Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 97 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre III

tonalités, se répandait à travers toutes les octaves, pleurait, frémissait en

trémolos, chantait, exultait, sanglotait, s’avançait en triomphe revêtu de

toute la splendeur grondante, tintante, perlée, écumeuse, de l’orchestration.

Il y avait comme une insistance obtuse et comme une ferveur ascétique,

comme un mélange d’abnégation et de foi, dans le culte fanatique de ce

rien, de ce lambeau de mélodie, de cette brève et puérile invention

harmonique d’une mesure et demie… quelque chose de pervers dans

l’avidité sans bornes avec laquelle elle était savourée et exploitée, et on ne

savait quel désespoir cynique, une volonté de jouir et de mourir, dans cette

façon avide d’en extraire jusqu’à la dernière goutte, de l’épuiser jusqu’à la

lie, jusqu’au dégoût et à la satiété, jusqu’à ce qu’enfin, enfin, dans la

lassitude succédant à tant d’excès, un long et doux arpège en mineur

ruisselât, montât d’un ton, se résolût en majeur et mourût avec une

mélancolique hésitation.

Hanno resta un moment immobile, le menton sur la poitrine, les mains

sur les genoux. Puis il se leva, ferma le piano. Il était blême, ses genoux

étaient sans force et ses yeux brûlants. Il passa dans la pièce voisine,

s’étendit sur la chaise longue et resta longtemps ainsi, sans remuer un

membre.

Plus tard, on soupa, il fit avec sa mère une partie d’échecs où personne

ne gagna. Mais après minuit il était encore assis à son harmonium, à la lueur

d’une bougie, et jouait en imagination, pour ne pas faire de bruit, résolu

qu’il était à se lever le lendemain dès cinq heures et demie pour faire ses

devoirs, ou au moins les plus importants.

Ainsi s’écoulait une journée dans la vie du petit Johann.

 

CHAPITRE III

 

Voici comment les choses se passent dans la typhoïde.

On se sent envahi d’une sorte de mécontentement intime qui s’aggrave

rapidement et devient un désespoir impuissant. En même temps, une

lassitude physique s’empare de vous, non seulement des muscles et des

tendons, mais aussi des organes internes, surtout de l’estomac qui refuse

avec dégoût toute nourriture. On est pris d’un grand besoin de sommeil,

mais malgré l’extrême fatigue le sommeil est agité, léger, angoissé et pénible. Le cerveau est douloureux, obtus, embarrassé, comme enveloppé

de brouillard et traversé de vertiges. Une douleur mal définie s’empare de

tous les membres. De temps à autre, sans raison spéciale, on saigne du nez.

C’est le préambule.

Puis survient un frisson violent qui ébranle tout le corps et fait claquer

les dents. C’est le signal qui marque l’entrée en scène de la fièvre, tout de

suite très intense. Sur la poitrine et sur le ventre apparaissent des taches

rouges isolées, de la grosseur d’une lentille, qui s’effacent sous la pression

du doigt, mais pour reparaître aussitôt. Le pouls s’affole, il bat jusqu’à cent

fois à la minute. La première semaine s’écoule ainsi, à une température de

40°.

Pendant la deuxième semaine, le malade est délivré des douleurs dans la

tête et dans les membres ; en revanche, le vertige est beaucoup plus fort et

les bourdonnements qui grondent dans les oreilles sont tels qu’ils

provoquent la surdité. L’expression du visage est hébétée. La bouche

demeure ouverte, les yeux sont voilés et sans expression. La conscience

s’obscurcit, le malade est pris de somnolence et tombe souvent dans un

engourdissement de plomb. Dans l’intervalle, ses divagations, son délire

bruyant et agité remplissent la chambre. Son inertie veule est devenue une

malpropreté répugnante. Ses gencives, ses dents et sa langue se couvrent

d’un enduit noirâtre qui empuantit l’haleine. Il repose immobile sur le dos,

le ventre ballonné. Il s’est effondré dans son lit, les genoux écartés. Tout en

lui travaille en hâte, follement, superficiellement, la respiration et le pouls,

qui arrive à battre cent vingt fois à la minute, à coups rapides et haletants.

Les paupières sont à demi closes et les joues ne sont plus rouges de fièvre

comme au début, mais ont pris une teinte bleuâtre. Les taches lenticulaires

rouges ont augmenté sur le ventre et sur la poitrine. La température du corps

atteint 41°.

La troisième semaine, la faiblesse est à son comble. Il n’y a plus de

délire bruyant et personne ne peut dire si l’esprit du malade est plongé dans

la nuit ou si, étranger et échappé à la prostration physique, il séjourne dans

des rêves lointains, profonds et calmes, dont aucun signe ne révèle le secret.

Le corps est totalement insensible. C’est le moment critique.

Chez certains individus, le diagnostic est rendu difficile par des

circonstances particulières. À supposer par exemple que les symptômes du

début, l’abattement, la lassitude, le manque d’appétit, le sommeil agité, les

maux de tête existassent déjà quand le patient, espoir des siens, allait et venait en pleine santé ? Que ces symptômes, même en s’aggravant tout à

coup, semblent à peine sortir de l’ordinaire ? Un bon médecin aux

connaissances solides, comme, pour citer un nom, le docteur Langhals, le

beau docteur Langhals aux petites mains velues, sera pourtant assez vite en

état de nommer la chose par son nom, et l’apparition des fatales taches

rouges sur la poitrine et sur le ventre entraînera la certitude. Il n’hésitera pas

quant aux mesures à prendre, aux remèdes à appliquer. Il s’assurera que la

chambre du malade soit assez grande, fréquemment aérée et que la

température n’en dépasse pas 17°. Il exigera la plus rigoureuse propreté et

tâchera qu’en refaisant souvent le lit on évite au corps, tant que cela reste

possible (il y a des cas où ce n’est pas longtemps possible) la formation

d’escarres. Il prescrira de fréquents nettoyages de la bouche à l’aide de

tampons de toile humide, se servira d’un mélange d’iode et d’iodure de

potassium, prescrira la quinine et l’antipyrine et avant tout, comme

l’estomac et l’intestin sont gravement lésés, il ordonnera un régime

extrêmement léger et substantiel. Il combattra la fièvre dévorante par des

bains, de grands bains où le malade sera mis parfois toutes les trois heures,

jour et nuit, et que l’on refroidira à partir du pied de la baignoire. Et après

chaque bain il fera prendre rapidement un stimulant, un cordial, du cognac

ou du champagne.

Mais il emploiera tous ces remèdes absolument au hasard, pour le cas où

ils pourraient avoir quelque action, sans savoir si leur application a la

moindre efficacité, le moindre sens, le moindre but. Car il y a une chose

qu’il ignore, il tâtonne dans les ténèbres, il est en suspens jusqu’à la

troisième semaine, jusqu’à la crise et au dénouement. Il ne sait pas si la

maladie qu’il appelle la typhoïde n’est qu’un accident insignifiant dans le

cas présent, la suite désagréable d’une infection qui aurait pu être évitée et

contre laquelle il faut réagir par toutes les ressources de l’art, ou si c’est

simplement une forme de la décomposition, le vêtement de la mort elle-

même qui aurait pu tout aussi bien prendre un autre masque et contre

laquelle il n’est pas de remède.

C’est ainsi que les choses se passent dans la fièvre typhoïde. Jusque dans

les lointains rêves de la fièvre, dans l’égarement brûlant du malade, la vie

jette son appel d’une voix réconfortante que l’on reconnaît infailliblement.

Cette voix rude et fraîche atteint l’esprit sur le chemin étrange et torride où

il avance et qui mène à l’ombre, à la fraîcheur, à la paix. L’homme, s’il

prête l’oreille, entendra cette voix claire, gaie, un peu railleuse, qui l’exhorte à revenir sur ses pas, qui vient à lui de cette région qu’il a laissée