Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 87 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre II

propriétaire Ralf von Maiboom s’était tué d’un coup de revolver.

« Des difficultés pécuniaires semblent avoir causé cet acte de désespoir.

M. von Maiboom laisse une femme et trois enfants. »

Sur ces derniers mots, elle laissa tomber le journal sur ses genoux, se

renfonça dans son fauteuil et regarda sans rien dire son frère et sa belle-

sœur, d’un air désemparé, avec des yeux hagards.

Thomas Buddenbrook avait aussitôt détourné les yeux et regardait par-

dessus la tête de sa sœur, entre les portières, dans le vide noir du salon.

— Avec un revolver ? demanda-t-il après deux minutes au moins de

silence. (Puis, après un nouveau silence, d’une voix basse et sarcastique :)

Sans doute, sans doute… un noble…

Puis il se replongea dans ses pensées. La rapidité avec laquelle il tordait

entre ses doigts la pointe de l’une de ses moustaches contrastait

singulièrement avec l’immobilité vacante, fixe et indécise de son regard. Il

ne prêtait nulle attention aux jérémiades de sa sœur ni à ses conjectures au

sujet de ce que serait désormais la vie de son amie Armgard ; il ne

remarquait pas non plus que Gerda, sans tourner la tête vers lui, fixait

pourtant sur lui d’un air inquisiteur le regard de ses yeux marron,

rapprochés et dont les coins s’emplissaient d’ombres bleuâtres.

 

CHAPITRE II

 

Jamais Thomas Buddenbrook ne réussit à considérer de ce même regard

lassé et blasé qu’il promenait sur sa propre vie l’avenir du petit Johann. Il

en était empêché par son esprit de famille, par cet intérêt inné et, de plus,

soigneusement cultivé en lui, pour le passé et l’avenir et toute l’histoire

intime de sa maison ; et l’attente affectueuse ou curieuse dont ses amis et

connaissances, sa sœur et même les dames Buddenbrook de la Grand-Rue

entouraient l’enfant, influençait ses pensées. Il se disait avec satisfaction

que, si usé, si désespéré qu’il se sentît, quant à lui, il était encore capable, en

ce qui concernait son petit héritier, de rêves d’activité, de travail efficace et

fervent, de succès, de gain, de richesse, de puissance et d’honneur… Et

grâce à cette pensée, sa vie refroidie et factice s’animait de crainte, d’espoir,

de sollicitude, d’émotion chaleureuse et sincère.

Qui sait s’il ne lui serait pas donné, sur ses vieux jours, d’assister du fond

de sa retraite à la renaissance des temps d’autrefois, ceux de l’arrière-grand-

père de Hanno ? Était-ce un espoir interdit ? Il sentait dans la musique une

ennemie, mais peut-être n’était-ce pas si grave, après tout. En admettant que

le talent de l’enfant pour l’improvisation libre témoignât d’un don au-dessus

de l’ordinaire, il n’avait pas fait des progrès sensationnels sous la direction

de M. Pfuhl. La musique, à n’en pas douter, représentait l’influence de sa

mère, et quoi d’étonnant si cette influence avait prévalu dans la première

enfance ? Mais le moment approchait où le père aurait à son tour l’occasion

d’agir sur son fils, de le tirer un peu à soi et de neutraliser par des

impulsions viriles les influences féminines antérieures. Et le sénateur était

résolu à ne laisser échapper aucune de ces occasions.

Hanno, qui avait à présent onze ans, était passé en quatrième à Pâques,

avec son ami le petit comte Mölln, mais à grand-peine et grâce à deux

examens supplémentaires en calcul et en géographie. On avait décidé qu’il

suivrait la section sciences-langues, puisqu’il serait négociant et hériterait

un jour de la maison de commerce, comme il allait de soi ; et quand son

père lui demandait s’il pensait qu’il aimerait son futur métier, il répondait

« Oui » – un simple oui un peu craintif, sans rien de plus, que le sénateur

tâchait de rendre un peu plus chaleureux et plus explicite, grâce à des

questions plus pressantes ; c’était le plus souvent en vain…

Si le sénateur Buddenbrook avait eu deux fils, il aurait certainement fait

faire au second des études classiques et supérieures. Mais la maison avait

besoin d’un successeur, et d’autre part il croyait témoigner un bienfait au

petit en lui épargnant l’inutile effort d’apprendre le grec. Il était d’avis que

les études modernes étaient plus faciles et que Hanno, avec sa

compréhension souvent lente, sa distraction rêveuse et sa fragilité physique

qui l’obligeait fréquemment à manquer l’école, avancerait plus vite et plus

honorablement dans les classes modernes, sans se surmener. Si le petit

Johann Buddenbrook devait un jour remplir sa destinée et répondre aux

espoirs des siens, il fallait avant tout s’efforcer d’affermir et de fortifier sa

constitution peu robuste, par des ménagements d’une part, et par des soins

rationnels et des pratiques d’endurcissement de l’autre.

Avec ses cheveux châtains, qu’il portait à présent partagés par une raie

de côté et retombant sur son front blanc, mais qui avaient encore tendance à

reformer sur les tempes de longues boucles souples, avec ses longs cils

bruns et ses yeux mordorés, Johann Buddenbrook, malgré son costume marin, avait toujours l’air un peu d’un étranger dans la cour du lycée et dans

la rue, parmi ses camarades d’un blond clair, aux yeux d’acier, au type

scandinave. Dans les derniers temps, il avait beaucoup grandi, mais ses

jambes dans les bas noirs, et ses bras dans les manches bleu marine

bouffantes et brodées, étaient minces et tendres comme ceux d’une fillette,

et il avait toujours comme sa mère des cernes bleus autour des yeux – ces

yeux dont le regard, surtout s’il se détournait un peu, avait une expression si

timide et si distante, tandis qu’il tenait la bouche mélancoliquement close

ou passait avec précaution la pointe de sa langue sur une dent suspecte, en

écartant un peu les lèvres avec une sorte de frisson.

D’après le docteur Langhals, qui avait succédé au vieux docteur Grabow

comme médecin ordinaire des Buddenbrook, la débilité de Hanno et la

pâleur de son visage avaient une cause évidente : l’organisme de l’enfant ne

produisait malheureusement pas en nombre suffisant les globules rouges si

nécessaires à la vie. Mais il y avait remède à cette insuffisance, un remède

que le docteur Langhals prescrivait à forte dose : l’huile de foie de morue,

la bonne huile de foie de morue, jaune, grasse, épaisse, dont il fallait

prendre deux fois par jour, une pleine cuiller de porcelaine ; et sur l’ordre

exprès du sénateur, Ida Jungmann veillait avec une tendre rigueur à ce que

ce fût fait ponctuellement. D’abord, Hanno vomissait chaque cuillerée et

son estomac paraissait ne pas pouvoir héberger cette bonne huile de foie de

morue ; mais il s’y accoutuma, et à condition de mâcher tout de suite après

un morceau de pain de seigle en retenant son souffle, il parvenait à grand-

peine à maîtriser ce dégoût.

Toutes ses autres misères résultaient de ce manque de globules rouges,

« des symptômes secondaires », comme disait le docteur Langhals en fixant

ses ongles. Mais ces symptômes secondaires, il fallait, eux aussi, les

combattre. Pour soigner les dents, les obturer et parfois les extraire, il y

avait M. Brecht et son Josephus, rue des Moulins, et pour régulariser la

digestion il y avait la bonne huile de ricin, épaisse et argentée, qui glissait

de la cuiller dans le gosier comme une salamandre visqueuse et dont le goût

et l’odeur vous poursuivaient trois jours, où que l’on allât et quoi que l’on

fît. Hélas ! pourquoi l’immonde horreur de tout cela ? Une seule fois –

Hanno était au lit très malade et son cœur s’était rendu coupable

d’irrégularités particulièrement graves – le docteur Langhals avait eu

recours non sans appréhension à un remède qui avait fait plaisir au petit

Johann en lui procurant un soulagement immense ; c’étaient des pilules d’arsenic. Hanno en redemanda par la suite, poussé par un besoin presque

tendre de ces petites pilules douces et bienfaisantes. Mais il n’en obtint

jamais plus.

L’huile de foie de morue et l’huile de ricin étaient de bonnes choses,

mais le docteur Langhals et le sénateur s’accordaient pour penser qu’elles

ne suffisaient pas à elles seules pour faire du petit Johann un homme

vigoureux et résistant, s’il n’y mettait pas du sien. Il y avait par exemple les

jeux athlétiques sous la direction du maître de gymnastique, M. Fritsche,

une fois par semaine en été sur l’esplanade hors les murs ; occasion pour la

jeunesse virile de la ville de manifester et de cultiver le courage, la force,

l’agilité et la présence d’esprit. Mais, à la colère de son père, Hanno ne

témoignait que répugnance, résistance muette, passive et presque

dédaigneuse à l’endroit de ses camarades et de ces saines distractions…

Pourquoi fuyait-il le contact de ses camarades et de ses compagnons d’âge

avec lesquels il aurait plus tard à vivre et à collaborer ? Pourquoi se tenait-il

toujours à l’écart avec ce petit Caïus, qui marquait mal, un brave petit mais

de condition un peu douteuse, et qui ne ferait guère un ami pour plus tard ?

Un garçon doit savoir s’assurer d’emblée, par un moyen quelconque, la

confiance et le respect de l’entourage qui grandit avec lui, et de l’estime

duquel il dépendra toute sa vie. Il y avait là les fils du consul Hagenström,

deux beaux gaillards de douze et quatorze ans, épais, robustes et turbulents,

qui organisaient dans les bois des environs de véritables duels à coups de

poing, qui étaient les meilleurs gymnastes de l’école, nageaient comme des

phoques, fumaient des cigares, étaient toujours disposés pour un mauvais

coup. Ils étaient redoutés, aimés et respectés. Leurs cousins, les deux fils du

procureur Moritz Hagenström, étaient au contraire de constitution frêle et

de mœurs douces, mais ils se distinguaient dans le domaine intellectuel ;

c’étaient des élèves modèles, appliqués, calmes, laborieux comme des

abeilles, frémissant d’attention et dévorés de l’ambition d’être toujours les

premiers et d’obtenir le maximum. Ils l’obtenaient et jouissaient de l’estime

de leurs condisciples plus sots et plus paresseux. Mais Hanno, que

pouvaient penser de lui ses camarades, pour ne rien dire des maîtres ?

C’était un élève très médiocre et de plus un garçon douillet qui cherchait

craintivement à éviter tout ce qui exigeait tant soit peu de courage, de force,

d’agilité ou d’audace. Et quand le sénateur Buddenbrook, pour se rendre

dans son cabinet de toilette, passait au second étage, le long du palier, il

entendait, venant de la chambre qui occupait le milieu des trois pièces d’en haut et qui avait été attribuée à Hanno depuis qu’il était trop grand pour

partager la chambre d’Ida, les sons de l’harmonium ou la voix chuchotante

et mystérieuse de Caïus qui racontait une histoire…

Caïus, pour sa part, évitait les jeux athlétiques, par horreur de la

discipline et de l’ordre qu’il y fallait observer.

— Non, disait-il, je n’y vais pas. Toi, peut-être ? Que le diable les

emporte ! Tout ce qu’on pourrait faire d’amusant est défendu.

Ces expressions comme « Que le diable les emporte ! », il les tenait de

son père. Mais Hanno répondait :

— Si M. Fritsche pouvait une seule fois ne pas sentir la sueur et la bière,

on pourrait voir… Oui, n’en parlons plus, Caïus, et raconte-moi encore

l’histoire de la bague que tu as retirée du marécage ; elle n’était pas finie.

— Soit, disait Caïus, mais quand je te ferai signe, tu joueras.

Et Caïus poursuivait son récit.

À l’en croire, il s’était trouvé récemment, par une nuit étouffante, dans

une région étrange et inconnue ; il avait glissé le long d’une pente gluante et

interminable au pied de laquelle il avait trouvé une eau noire et

marécageuse sous la lueur pâle et papillotante des feux follets ; des bulles

argentées remontaient sans cesse à la surface avec un glouglou caverneux.

Mais l’une d’elles qui reparaissait continuellement près de la berge avait la

forme d’un anneau au moment où elle crevait ; après de longs et périlleux

efforts, il avait réussi à s’en saisir, et au lieu de crever, elle s’était laissé

passer au doigt ainsi qu’un anneau solide et poli. Attribuant non sans raison

à cet anneau des vertus exceptionnelles, il avait découvert à peu de distance,

dans le brouillard rougeâtre, un château noir, silencieux comme la mort et

terriblement gardé ; il y était entré et avait entrepris, avec l’aide de

l’anneau, l’œuvre méritoire de rompre des enchantements et de délivrer des

ensorcelés… Aux passages les plus étranges, Hanno jouait sur son

harmonium des séries d’accords suaves… Et quand ils ne soulevaient pas

des difficultés insurmontables de mise en scène, ces récits étaient

représentés avec accompagnement de musique sur le théâtre de

marionnettes. Mais Hanno ne se rendait aux jeux athlétiques que sur l’ordre

exprès et rigoureux de son père ; en ce cas, le petit Caïus l’accompagnait.

Même histoire pour le patinage en hiver et pour les bains dans

l’établissement en planches de M. Asmussen au bord du fleuve, l’été.

— Les bains, la natation, avait dit le docteur Langhals. Ce garçon a

besoin de se baigner et de nager.

Et le sénateur avait été entièrement de cet avis. Mais ce qui poussait

surtout Hanno à fuir les bains comme le patinage et la gymnastique, c’était

que les deux fils du consul Hagenström, qui excellaient à ces exercices,

l’avaient pris en grippe et ne négligeaient aucune occasion d’user de leur

force pour l’humilier ou le tourmenter. Ils le pinçaient et se moquaient de

lui à la gymnastique, ils le renversaient dans les tas de neige bordant la piste

de patinage ; à la piscine, ils s’avançaient vers lui avec des clameurs

menaçantes. Hanno n’essayait pas de s’enfuir, ce qui n’eût servi à rien. Il

restait là avec ses bras de fillette, plongé jusqu’au ventre dans l’eau assez

trouble, à la surface de laquelle flottaient çà et là des formes vertes de

plantes. Les sourcils froncés, le regard sombre et baissé et les lèvres

légèrement contractées, il les regardait venir, sûrs de leur proie, avançant

par bonds et soulevant l’écume. Ils vous avaient de ces muscles, ces deux

Hagenström ! Et ils l’empoignaient et le faisaient plonger de force, le

maintenaient longtemps sous l’eau pour lui faire avaler passablement de ce

liquide nauséabond, et pendant un grand moment, par la suite, il oscillait de

côté et d’autre, cherchant à reprendre haleine. Une seule fois il se trouva un

peu vengé. Juste au moment où les deux Hagenström le maintenaient sous

l’eau, l’un d’eux poussa soudain un cri de fureur et de douleur, et leva sa

jambe, d’où le sang coulait à grosses gouttes. Près de lui émergea le comte

Caïus Mölln, qui s’était procuré, nul ne sait comment, l’argent de l’entrée,

avait nagé entre deux eaux et était venu mordre le jeune Hagenström, le

mordre à belles dents dans le gras du mollet, comme un petit chien furieux.

Ses yeux bleus brillaient entre les mèches rousses de ses cheveux qui

retombaient tout humides sur son front. Hélas ! il devait lui en cuire de cet

exploit, au petit comte, et il quitta la piscine bien mal en point. Mais

l’athlétique fils du consul Hagenström boitait sérieusement en rentrant chez

lui.

Des fortifiants et des exercices physiques de toute espèce, c’était le

principal des soins que le sénateur Buddenbrook prodiguait à son fils. Mais

il s’efforçait non moins assidûment d’agir sur son esprit et de le meubler

d’impressions vivaces, tirées de la réalité pratique où il était destiné à vivre.

Pour l’initier un peu à sa future activité, il l’emmenait avec lui quand il

allait traiter une affaire au port et le faisait assister sur le quai à ses

conversations avec les débardeurs, dans un langage mêlé de bas-allemand et

de danois ; il l’entraînait dans les petits bureaux obscurs des entrepôts, où il

conférait avec ses gérants, ou quand il allait donner des ordres aux hommes qui hissaient des sacs de blé dans les greniers avec des cris rauques et

traînants… Depuis l’enfance, ce monde du port, parmi les bateaux, les

hangars et les entrepôts, dans l’odeur du beurre, du poisson, de l’eau, du

goudron et du fer huilé, avait été pour Thomas Buddenbrook le séjour

préféré, intéressant entre tous ; et comme son fils n’exprimait spontanément

ni joie ni intérêt, il tâchait de les éveiller en lui :

— Comment s’appellent les bateaux qui font le service de

Copenhague ?…

— Naïade… Halmstadt… Friederike Œverdieck…

— Eh bien, si tu sais cela, mon garçon, c’est déjà quelque chose. Tu

apprendras à connaître les autres… Oui, parmi ces gens qui hissent les sacs,

là-bas, beaucoup s’appellent comme toi, mon cher, parce qu’ils portent le

nom de ton grand-père. Et parmi leurs enfants on trouve fréquemment mon

nom… et celui de maman… On leur fait tous les ans un petit cadeau…

Voilà, nous allons passer devant cet entrepôt sans rien dire aux ouvriers ; ici,

nous n’avons rien à dire, c’est un concurrent…

— Veux-tu venir avec moi, Hanno ? dit-il une autre fois. Un bateau neuf

qui nous appartient va être lancé aujourd’hui. C’est moi qui le baptise. As-

tu envie de venir ?…

Et Hanno affirma en avoir envie. Il alla écouter le discours de son père,

le vit briser contre la proue une bouteille de champagne et regarda de ses

yeux indifférents le navire qui glissait le long du plan incliné bien graissé,

jusque dans la mer où rejaillit l’écume…

À de certains jours de l’année, aux Rameaux où avaient lieu les

premières communions, ou au Nouvel An, le sénateur Buddenbrook

entreprenait en voiture une tournée de visites dans les maisons envers

lesquelles il avait des obligations mondaines, et comme sa femme préférait

dans ces occasions prétexter un mal de nerfs ou la migraine, il engageait

Hanno à l’accompagner. Et Hanno déclarait qu’il le ferait avec plaisir. Il

montait en voiture avec son père et demeurait assis et muet à ses côtés dans

les salons, tout en admirant sans rien dire les attitudes si variées, si

soigneusement nuancées, de son père à l’égard des gens. Si

M. von Rinnlingen, lieutenant-colonel et commandant de la place, affirmait

qu’il était sensible à l’honneur de cette visite, Hanno voyait son père lui

poser un instant le bras sur l’épaule avec un air d’effroi affectueux, alors

qu’ailleurs il acceptait avec calme et sérieux une remarque analogue ou la

relevait, venant d’un tiers, par une riposte flatteuse et ironiquement exagérée… Le tout avec cette maîtrise extérieure de la parole et du geste

qu’il était visiblement heureux de proposer à l’admiration de son fils et dont

il se promettait un effet didactique.

Mais le petit Johann voyait plus loin qu’il n’aurait dû voir, et ses yeux,

ces timides yeux mordorés cernés d’ombres bleues, n’observaient que trop

bien. Il voyait non seulement l’amabilité impeccable de son père envers

tous, mais il voyait aussi avec une perspicacité étrange et torturante

combien cette amabilité était pénible à produire ; après chaque visite, il

voyait son père plus taciturne et plus pâle, les yeux clos, les paupières

rougies, se blottir dans un coin de la voiture ; et, la terreur au cœur, il voyait

sur le seuil de la maison suivante un masque se poser sur ce même visage,

une élasticité reparaître soudain dans les mouvements de ce corps fatigué…

Le petit Johann se représentait les relations, les conversations, les façons,

les actes et tout le commerce des hommes non comme l’expression naïve,

naturelle et mi-consciente de certains intérêts pratiques communs à tous et

que chacun cherche à défendre contre les autres, mais comme une sorte de

fin en soi, d’effort artificiel et conscient destiné à produire, au lieu d’un

simple et sincère intérêt à ces choses, une virtuosité terriblement ardue et

épuisante de la tenue corporelle et morale. Et à l’idée que l’on attendait de

lui qu’il prît part plus tard à ces réunions mondaines et s’y manifestât par la

parole et par le geste aux yeux de tous, Hanno fermait les yeux avec un

frisson de répugnance et d’angoisse.

Ah ! ce n’était pas là l’effet que Thomas Buddenbrook attendait de

l’influence de sa personnalité sur celle de son fils. Éveiller en lui la

hardiesse, l’audace, ou simplement le goût de la vie pratique, c’est à quoi

tendaient toutes ses pensées.

— Tu ne te refuses rien, mon cher, disait-il quand Hanno réclamait une

deuxième portion de dessert ou une demi-tasse de café après le repas. Tu

feras bien de devenir un négociant capable et de gagner beaucoup d’argent.

C’est bien ton intention, hein ?

Et le petit Hanno répondait :

— Oui.

De temps à autre, quand la famille était invitée à déjeuner chez le

sénateur et que tante Antonie et oncle Christian se divertissaient à leur

habitude aux dépens de la pauvre tante Clothilde, en conversant avec elle

sur ce ton traînant, humble et affectueux qui lui était propre, il pouvait se

faire que Hanno, sous l’action du vin rouge plus fort que de coutume, usât un instant de ce même ton pour adresser à tante Clothilde quelque raillerie.