Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 70 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VI

nouveau.

Iwersen s’inclina avec autant de respect que de gaucherie, tandis que sa

femme, sans cesser de manœuvrer la petite voiture, fixait avec une

tranquille attention ses longs yeux noirs en amande sur M me la sénatrice

s’avançant au bras de son mari. Thomas s’arrêta et, de sa canne levée,

désigna le bouquet.

— Voilà qui est réussi, Iwersen !

— Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, monsieur le sénateur. Ça, c’est

l’affaire de ma femme.

— Ah ! fit le sénateur d’un ton bref, relevant la tête d’une petite secousse

et dirigeant, pendant une seconde, sur le visage de Mme Iwersen, un regard

clair, ferme et amical. Puis, sans ajouter une parole, il leur fit de la main un

geste d’adieu courtois.

 

CHAPITRE VI

 

Un dimanche, au début de juillet – le sénateur Buddenbrook habitait sa

nouvelle maison depuis un mois environ – Mme Permaneder fit encore à la

fin de l’après-midi une apparition chez son frère. Elle franchit le vestibule

aux dalles fraîches, décoré de bas-reliefs d’après Thorwaldsen, où donnait à

droite l’entrée des bureaux ; elle sonna à la porte du tambour, que l’on

pouvait ouvrir de la cuisine en pressant sur une poire de caoutchouc ; sur le

vaste carré où se dressait, au pied de l’escalier principal, l’ours offert par les

Tiburtius, elle apprit d’Antoine, le valet, que le sénateur était encore à son

travail.

— Bien, dit-elle, merci, Antoine ; je vais le trouver.

Mais auparavant, elle dépassa la porte des bureaux, s’avança légèrement

vers la droite, jusqu’à l’endroit où s’ouvrait, colossale, au-dessus d’elle, la

cage d’escalier. Délimitée au premier étage par le prolongement de la rampe

de fonte, elle s’épanouissait au niveau du second en une vaste colonnade

blanche et or, cependant que, de la hauteur vertigineuse de la verrière,

descendait en oscillant un immense lustre ruisselant d’or.

— De l’allure ! murmura Mme Permaneder avec satisfaction, en

plongeant son regard dans cette splendeur éclatante et ostensible, qui pour

elle signifiait simplement la puissance, l’éclat et le triomphe des Buddenbrook. Mais alors il lui revint à l’esprit que sa visite était motivée

par une triste circonstance, et elle se dirigea lentement vers la porte du

bureau.

Thomas s’y trouvait seul. Il était assis à sa place habituelle près de la

fenêtre et écrivait une lettre. Il leva les yeux, haussant un de ses clairs

sourcils, et tendit la main à sa sœur.

— B’soir, Tony. Quelle bonne nouvelle apportes-tu ?

— Ah ! rien de bien bon, Tom !… Oh ! la cage d’escalier est vraiment

magnifique !… Mais te voilà à écrire dans la demi-obscurité ?…

— Oui… une lettre pressante. Alors, rien de bon ? Quoi qu’il en soit,

faisons un petit tour au jardin et tu m’expliqueras… ce sera plus agréable.

Viens !

Un vibrant adagio de violon descendait du premier étage, comme ils

traversaient le vestibule.

— Écoute, dit Mme Permaneder, s’arrêtant une minute. C’est Gerda qui

joue. Divin ! Ô Dieu ! cette femme… quelle fée ! Comment va Hanno,

Tom ?

— Il doit être en train de souper avec notre Jungmann. Quel ennui qu’il

soit encore si en retard pour marcher !

— Cela viendra, Tom ; cela viendra ! Et vous êtes satisfaits d’Ida ?

— Comment ne le serions-nous pas ?

Ils dépassèrent le vestibule dallé, laissant la cuisine à droite et,

descendant deux marches, pénétrèrent par une porte vitrée dans le parterre

élégant et embaumé.

— Eh bien ? s’enquit le sénateur.

Tiédeur et silence. Les arômes des corbeilles géométriques et nettes

flottaient dans l’air du soir, et le bassin serti de grands iris mauves envoyait

son jet avec un paisible clapotis vers le ciel sombre où s’allumaient les

premières étoiles. Au fond, un petit perron, flanqué de deux obélisques bas,

montait vers un terre-plein sablé où se dressait un pavillon ouvert dont la

tente baissée abritait quelques chaises rustiques. À gauche, le terrain était

séparé du jardin avoisinant par un mur, mais à droite, le côté visible de la

maison contiguë était revêtu sur toute sa hauteur d’un treillage de bois

destiné à se garnir, avec le temps, de plantes grimpantes. Il y avait, en

bordure du perron et de l’emplacement du pavillon, quelques buissons de

groseilliers à fruits rouges ou à maquereaux ; mais le jardin ne possédait qu’un seul grand arbre, un noyer noueux, qui se dressait à gauche près du

mur.

— Voici la chose, répondit avec hésitation Mme Permaneder, pendant que

le frère et la sœur commençaient à suivre lentement l’allée sablée qui

encerclait la partie basse du jardin. Tiburtius écrit…

— Clara ? demanda Thomas… Je t’en prie, vite et pas de phrases !

— Oui, Tom, elle ne quitte plus le lit ; son cas est grave, et le docteur

craint la tuberculose… une méningite tuberculeuse… il faut bien que je le

dise, quoi qu’il m’en coûte. Tiens, voici la lettre de son mari. Cette autre

qu’elle contient est adressée à mère et explique, dit-il, la même chose ; il

faudra la lui remettre après l’avoir tout doucement préparée. Et puis, en

voici encore une, toujours à l’adresse de mère, mais, cette fois, écrite par

Clara elle-même au crayon, d’une main très incertaine. D’après Tiburtius,

elle aurait dit, en les traçant, que c’étaient là ses dernières lignes, car le plus

triste est qu’elle ne fasse aucun effort pour se raccrocher à la vie. N’a-t-elle

pas toujours aspiré au ciel ?…, conclut Mme Permaneder en séchant ses

larmes.

Le sénateur marchait à côté d’elle sans mot dire, les mains au dos, la tête

baissée.

— Comme tu es silencieux, Tom… Tu as raison ; que dire à cela ? Et

juste au moment où Christian est malade à Hambourg !…

Car les choses en étaient là. Le « tourment » qu’éprouvait Christian au

côté gauche était devenu si violent, ces temps derniers, à Londres, il s’était

transformé en douleurs si réelles, que le malade en avait oublié ses autres

petites misères. Tout à fait désemparé, il avait écrit à sa mère qu’il lui fallait

revenir à la maison se faire soigner par elle, et, abandonnant son emploi, il

était parti. Mais, à peine arrivé à Hambourg, il avait dû s’aliter. Le docteur

avait constaté un rhumatisme articulaire et fait transporter Christian de

l’hôtel à l’hôpital, le malade se trouvant, pour l’instant, hors d’état de

poursuivre son voyage. Immobilisé maintenant, il dictait à son infirmier des

lettres qui respiraient une mélancolie profonde.

— Oui, murmura le sénateur, on dirait qu’un malheur n’attend pas

l’autre !

Un instant, elle l’enlaça de son bras.

— Mais tu ne vas pas t’abandonner au découragement, Tom ! Tu n’en as

certainement pas le droit ! Il faut être vaillant !

— Oui, parbleu ! j’en aurais bien besoin !

— En quoi, Tom ?… Dis-moi ? Pourquoi es-tu resté si taciturne, avant-

hier jeudi, tout l’après-dîner, si je ne suis pas trop curieuse ?

— Ah… les affaires, mon enfant ! Il m’a fallu vendre à des conditions

peu avantageuses un lot assez important de seigle… disons-le : un lot fort

important, à un prix désavantageux !

— Oh ! ce sont des choses qui arrivent, Tom ! Il en est ainsi aujourd’hui,

mais demain tu répareras tes pertes. À quoi bon se démoraliser si vite ?

— Erreur, Tony, fit-il en secouant la tête. Ce ne sont pas les mécomptes

qui ont fait tomber mon moral au-dessous de zéro ; c’est l’inverse. Voilà

mon avis, et les événements me donnent raison !

— Mais ton moral, de quoi donc souffre-t-il ? demanda-t-elle avec un

étonnement mêlé de frayeur. On supposerait pourtant que tu as tout ce qu’il

faut pour être heureux, Tom ! Clara vit encore… tout s’arrangera avec l’aide

de Dieu ! Et quant au reste… vois, ce beau jardin où nous nous promenons,

il est à toi ; sens-moi tous ces parfums ; et voici ta maison, un rêve !

Hermann Hagenström habite une cahute, en comparaison ! C’est ton œuvre

que tout cela !…

— Oui, Tony, c’est presque trop beau. Je veux dire : encore trop neuf. Je

m’y sens encore un peu désorienté ; c’est sans doute la cause de cette

dépression qui m’obsède et me nuit en toutes choses. Je m’en étais fait une

grande joie, mais ce plaisir anticipé a dépassé comme toujours celui de la

possession, car le bonheur vient toujours trop tard, se réalise toujours trop

tard, alors qu’on n’en peut plus jouir véritablement…

— N’en plus jouir, Tom ! Jeune comme tu l’es ?

— On a l’âge que l’on se sent. Et quand il vient, ce bonheur souhaité,

tardivement, cahin-caha, il arrive défloré par tout ce qu’il traîne à sa suite

de mesquin, de troublant, d’agaçant, par toute cette poussière de réalité que

notre imagination n’avait pas prévue et qui nous irrite… nous irrite…

— Oui, oui… Mais, Tom, l’âge que l’on se « sent »… ?

— Oui, Tony. Cela passera sans doute… un peu de dépression,

certainement. Mais, en ce moment, je me sens plus vieux que mon âge. J’ai

des soucis d’affaires, et hier, au conseil d’administration du chemin de fer

de Buchen, le consul Hagenström m’a littéralement fait mordre la poussière

par son intervention. Il m’a contrecarré, et exposé, ou peu s’en faut, à la

risée de tous… J’ai l’impression qu’autrefois rien de semblable n’aurait pu

m’arriver. J’ai l’impression d’une chose qui m’échappe et que je ne peux

pas retenir aussi fermement que jadis… Qu’est-ce que le succès ? Une force secrète, indéfinissable, faite de prudence, de la certitude d’être toujours

d’attaque… la conscience de diriger, par le seul fait d’exister, les

mouvements de la vie ambiante ; la foi en sa docilité à nous servir…

Fortune et succès sont en nous. À nous de les retenir solidement, par leur

racine. Dès qu’en nous quelque chose commence à céder, à se détendre, à

trahir la fatigue, aussitôt tout s’affranchit autour de nous, tout résiste, se

rebelle, se dérobe à notre influence… Puis une chose en appelle une autre,

les défaillances se succèdent, et vous voilà fini. J’ai souvent pensé, ces

derniers temps, à un proverbe turc qu’il me souvient d’avoir lu : « Une fois

la maison finie, la mort s’approche. » Oh ! pour l’instant, la mort, c’est

beaucoup dire. Mais le recul, la descente… le commencement de la fin…

Vois-tu, Tony, poursuivit-il, passant son bras sous celui de sa sœur et

assourdissant encore sa voix, lorsque nous avons baptisé Hanno, te

rappelles-tu, tu m’as dit : « Il me semble qu’une ère toute nouvelle va

s’ouvrir ! » C’est comme si je t’entendais encore, et les événements ont

paru te donner raison, car aux élections au Sénat la fortune m’a souri, et, ici,

la maison s’élevait à vue d’œil. Mais la dignité de sénateur et la maison ne

sont qu’apparences, et je sais, moi, une chose à laquelle tu n’as pas encore

songé ; je la tiens de la vie et de l’histoire. Je sais que, souvent, au moment

même où éclatent les signes extérieurs, visibles et tangibles, les symptômes

du bonheur et de l’essor, tout déjà s’achemine en réalité vers son déclin.

L’apparition de ces signes extérieurs demande du temps, comme la clarté

d’une de ces étoiles dont nous ne savons pas si elle n’est pas déjà sur le

point de s’éteindre, si elle n’est pas déjà éteinte, alors qu’elle rayonne avec

le plus de splendeur…

Il se tut et ils marchèrent un moment sans mot dire, tandis que le jet

d’eau clapotait dans le silence et qu’un chuchotement passait dans la ramure

du noyer. Alors Mme Permaneder eut un soupir si pénible qu’il ressemblait à

un sanglot.

— Que c’est triste, ce que tu dis là, Tom ! Jamais tu n’as rien dit d’aussi

triste. Mais il est bon que tu t’en sois ouvert ; maintenant, il te sera plus aisé

de chasser tout cela de ton esprit.

— Oui, Tony, il faut que je m’y essaie dans la mesure du possible. À

présent, donne-moi les deux lettres de Clara et du pasteur. Tu ne verras pas

d’inconvénient, n’est-ce pas, à ce que je te décharge de cette démarche et à

ce que j’en entretienne mère moi-même, demain matin ? Pauvre maman…

Mais si c’est la tuberculose, il ne reste plus qu’à se résigner…