Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 68 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IV

drapé, sinistre et froid, dans son manteau, eût revendiqué la responsabilité

avec un cynisme diabolique. Ce monde trivial et fastidieux ne lui permettait

point d’élever cette femme sur un trône impérial, par le meurtre, le crime et

les sanglantes intrigues. Il ne lui laissait d’autre consolation que de voter à

l’hôtel de ville pour son époux qu’il respectait rageusement et, qui sait ? de

lui dédier un jour, à elle, sa traduction complète de l’œuvre dramatique de

Lope de Vega.

 

CHAPITRE IV

 

Tout siège vacant au Sénat doit être pourvu dans les quatre semaines ;

ainsi le veut la Constitution. Trois semaines déjà sont révolues depuis le

décès de Möllendorpf, et voici venir le jour des élections. Fin février. Dégel.

Il est une heure de l’après-midi, et dans la Grand-Rue les gens se

pressent en foule devant l’hôtel de ville à la façade de briques vernies,

ajourée, aux tours et aux clochetons pointus profilés sur le gris blanchâtre

du ciel, au perron couvert porté par des colonnes en saillie, aux arcades

ogivales s’ouvrant sur le marché et sa fontaine… Ils attendent,

imperturbables, dans la neige de la rue qui fond en eau bourbeuse sous leurs

pieds ; ils se regardent, puis regardent à nouveau droit devant eux, les cous

tendus. C’est que, là-bas, derrière ce portail, dans la salle des délibérations

où quatre fauteuils sont rangés en demi-cercle, le collège électoral composé

de représentants du Sénat et des notables attend encore à cette heure les

propositions des assemblées primaires…

Les choses ont traîné en longueur. Il apparaît que les débats dans ces

assemblées ne sont pas près de leur terme, que la lutte est chaude, et que,

jusqu’à présent, l’unanimité est loin d’être faite. Si un candidat unique avait

été proposé au collège dans la salle du Conseil, le bourgmestre l’eût

immédiatement proclamé élu… Chose étrange ! Sans que personne sache

d’où ils viennent, où et comment ils ont pris naissance, des bruits

franchissent le portail, et, happés par la rue, s’y propagent à l’infini. Eh !

parbleu ! N’y a-t-il pas, auprès des magistrats siégeant, le doyen des deux

huissiers, M. Kaspersen, « fonctionnaire d’État », comme il ne saurait

manquer de s’intituler lui-même, et qui, serrant les dents, détournant les

yeux, laisse filtrer au-dehors, par un seul coin de sa bouche, tout ce qu’il vient d’apprendre ? Il court à présent le bruit que les propositions sont

parvenues dans la salle des séances et que chacune des trois assemblées

primaires a un candidat différent : Hagenström, Buddenbrook,

Kistenmaker ! Dieu veuille que le vote général au scrutin secret fasse au

moins naître une majorité absolue ! Quiconque ne porte pas de chaudes

galoches commence à remuer les jambes et à battre la semelle, car les pieds

sont endoloris par le froid.

Ce sont gens de toutes conditions qui attendent là, immobiles : on voit

des marins aux cous nus et tatoués, les mains enfoncées dans les poches

larges et profondes de leur pantalon ; des portefaix avec leurs blouses et

leurs culottes de luisante toile noire, et leur visage respirant une honnêteté

sans égale ; des charretiers descendus du haut de leurs sacs de grains pour

attendre, le fouet à la main, le résultat de l’élection ; des servantes en fichu,

tablier et lourde jupe rayée, coiffées du petit bonnet blanc très poussé en

arrière, l’anse d’un grand panier passée à leur bras nu ; des poissonnières,

des maraîchères avec leurs corbeilles et même quelques jeunes et jolies

jardinières portant coiffe hollandaise, cotillon court, longues manches

blanches plissées sortant du corselet aux broderies bigarrées… Et, par-ci,

par-là, des bourgeois, des boutiquiers du voisinage sortis sans chapeau pour

échanger leurs opinions, de jeunes commerçants bien vêtus, des fils de

famille accomplissant dans le bureau de leur père ou d’un de ses amis leurs

trois ou quatre années de stage, des écoliers avec leurs cartables et leurs

paquets de livres…

Derrière deux ouvriers à rudes barbes de matelots, dont la joue se gonfle

d’une chique, une dame, dans un état d’extrême agitation, tourne la tête à

droite et à gauche afin d’apercevoir l’hôtel de ville entre les épaules de ces

gaillards massifs. Elle porte une sorte de longue cape du soir, bordée de

fourrure brune, qu’elle ramène sur elle des deux mains, et son visage est

entièrement dissimulé sous un épais voile marron. Ses snow-boots

trépignent fiévreusement dans la neige fondue…

— Parbleu ! c’est pas encore c’te fois qu’il arrivera, ton M. Kurz, dit l’un

des ouvriers à son compagnon.

— Eh, parbleu non, imbécile ! insolent ! T’auras pas bientôt fini de m’en

rebattre les oreilles ? Maintenant, on sait bien qu’il n’y a plus que

Hagenström, Kistenmaker et Buddenbrook sur la liste.

— Oui… Alors, faudrait savoir lequel des trois va damer le pion aux

autres.

— Ah, ouiche ! Répète ça encore une fois.

— Sais-tu ? M’est avis qu’ils vont choisir Hagenström.

— Va donc, espèce de malin ! C’est le diable qui te fait parler !

Puis il cracha son tabac à ses pieds, car la cohue ne lui permettait pas de

le lancer en jet, remonta des deux mains son pantalon sous la ceinture de

cuir et poursuivit :

— Hagenström ! Ce goinfre, que l’air peut à peine lui entrer par le nez,

tellement il est gras !… Na, puisque mon patron Kurz n’a encore pas de

chance cette fois, je suis pour Buddenbrook. Ça, c’est un fameux luron !…

— Oui, t’as beau dire, mais Hagenström est encore ben plus riche…

— Qu’est-ce que ça peut ben faire, ça a-ti quéqu’chose à voir ici ?

— Et puis, Buddenbrook t’a un sacré grand air avec ses manchettes, sa

cravate de soie et ses moustaches retroussées… L’as-tu vu marcher ? Il

sautille toujours comme qui dirait un oiseau…

— Eh ! va donc, imbécile ! Il n’est pas question de ça.

— Aïe ! c’est-i pas sa sœur, des fois, qu’a déjà lâché deux maris ?

La dame au manteau sursauta.

— Ça, par exemple, c’est une chose… quéque nous en savons ? et le

consul, quéqu’il y peut ?

« Oh, oui, bien sûr ! pensa la dame voilée, crispant ses mains sous son

manteau… Bien sûr ! Grâce à Dieu ! »

— … Et puis, ajoute l’homme qui parie pour Buddenbrook, et puis, c’est

not’ bourgmestre Œverdieck qu’a tenu son fils ; ça, c’est quéqu’chose,

laisse-moi te dire…

« Tiens, tiens, pense la dame. Dieu soit loué ! le moyen a réussi… »

Elle tressaille. Une autre rumeur surgit, s’enfonce en zigzag dans la

foule, pénètre jusqu’à elle. Le vote général n’a pas donné de résultat décisif.

Édouard Kistenmaker, le moins favorisé, a été éliminé. Hagenström et

Buddenbrook restent seuls aux prises. Un bourgeois remarque avec

importance qu’il sera nécessaire, si les voix s’égalisent, d’élire cinq arbitres

qui décideront à la majorité.

Un cri fuse soudain, tout au premier rang, près du portail :

— Heine Seehas est élu !

L’amusant, c’est que Seehas est un ivrogne invétéré qui promène des

échaudés sur une charrette à bras ! Tout le monde rit et se hausse sur la

pointe des pieds pour découvrir le plaisantin. La dame au voile est prise,

elle aussi, d’un rire nerveux qui, un moment, secoue ses épaules. Mais, avec un mouvement qui semble dire : « L’heure est-elle bien aux plaisanteries ? »

elle se ressaisit et se remet à regarder passionnément, entre les deux

ouvriers, dans la direction de l’hôtel de ville. Au même instant, elle laisse

aller ses mains, son manteau s’entrouvre et la voilà, épaules retombées,

abattue, anéantie… Hagenström ! La nouvelle est là, nul ne sait d’où elle

vient. Elle est là, comme jaillie du sol, comme tombée du ciel et partout à la

fois. Pas de contestation possible. C’est manifeste, Hagenström ! Oui, oui,

c’est donc lui !… Maintenant il n’y a plus rien à attendre. La dame au voile

aurait pu s’en douter. Il en va toujours ainsi dans la vie. Il ne reste plus qu’à

s’en retourner tout simplement à la maison. Elle sent les larmes lui monter

aux yeux…

La durée d’une seconde, et voici qu’une secousse soudaine, une brusque

saccade, agite toute cette mer humaine, qu’une poussée se propage d’avant

en arrière et rejette les premiers rangs sur ceux qui les suivent, tandis qu’au

même instant, là-bas, sous le portail, quelque chose de rouge apparaît… Ce

sont les habits écarlates des deux huissiers Kaspersen et Uhlefeldt qui, en

tenue de gala, tricorne, culotte de peau blanche, bottes jaunes à revers et

courte épée, apparaissent côte à côte et se fraient un chemin dans la foule

qui s’efface.

Ils s’avancent pareils au destin : graves, muets, hermétiques, sans

regarder ni à droite ni à gauche, les yeux baissés… et, avec une résolution

inexorable, ils choisissent la voie que leur assigne le résultat, maintenant

connu, de l’élection. Mais ce n’est pas la direction de la Sandstrasse qu’ils

prennent ; bien au contraire, ils s’en vont sur la droite, descendent la Grand-

Rue !

La dame au voile n’en croit pas ses yeux. Autour d’elle, pourtant, on

constate le fait ! Les gens se poussent exactement dans le même sens, à la

suite des huissiers, et l’on se dit :

— Nenni, nenni ! Buddenbrook, pas Hagenström !…

Déjà plusieurs conseillers conversant avec vivacité surgissent sous le

portail, tournent et descendent la Grand-Rue à pas pressés, pour présenter

les premiers leurs félicitations.

Alors, la dame resserre sa cape et prend elle aussi sa course. Elle court

comme dame n’a point coutume de courir. Son voile glisse, laissant

apparaître un visage échauffé ; n’importe. Et, quoique l’un de ses snow-

boots bordés de fourrure s’obstine à s’embourber dans la neige fondue et lui

soit une entrave cruelle, elle devance tout le monde. C’est elle la première qui atteint la maison à l’angle de la Bäckergrube. Elle sonne au tambour,