle.

Elle se mit sur son séant et, croisant ses bras autour de ses genoux,

rejetant en arrière sa tête ébouriffée, fixa d’un regard clignotant le rai de

lumière étroit et éblouissant qui filtrait dans la chambre à travers les volets

fermés ; puis, musarde, elle se mit à repasser les événements de la veille.

C’est à peine si elle effleura d’une pensée la personne de M. Grünlich. La

ville et la scène affreuse qui s’était déroulée dans le salon des paysages, les

exhortations de la famille, comme celles du pasteur Kölling, tout cela était

bien loin derrière elle… Ici, elle s’éveillerait chaque matin dans la plus

complète insouciance… Ces Schwarzkopf étaient des gens admirables. Hier

au soir il y avait eu, pensez donc, du punch à l’orange, ni plus ni moins, et l’on avait bu au bonheur des jours que l’on allait passer en commun. On

s’était fort diverti. Le vieux Schwarzkopf les avait régalés d’histoires de

marin, et le jeune avait parlé de Göttingen, où il étudiait… Mais que c’était

étrange qu’elle n’eût pas encore saisi son prénom !… Elle l’avait guetté,

l’esprit tendu, mais on ne l’avait plus prononcé pendant le souper, et sans

doute n’eût-il pas été convenable de s’en informer. Elle se creusait la tête.

Mon Dieu, comment s’appelait donc ce jeune homme ? Moor… Mord ? Au

demeurant, il lui avait plu, ce Moor ou Mord. Il avait un rire si bon garçon

et, tout ensemble, si matois quand, pour demander de l’eau, il énonçait

quelques lettres accompagnées de chiffres, ce qui mettait le vieux hors de

lui… Oui, mais c’était la formule chimique de l’eau… à dire vrai, non pas

de cette eau-là, car la formule de ce liquide de Travemünde était

certainement bien plus compliquée ; ne risquait-on pas à tout instant d’y

trouver une méduse ? Les autorités compétentes se faisaient ici de l’eau

douce une idée toute personnelle. Sur quoi il avait reçu une nouvelle

réprimande maternelle pour s’être exprimé avec dédain sur les autorités.

Mme Schwarzkopf n’avait cessé de guetter l’admiration sur le visage de

Tony ; c’est qu’il parlait d’une façon très amusante, gaie et savante en

même temps. Il s’était pas mal occupé d’elle, le jeune monsieur. Elle s’était

plainte d’avoir, en mangeant, des bouffées de chaleur à la tête, et se croyait

de complexion trop sanguine. Qu’avait-il répondu ? Il l’avait examinée d’un

regard et dit :

— Oui, les artères des tempes sont gonflées, mais il n’en est pas moins

possible que le sang afflue insuffisamment à votre tête ou qu’il soit trop

pauvre en globules rouges… peut-être faites-vous un peu d’anémie…

Le coucou jaillit de l’horloge sculptée et jeta, à plusieurs reprises, son

gloussement clair et rauque à la fois…

— Sept, huit, neuf, compta Tony. Levons-nous !

À ces mots, elle sauta du lit et poussa les volets. Le ciel était légèrement

couvert, mais le soleil brillait. Au-delà de l’esplanade du phare et de sa tour,

le regard plongeait au loin sur la mer frémissante, qui s’incurvait à droite,

limitée par la côte du Mecklembourg, et se déroulait en bandes bleues et

glauques pour se fondre enfin dans l’horizon vaporeux.

« Plus tard, je me baignerai, pensa Tony, mais auparavant il me faut

d’urgence déjeuner copieusement, afin de soigner ma nutrition. »

Et ce disant, elle fit sa toilette et s’habilla, souriante, avec des

mouvements prestes et joyeux.

Il était un peu plus de neuf heures et demie lorsqu’elle quitta sa chambre.

La porte de celle où Tom avait couché était ouverte ; il était reparti pour la

ville au point du jour. L’odeur du café montait jusqu’à cet étage assez élevé,

uniquement occupé par des chambres. C’était comme l’arôme

caractéristique de la petite maison ; il allait s’intensifiant à mesure que Tony

descendait l’escalier à la rampe de bois simple et massive, et qu’elle

traversait le corridor sur lequel s’ouvraient le petit salon, la salle à manger

et le bureau du commandant. Fraîche et épanouie, elle pénétra dans la

véranda, en robe de piqué blanc.

Seuls, Mme Schwarzkopf et son fils étaient assis près de la table du

déjeuner, déjà en partie desservie. Par-dessus sa robe brune, la maîtresse de

maison portait un tablier de cuisine à carreaux bleus. Un panier plein de

clefs se trouvait devant elle.

— Pardon mille fois, dit-elle en se levant, de ne pas vous avoir attendue,

mademoiselle Buddenbrook ! On est matinal, nous autres, gens simples…,

car l’ouvrage ne manque pas… Schwarzkopf est à son bureau…

Mademoiselle n’est pas fâchée, n’est-ce pas ?

Tony s’excusa de son côté :

— Il ne faudrait pas croire que je dorme toujours aussi longtemps. Je

m’en veux sincèrement, mais le punch d’hier au soir…

Ici le jeune fils de la maison se prit à rire. Il était debout derrière la table,

sa courte pipe de bois à la main. Le journal s’étalait devant lui.

— Oui, c’est votre faute, dit Tony ; bonjour ! Vous n’avez pas cessé de

me faire raison… Maintenant, je ne mérite plus que du café froid. Je devrais

avoir déjeuné et pris mon bain.

— Non, ce serait trop tôt pour une jeune personne ! À sept heures, l’eau

était encore assez froide, savez-vous ? Onze degrés… ça mord un peu après

la chaleur du lit…

— Où avez-vous donc pris, monsieur, que je veux avoir un bain tiède ?

Et Tony s’assit à table.

— Vous avez tenu mon café au chaud, madame Schwarzkopf ? Mais je

me servirai moi-même… Merci bien.

La maîtresse de maison la regarda attaquer son déjeuner.

— Mademoiselle a-t-elle bien dormi pour la première nuit ? Mon Dieu,

le matelas est de varech… nous sommes des gens simples, n’est-ce pas ?…

et maintenant je vous souhaite bon appétit et une agréable matinée.

Mademoiselle rencontrera sans doute sur la plage pas mal de connaissances… Vous plaît-il que mon fils vous y accompagne ?

Pardonnez-moi de ne pas vous tenir plus longtemps compagnie, mais il faut

que je m’occupe du dîner : il y aura des saucisses rôties… nous vous

traitons de notre mieux.

— Je m’en tiens au miel en rayon, dit Tony quand ils furent seuls. Voyez-

vous, ici on sait ce que l’on mange.

Le jeune Schwarzkopf se leva et posa sa pipe sur la balustrade de la

véranda.

— Mais fumez donc ! Cela ne me dérange pas le moins du monde ;

quand je descends déjeuner, à la maison, la fumée des cigares de papa flotte

déjà dans la pièce… Dites-moi, demanda-t-elle soudain, est-ce vrai qu’un

œuf a autant de valeur nutritive qu’un quart de livre de viande ?

Il devint pourpre.

— Voudriez-vous par hasard vous moquer de moi, mademoiselle

Buddenbrook ? interrogea-t-il, mi-riant, mi-fâché. Hier au soir, j’ai encore

reçu un savon de mon père à cause de mes doctes niaiseries et de ma

suffisance, comme il dit…

— Mais c’est une question tout à fait innocente !

De consternation, Tony cessa un instant de manger. De la suffisance ?

Comment peut-on dire chose pareille ?

— Je voudrais tant m’instruire un peu… Mon Dieu, je suis une oie,

voyez-vous. Chez Sesemi Weichbrodt, j’étais toujours parmi les plus

paresseuses. Et vous êtes si savant, je crois…

À part soi, elle pensait :

« De la suffisance ? On se trouve dans une société étrangère, on se

montre sous son jour le plus favorable, on choisit ses mots et l’on cherche à

plaire… Voilà qui est clair… »

— Eh bien, oui, dit-il flatté, c’est à peu près équivalent quant à la teneur

en certaines matières nutritives…

Là-dessus, tandis que Tony déjeunait et que le jeune Schwarzkopf

continuait de fumer sa pipe, la conversation se porta sur Sesemi

Weichbrodt, sur les années de pension de Tony, ses amies, Gerda

Arnoldsen, maintenant retournée à Amsterdam, et Armgard von Schilling

dont on pouvait, par temps clair, voir de la plage la maison blanche…

Un peu plus tard, alors qu’elle avait déjà fini de manger et s’essuyait la

bouche, Tony demanda, en montrant le journal :

— Y a-t-il du nouveau, là-dedans ?