Les Buddenbrook
Chapitre IV
drapé, sinistre et froid, dans son manteau, eût revendiqué la responsabilité
avec un cynisme diabolique. Ce monde trivial et fastidieux ne lui permettait
point d’élever cette femme sur un trône impérial, par le meurtre, le crime et
les sanglantes intrigues. Il ne lui laissait d’autre consolation que de voter à
l’hôtel de ville pour son époux qu’il respectait rageusement et, qui sait ? de
lui dédier un jour, à elle, sa traduction complète de l’œuvre dramatique de
Lope de Vega.
CHAPITRE IV
Tout siège vacant au Sénat doit être pourvu dans les quatre semaines ;
ainsi le veut la Constitution. Trois semaines déjà sont révolues depuis le
décès de Möllendorpf, et voici venir le jour des élections. Fin février. Dégel.
Il est une heure de l’après-midi, et dans la Grand-Rue les gens se
pressent en foule devant l’hôtel de ville à la façade de briques vernies,
ajourée, aux tours et aux clochetons pointus profilés sur le gris blanchâtre
du ciel, au perron couvert porté par des colonnes en saillie, aux arcades
ogivales s’ouvrant sur le marché et sa fontaine… Ils attendent,
imperturbables, dans la neige de la rue qui fond en eau bourbeuse sous leurs
pieds ; ils se regardent, puis regardent à nouveau droit devant eux, les cous
tendus. C’est que, là-bas, derrière ce portail, dans la salle des délibérations
où quatre fauteuils sont rangés en demi-cercle, le collège électoral composé
de représentants du Sénat et des notables attend encore à cette heure les
propositions des assemblées primaires…
Les choses ont traîné en longueur. Il apparaît que les débats dans ces
assemblées ne sont pas près de leur terme, que la lutte est chaude, et que,
jusqu’à présent, l’unanimité est loin d’être faite. Si un candidat unique avait
été proposé au collège dans la salle du Conseil, le bourgmestre l’eût
immédiatement proclamé élu… Chose étrange ! Sans que personne sache
d’où ils viennent, où et comment ils ont pris naissance, des bruits
franchissent le portail, et, happés par la rue, s’y propagent à l’infini. Eh !
parbleu ! N’y a-t-il pas, auprès des magistrats siégeant, le doyen des deux
huissiers, M. Kaspersen, « fonctionnaire d’État », comme il ne saurait
manquer de s’intituler lui-même, et qui, serrant les dents, détournant les
yeux, laisse filtrer au-dehors, par un seul coin de sa bouche, tout ce qu’il vient d’apprendre ? Il court à présent le bruit que les propositions sont
parvenues dans la salle des séances et que chacune des trois assemblées
primaires a un candidat différent : Hagenström, Buddenbrook,
Kistenmaker ! Dieu veuille que le vote général au scrutin secret fasse au
moins naître une majorité absolue ! Quiconque ne porte pas de chaudes
galoches commence à remuer les jambes et à battre la semelle, car les pieds
sont endoloris par le froid.
Ce sont gens de toutes conditions qui attendent là, immobiles : on voit
des marins aux cous nus et tatoués, les mains enfoncées dans les poches
larges et profondes de leur pantalon ; des portefaix avec leurs blouses et
leurs culottes de luisante toile noire, et leur visage respirant une honnêteté
sans égale ; des charretiers descendus du haut de leurs sacs de grains pour
attendre, le fouet à la main, le résultat de l’élection ; des servantes en fichu,
tablier et lourde jupe rayée, coiffées du petit bonnet blanc très poussé en
arrière, l’anse d’un grand panier passée à leur bras nu ; des poissonnières,
des maraîchères avec leurs corbeilles et même quelques jeunes et jolies
jardinières portant coiffe hollandaise, cotillon court, longues manches
blanches plissées sortant du corselet aux broderies bigarrées… Et, par-ci,
par-là, des bourgeois, des boutiquiers du voisinage sortis sans chapeau pour
échanger leurs opinions, de jeunes commerçants bien vêtus, des fils de
famille accomplissant dans le bureau de leur père ou d’un de ses amis leurs
trois ou quatre années de stage, des écoliers avec leurs cartables et leurs
paquets de livres…
Derrière deux ouvriers à rudes barbes de matelots, dont la joue se gonfle
d’une chique, une dame, dans un état d’extrême agitation, tourne la tête à
droite et à gauche afin d’apercevoir l’hôtel de ville entre les épaules de ces
gaillards massifs. Elle porte une sorte de longue cape du soir, bordée de
fourrure brune, qu’elle ramène sur elle des deux mains, et son visage est
entièrement dissimulé sous un épais voile marron. Ses snow-boots
trépignent fiévreusement dans la neige fondue…
— Parbleu ! c’est pas encore c’te fois qu’il arrivera, ton M. Kurz, dit l’un
des ouvriers à son compagnon.
— Eh, parbleu non, imbécile ! insolent ! T’auras pas bientôt fini de m’en
rebattre les oreilles ? Maintenant, on sait bien qu’il n’y a plus que
Hagenström, Kistenmaker et Buddenbrook sur la liste.
— Oui… Alors, faudrait savoir lequel des trois va damer le pion aux
autres.
— Ah, ouiche ! Répète ça encore une fois.
— Sais-tu ? M’est avis qu’ils vont choisir Hagenström.
— Va donc, espèce de malin ! C’est le diable qui te fait parler !
Puis il cracha son tabac à ses pieds, car la cohue ne lui permettait pas de
le lancer en jet, remonta des deux mains son pantalon sous la ceinture de
cuir et poursuivit :
— Hagenström ! Ce goinfre, que l’air peut à peine lui entrer par le nez,
tellement il est gras !… Na, puisque mon patron Kurz n’a encore pas de
chance cette fois, je suis pour Buddenbrook. Ça, c’est un fameux luron !…
— Oui, t’as beau dire, mais Hagenström est encore ben plus riche…
— Qu’est-ce que ça peut ben faire, ça a-ti quéqu’chose à voir ici ?
— Et puis, Buddenbrook t’a un sacré grand air avec ses manchettes, sa
cravate de soie et ses moustaches retroussées… L’as-tu vu marcher ? Il
sautille toujours comme qui dirait un oiseau…
— Eh ! va donc, imbécile ! Il n’est pas question de ça.
— Aïe ! c’est-i pas sa sœur, des fois, qu’a déjà lâché deux maris ?
La dame au manteau sursauta.
— Ça, par exemple, c’est une chose… quéque nous en savons ? et le
consul, quéqu’il y peut ?
« Oh, oui, bien sûr ! pensa la dame voilée, crispant ses mains sous son
manteau… Bien sûr ! Grâce à Dieu ! »
— … Et puis, ajoute l’homme qui parie pour Buddenbrook, et puis, c’est
not’ bourgmestre Œverdieck qu’a tenu son fils ; ça, c’est quéqu’chose,
laisse-moi te dire…
« Tiens, tiens, pense la dame. Dieu soit loué ! le moyen a réussi… »
Elle tressaille. Une autre rumeur surgit, s’enfonce en zigzag dans la
foule, pénètre jusqu’à elle. Le vote général n’a pas donné de résultat décisif.
Édouard Kistenmaker, le moins favorisé, a été éliminé. Hagenström et
Buddenbrook restent seuls aux prises. Un bourgeois remarque avec
importance qu’il sera nécessaire, si les voix s’égalisent, d’élire cinq arbitres
qui décideront à la majorité.
Un cri fuse soudain, tout au premier rang, près du portail :
— Heine Seehas est élu !
L’amusant, c’est que Seehas est un ivrogne invétéré qui promène des
échaudés sur une charrette à bras ! Tout le monde rit et se hausse sur la
pointe des pieds pour découvrir le plaisantin. La dame au voile est prise,
elle aussi, d’un rire nerveux qui, un moment, secoue ses épaules. Mais, avec un mouvement qui semble dire : « L’heure est-elle bien aux plaisanteries ? »
elle se ressaisit et se remet à regarder passionnément, entre les deux
ouvriers, dans la direction de l’hôtel de ville. Au même instant, elle laisse
aller ses mains, son manteau s’entrouvre et la voilà, épaules retombées,
abattue, anéantie… Hagenström ! La nouvelle est là, nul ne sait d’où elle
vient. Elle est là, comme jaillie du sol, comme tombée du ciel et partout à la
fois. Pas de contestation possible. C’est manifeste, Hagenström ! Oui, oui,
c’est donc lui !… Maintenant il n’y a plus rien à attendre. La dame au voile
aurait pu s’en douter. Il en va toujours ainsi dans la vie. Il ne reste plus qu’à
s’en retourner tout simplement à la maison. Elle sent les larmes lui monter
aux yeux…
La durée d’une seconde, et voici qu’une secousse soudaine, une brusque
saccade, agite toute cette mer humaine, qu’une poussée se propage d’avant
en arrière et rejette les premiers rangs sur ceux qui les suivent, tandis qu’au
même instant, là-bas, sous le portail, quelque chose de rouge apparaît… Ce
sont les habits écarlates des deux huissiers Kaspersen et Uhlefeldt qui, en
tenue de gala, tricorne, culotte de peau blanche, bottes jaunes à revers et
courte épée, apparaissent côte à côte et se fraient un chemin dans la foule
qui s’efface.
Ils s’avancent pareils au destin : graves, muets, hermétiques, sans
regarder ni à droite ni à gauche, les yeux baissés… et, avec une résolution
inexorable, ils choisissent la voie que leur assigne le résultat, maintenant
connu, de l’élection. Mais ce n’est pas la direction de la Sandstrasse qu’ils
prennent ; bien au contraire, ils s’en vont sur la droite, descendent la Grand-
Rue !
La dame au voile n’en croit pas ses yeux. Autour d’elle, pourtant, on
constate le fait ! Les gens se poussent exactement dans le même sens, à la
suite des huissiers, et l’on se dit :
— Nenni, nenni ! Buddenbrook, pas Hagenström !…
Déjà plusieurs conseillers conversant avec vivacité surgissent sous le
portail, tournent et descendent la Grand-Rue à pas pressés, pour présenter
les premiers leurs félicitations.
Alors, la dame resserre sa cape et prend elle aussi sa course. Elle court
comme dame n’a point coutume de courir. Son voile glisse, laissant
apparaître un visage échauffé ; n’importe. Et, quoique l’un de ses snow-
boots bordés de fourrure s’obstine à s’embourber dans la neige fondue et lui
soit une entrave cruelle, elle devance tout le monde. C’est elle la première qui atteint la maison à l’angle de la Bäckergrube. Elle sonne au tambour,