Les Buddenbrook
Chapitre III
tonalités, se répandait à travers toutes les octaves, pleurait, frémissait en
trémolos, chantait, exultait, sanglotait, s’avançait en triomphe revêtu de
toute la splendeur grondante, tintante, perlée, écumeuse, de l’orchestration.
Il y avait comme une insistance obtuse et comme une ferveur ascétique,
comme un mélange d’abnégation et de foi, dans le culte fanatique de ce
rien, de ce lambeau de mélodie, de cette brève et puérile invention
harmonique d’une mesure et demie… quelque chose de pervers dans
l’avidité sans bornes avec laquelle elle était savourée et exploitée, et on ne
savait quel désespoir cynique, une volonté de jouir et de mourir, dans cette
façon avide d’en extraire jusqu’à la dernière goutte, de l’épuiser jusqu’à la
lie, jusqu’au dégoût et à la satiété, jusqu’à ce qu’enfin, enfin, dans la
lassitude succédant à tant d’excès, un long et doux arpège en mineur
ruisselât, montât d’un ton, se résolût en majeur et mourût avec une
mélancolique hésitation.
Hanno resta un moment immobile, le menton sur la poitrine, les mains
sur les genoux. Puis il se leva, ferma le piano. Il était blême, ses genoux
étaient sans force et ses yeux brûlants. Il passa dans la pièce voisine,
s’étendit sur la chaise longue et resta longtemps ainsi, sans remuer un
membre.
Plus tard, on soupa, il fit avec sa mère une partie d’échecs où personne
ne gagna. Mais après minuit il était encore assis à son harmonium, à la lueur
d’une bougie, et jouait en imagination, pour ne pas faire de bruit, résolu
qu’il était à se lever le lendemain dès cinq heures et demie pour faire ses
devoirs, ou au moins les plus importants.
Ainsi s’écoulait une journée dans la vie du petit Johann.
CHAPITRE III
Voici comment les choses se passent dans la typhoïde.
On se sent envahi d’une sorte de mécontentement intime qui s’aggrave
rapidement et devient un désespoir impuissant. En même temps, une
lassitude physique s’empare de vous, non seulement des muscles et des
tendons, mais aussi des organes internes, surtout de l’estomac qui refuse
avec dégoût toute nourriture. On est pris d’un grand besoin de sommeil,
mais malgré l’extrême fatigue le sommeil est agité, léger, angoissé et pénible. Le cerveau est douloureux, obtus, embarrassé, comme enveloppé
de brouillard et traversé de vertiges. Une douleur mal définie s’empare de
tous les membres. De temps à autre, sans raison spéciale, on saigne du nez.
C’est le préambule.
Puis survient un frisson violent qui ébranle tout le corps et fait claquer
les dents. C’est le signal qui marque l’entrée en scène de la fièvre, tout de
suite très intense. Sur la poitrine et sur le ventre apparaissent des taches
rouges isolées, de la grosseur d’une lentille, qui s’effacent sous la pression
du doigt, mais pour reparaître aussitôt. Le pouls s’affole, il bat jusqu’à cent
fois à la minute. La première semaine s’écoule ainsi, à une température de
40°.
Pendant la deuxième semaine, le malade est délivré des douleurs dans la
tête et dans les membres ; en revanche, le vertige est beaucoup plus fort et
les bourdonnements qui grondent dans les oreilles sont tels qu’ils
provoquent la surdité. L’expression du visage est hébétée. La bouche
demeure ouverte, les yeux sont voilés et sans expression. La conscience
s’obscurcit, le malade est pris de somnolence et tombe souvent dans un
engourdissement de plomb. Dans l’intervalle, ses divagations, son délire
bruyant et agité remplissent la chambre. Son inertie veule est devenue une
malpropreté répugnante. Ses gencives, ses dents et sa langue se couvrent
d’un enduit noirâtre qui empuantit l’haleine. Il repose immobile sur le dos,
le ventre ballonné. Il s’est effondré dans son lit, les genoux écartés. Tout en
lui travaille en hâte, follement, superficiellement, la respiration et le pouls,
qui arrive à battre cent vingt fois à la minute, à coups rapides et haletants.
Les paupières sont à demi closes et les joues ne sont plus rouges de fièvre
comme au début, mais ont pris une teinte bleuâtre. Les taches lenticulaires
rouges ont augmenté sur le ventre et sur la poitrine. La température du corps
atteint 41°.
La troisième semaine, la faiblesse est à son comble. Il n’y a plus de
délire bruyant et personne ne peut dire si l’esprit du malade est plongé dans
la nuit ou si, étranger et échappé à la prostration physique, il séjourne dans
des rêves lointains, profonds et calmes, dont aucun signe ne révèle le secret.
Le corps est totalement insensible. C’est le moment critique.
Chez certains individus, le diagnostic est rendu difficile par des
circonstances particulières. À supposer par exemple que les symptômes du
début, l’abattement, la lassitude, le manque d’appétit, le sommeil agité, les
maux de tête existassent déjà quand le patient, espoir des siens, allait et venait en pleine santé ? Que ces symptômes, même en s’aggravant tout à
coup, semblent à peine sortir de l’ordinaire ? Un bon médecin aux
connaissances solides, comme, pour citer un nom, le docteur Langhals, le
beau docteur Langhals aux petites mains velues, sera pourtant assez vite en
état de nommer la chose par son nom, et l’apparition des fatales taches
rouges sur la poitrine et sur le ventre entraînera la certitude. Il n’hésitera pas
quant aux mesures à prendre, aux remèdes à appliquer. Il s’assurera que la
chambre du malade soit assez grande, fréquemment aérée et que la
température n’en dépasse pas 17°. Il exigera la plus rigoureuse propreté et
tâchera qu’en refaisant souvent le lit on évite au corps, tant que cela reste
possible (il y a des cas où ce n’est pas longtemps possible) la formation
d’escarres. Il prescrira de fréquents nettoyages de la bouche à l’aide de
tampons de toile humide, se servira d’un mélange d’iode et d’iodure de
potassium, prescrira la quinine et l’antipyrine et avant tout, comme
l’estomac et l’intestin sont gravement lésés, il ordonnera un régime
extrêmement léger et substantiel. Il combattra la fièvre dévorante par des
bains, de grands bains où le malade sera mis parfois toutes les trois heures,
jour et nuit, et que l’on refroidira à partir du pied de la baignoire. Et après
chaque bain il fera prendre rapidement un stimulant, un cordial, du cognac
ou du champagne.
Mais il emploiera tous ces remèdes absolument au hasard, pour le cas où
ils pourraient avoir quelque action, sans savoir si leur application a la
moindre efficacité, le moindre sens, le moindre but. Car il y a une chose
qu’il ignore, il tâtonne dans les ténèbres, il est en suspens jusqu’à la
troisième semaine, jusqu’à la crise et au dénouement. Il ne sait pas si la
maladie qu’il appelle la typhoïde n’est qu’un accident insignifiant dans le
cas présent, la suite désagréable d’une infection qui aurait pu être évitée et
contre laquelle il faut réagir par toutes les ressources de l’art, ou si c’est
simplement une forme de la décomposition, le vêtement de la mort elle-
même qui aurait pu tout aussi bien prendre un autre masque et contre
laquelle il n’est pas de remède.
C’est ainsi que les choses se passent dans la fièvre typhoïde. Jusque dans
les lointains rêves de la fièvre, dans l’égarement brûlant du malade, la vie
jette son appel d’une voix réconfortante que l’on reconnaît infailliblement.
Cette voix rude et fraîche atteint l’esprit sur le chemin étrange et torride où
il avance et qui mène à l’ombre, à la fraîcheur, à la paix. L’homme, s’il
prête l’oreille, entendra cette voix claire, gaie, un peu railleuse, qui l’exhorte à revenir sur ses pas, qui vient à lui de cette région qu’il a laissée