Les Buddenbrook
Chapitre II
propriétaire Ralf von Maiboom s’était tué d’un coup de revolver.
« Des difficultés pécuniaires semblent avoir causé cet acte de désespoir.
M. von Maiboom laisse une femme et trois enfants. »
Sur ces derniers mots, elle laissa tomber le journal sur ses genoux, se
renfonça dans son fauteuil et regarda sans rien dire son frère et sa belle-
sœur, d’un air désemparé, avec des yeux hagards.
Thomas Buddenbrook avait aussitôt détourné les yeux et regardait par-
dessus la tête de sa sœur, entre les portières, dans le vide noir du salon.
— Avec un revolver ? demanda-t-il après deux minutes au moins de
silence. (Puis, après un nouveau silence, d’une voix basse et sarcastique :)
Sans doute, sans doute… un noble…
Puis il se replongea dans ses pensées. La rapidité avec laquelle il tordait
entre ses doigts la pointe de l’une de ses moustaches contrastait
singulièrement avec l’immobilité vacante, fixe et indécise de son regard. Il
ne prêtait nulle attention aux jérémiades de sa sœur ni à ses conjectures au
sujet de ce que serait désormais la vie de son amie Armgard ; il ne
remarquait pas non plus que Gerda, sans tourner la tête vers lui, fixait
pourtant sur lui d’un air inquisiteur le regard de ses yeux marron,
rapprochés et dont les coins s’emplissaient d’ombres bleuâtres.
CHAPITRE II
Jamais Thomas Buddenbrook ne réussit à considérer de ce même regard
lassé et blasé qu’il promenait sur sa propre vie l’avenir du petit Johann. Il
en était empêché par son esprit de famille, par cet intérêt inné et, de plus,
soigneusement cultivé en lui, pour le passé et l’avenir et toute l’histoire
intime de sa maison ; et l’attente affectueuse ou curieuse dont ses amis et
connaissances, sa sœur et même les dames Buddenbrook de la Grand-Rue
entouraient l’enfant, influençait ses pensées. Il se disait avec satisfaction
que, si usé, si désespéré qu’il se sentît, quant à lui, il était encore capable, en
ce qui concernait son petit héritier, de rêves d’activité, de travail efficace et
fervent, de succès, de gain, de richesse, de puissance et d’honneur… Et
grâce à cette pensée, sa vie refroidie et factice s’animait de crainte, d’espoir,
de sollicitude, d’émotion chaleureuse et sincère.
Qui sait s’il ne lui serait pas donné, sur ses vieux jours, d’assister du fond
de sa retraite à la renaissance des temps d’autrefois, ceux de l’arrière-grand-
père de Hanno ? Était-ce un espoir interdit ? Il sentait dans la musique une
ennemie, mais peut-être n’était-ce pas si grave, après tout. En admettant que
le talent de l’enfant pour l’improvisation libre témoignât d’un don au-dessus
de l’ordinaire, il n’avait pas fait des progrès sensationnels sous la direction
de M. Pfuhl. La musique, à n’en pas douter, représentait l’influence de sa
mère, et quoi d’étonnant si cette influence avait prévalu dans la première
enfance ? Mais le moment approchait où le père aurait à son tour l’occasion
d’agir sur son fils, de le tirer un peu à soi et de neutraliser par des
impulsions viriles les influences féminines antérieures. Et le sénateur était
résolu à ne laisser échapper aucune de ces occasions.
Hanno, qui avait à présent onze ans, était passé en quatrième à Pâques,
avec son ami le petit comte Mölln, mais à grand-peine et grâce à deux
examens supplémentaires en calcul et en géographie. On avait décidé qu’il
suivrait la section sciences-langues, puisqu’il serait négociant et hériterait
un jour de la maison de commerce, comme il allait de soi ; et quand son
père lui demandait s’il pensait qu’il aimerait son futur métier, il répondait
« Oui » – un simple oui un peu craintif, sans rien de plus, que le sénateur
tâchait de rendre un peu plus chaleureux et plus explicite, grâce à des
questions plus pressantes ; c’était le plus souvent en vain…
Si le sénateur Buddenbrook avait eu deux fils, il aurait certainement fait
faire au second des études classiques et supérieures. Mais la maison avait
besoin d’un successeur, et d’autre part il croyait témoigner un bienfait au
petit en lui épargnant l’inutile effort d’apprendre le grec. Il était d’avis que
les études modernes étaient plus faciles et que Hanno, avec sa
compréhension souvent lente, sa distraction rêveuse et sa fragilité physique
qui l’obligeait fréquemment à manquer l’école, avancerait plus vite et plus
honorablement dans les classes modernes, sans se surmener. Si le petit
Johann Buddenbrook devait un jour remplir sa destinée et répondre aux
espoirs des siens, il fallait avant tout s’efforcer d’affermir et de fortifier sa
constitution peu robuste, par des ménagements d’une part, et par des soins
rationnels et des pratiques d’endurcissement de l’autre.
Avec ses cheveux châtains, qu’il portait à présent partagés par une raie
de côté et retombant sur son front blanc, mais qui avaient encore tendance à
reformer sur les tempes de longues boucles souples, avec ses longs cils
bruns et ses yeux mordorés, Johann Buddenbrook, malgré son costume marin, avait toujours l’air un peu d’un étranger dans la cour du lycée et dans
la rue, parmi ses camarades d’un blond clair, aux yeux d’acier, au type
scandinave. Dans les derniers temps, il avait beaucoup grandi, mais ses
jambes dans les bas noirs, et ses bras dans les manches bleu marine
bouffantes et brodées, étaient minces et tendres comme ceux d’une fillette,
et il avait toujours comme sa mère des cernes bleus autour des yeux – ces
yeux dont le regard, surtout s’il se détournait un peu, avait une expression si
timide et si distante, tandis qu’il tenait la bouche mélancoliquement close
ou passait avec précaution la pointe de sa langue sur une dent suspecte, en
écartant un peu les lèvres avec une sorte de frisson.
D’après le docteur Langhals, qui avait succédé au vieux docteur Grabow
comme médecin ordinaire des Buddenbrook, la débilité de Hanno et la
pâleur de son visage avaient une cause évidente : l’organisme de l’enfant ne
produisait malheureusement pas en nombre suffisant les globules rouges si
nécessaires à la vie. Mais il y avait remède à cette insuffisance, un remède
que le docteur Langhals prescrivait à forte dose : l’huile de foie de morue,
la bonne huile de foie de morue, jaune, grasse, épaisse, dont il fallait
prendre deux fois par jour, une pleine cuiller de porcelaine ; et sur l’ordre
exprès du sénateur, Ida Jungmann veillait avec une tendre rigueur à ce que
ce fût fait ponctuellement. D’abord, Hanno vomissait chaque cuillerée et
son estomac paraissait ne pas pouvoir héberger cette bonne huile de foie de
morue ; mais il s’y accoutuma, et à condition de mâcher tout de suite après
un morceau de pain de seigle en retenant son souffle, il parvenait à grand-
peine à maîtriser ce dégoût.
Toutes ses autres misères résultaient de ce manque de globules rouges,
« des symptômes secondaires », comme disait le docteur Langhals en fixant
ses ongles. Mais ces symptômes secondaires, il fallait, eux aussi, les
combattre. Pour soigner les dents, les obturer et parfois les extraire, il y
avait M. Brecht et son Josephus, rue des Moulins, et pour régulariser la
digestion il y avait la bonne huile de ricin, épaisse et argentée, qui glissait
de la cuiller dans le gosier comme une salamandre visqueuse et dont le goût
et l’odeur vous poursuivaient trois jours, où que l’on allât et quoi que l’on
fît. Hélas ! pourquoi l’immonde horreur de tout cela ? Une seule fois –
Hanno était au lit très malade et son cœur s’était rendu coupable
d’irrégularités particulièrement graves – le docteur Langhals avait eu
recours non sans appréhension à un remède qui avait fait plaisir au petit
Johann en lui procurant un soulagement immense ; c’étaient des pilules d’arsenic. Hanno en redemanda par la suite, poussé par un besoin presque
tendre de ces petites pilules douces et bienfaisantes. Mais il n’en obtint
jamais plus.
L’huile de foie de morue et l’huile de ricin étaient de bonnes choses,
mais le docteur Langhals et le sénateur s’accordaient pour penser qu’elles
ne suffisaient pas à elles seules pour faire du petit Johann un homme
vigoureux et résistant, s’il n’y mettait pas du sien. Il y avait par exemple les
jeux athlétiques sous la direction du maître de gymnastique, M. Fritsche,
une fois par semaine en été sur l’esplanade hors les murs ; occasion pour la
jeunesse virile de la ville de manifester et de cultiver le courage, la force,
l’agilité et la présence d’esprit. Mais, à la colère de son père, Hanno ne
témoignait que répugnance, résistance muette, passive et presque
dédaigneuse à l’endroit de ses camarades et de ces saines distractions…
Pourquoi fuyait-il le contact de ses camarades et de ses compagnons d’âge
avec lesquels il aurait plus tard à vivre et à collaborer ? Pourquoi se tenait-il
toujours à l’écart avec ce petit Caïus, qui marquait mal, un brave petit mais
de condition un peu douteuse, et qui ne ferait guère un ami pour plus tard ?
Un garçon doit savoir s’assurer d’emblée, par un moyen quelconque, la
confiance et le respect de l’entourage qui grandit avec lui, et de l’estime
duquel il dépendra toute sa vie. Il y avait là les fils du consul Hagenström,
deux beaux gaillards de douze et quatorze ans, épais, robustes et turbulents,
qui organisaient dans les bois des environs de véritables duels à coups de
poing, qui étaient les meilleurs gymnastes de l’école, nageaient comme des
phoques, fumaient des cigares, étaient toujours disposés pour un mauvais
coup. Ils étaient redoutés, aimés et respectés. Leurs cousins, les deux fils du
procureur Moritz Hagenström, étaient au contraire de constitution frêle et
de mœurs douces, mais ils se distinguaient dans le domaine intellectuel ;
c’étaient des élèves modèles, appliqués, calmes, laborieux comme des
abeilles, frémissant d’attention et dévorés de l’ambition d’être toujours les
premiers et d’obtenir le maximum. Ils l’obtenaient et jouissaient de l’estime
de leurs condisciples plus sots et plus paresseux. Mais Hanno, que
pouvaient penser de lui ses camarades, pour ne rien dire des maîtres ?
C’était un élève très médiocre et de plus un garçon douillet qui cherchait
craintivement à éviter tout ce qui exigeait tant soit peu de courage, de force,
d’agilité ou d’audace. Et quand le sénateur Buddenbrook, pour se rendre
dans son cabinet de toilette, passait au second étage, le long du palier, il
entendait, venant de la chambre qui occupait le milieu des trois pièces d’en haut et qui avait été attribuée à Hanno depuis qu’il était trop grand pour
partager la chambre d’Ida, les sons de l’harmonium ou la voix chuchotante
et mystérieuse de Caïus qui racontait une histoire…
Caïus, pour sa part, évitait les jeux athlétiques, par horreur de la
discipline et de l’ordre qu’il y fallait observer.
— Non, disait-il, je n’y vais pas. Toi, peut-être ? Que le diable les
emporte ! Tout ce qu’on pourrait faire d’amusant est défendu.
Ces expressions comme « Que le diable les emporte ! », il les tenait de
son père. Mais Hanno répondait :
— Si M. Fritsche pouvait une seule fois ne pas sentir la sueur et la bière,
on pourrait voir… Oui, n’en parlons plus, Caïus, et raconte-moi encore
l’histoire de la bague que tu as retirée du marécage ; elle n’était pas finie.
— Soit, disait Caïus, mais quand je te ferai signe, tu joueras.
Et Caïus poursuivait son récit.
À l’en croire, il s’était trouvé récemment, par une nuit étouffante, dans
une région étrange et inconnue ; il avait glissé le long d’une pente gluante et
interminable au pied de laquelle il avait trouvé une eau noire et
marécageuse sous la lueur pâle et papillotante des feux follets ; des bulles
argentées remontaient sans cesse à la surface avec un glouglou caverneux.
Mais l’une d’elles qui reparaissait continuellement près de la berge avait la
forme d’un anneau au moment où elle crevait ; après de longs et périlleux
efforts, il avait réussi à s’en saisir, et au lieu de crever, elle s’était laissé
passer au doigt ainsi qu’un anneau solide et poli. Attribuant non sans raison
à cet anneau des vertus exceptionnelles, il avait découvert à peu de distance,
dans le brouillard rougeâtre, un château noir, silencieux comme la mort et
terriblement gardé ; il y était entré et avait entrepris, avec l’aide de
l’anneau, l’œuvre méritoire de rompre des enchantements et de délivrer des
ensorcelés… Aux passages les plus étranges, Hanno jouait sur son
harmonium des séries d’accords suaves… Et quand ils ne soulevaient pas
des difficultés insurmontables de mise en scène, ces récits étaient
représentés avec accompagnement de musique sur le théâtre de
marionnettes. Mais Hanno ne se rendait aux jeux athlétiques que sur l’ordre
exprès et rigoureux de son père ; en ce cas, le petit Caïus l’accompagnait.
Même histoire pour le patinage en hiver et pour les bains dans
l’établissement en planches de M. Asmussen au bord du fleuve, l’été.
— Les bains, la natation, avait dit le docteur Langhals. Ce garçon a
besoin de se baigner et de nager.
Et le sénateur avait été entièrement de cet avis. Mais ce qui poussait
surtout Hanno à fuir les bains comme le patinage et la gymnastique, c’était
que les deux fils du consul Hagenström, qui excellaient à ces exercices,
l’avaient pris en grippe et ne négligeaient aucune occasion d’user de leur
force pour l’humilier ou le tourmenter. Ils le pinçaient et se moquaient de
lui à la gymnastique, ils le renversaient dans les tas de neige bordant la piste
de patinage ; à la piscine, ils s’avançaient vers lui avec des clameurs
menaçantes. Hanno n’essayait pas de s’enfuir, ce qui n’eût servi à rien. Il
restait là avec ses bras de fillette, plongé jusqu’au ventre dans l’eau assez
trouble, à la surface de laquelle flottaient çà et là des formes vertes de
plantes. Les sourcils froncés, le regard sombre et baissé et les lèvres
légèrement contractées, il les regardait venir, sûrs de leur proie, avançant
par bonds et soulevant l’écume. Ils vous avaient de ces muscles, ces deux
Hagenström ! Et ils l’empoignaient et le faisaient plonger de force, le
maintenaient longtemps sous l’eau pour lui faire avaler passablement de ce
liquide nauséabond, et pendant un grand moment, par la suite, il oscillait de
côté et d’autre, cherchant à reprendre haleine. Une seule fois il se trouva un
peu vengé. Juste au moment où les deux Hagenström le maintenaient sous
l’eau, l’un d’eux poussa soudain un cri de fureur et de douleur, et leva sa
jambe, d’où le sang coulait à grosses gouttes. Près de lui émergea le comte
Caïus Mölln, qui s’était procuré, nul ne sait comment, l’argent de l’entrée,
avait nagé entre deux eaux et était venu mordre le jeune Hagenström, le
mordre à belles dents dans le gras du mollet, comme un petit chien furieux.
Ses yeux bleus brillaient entre les mèches rousses de ses cheveux qui
retombaient tout humides sur son front. Hélas ! il devait lui en cuire de cet
exploit, au petit comte, et il quitta la piscine bien mal en point. Mais
l’athlétique fils du consul Hagenström boitait sérieusement en rentrant chez
lui.
Des fortifiants et des exercices physiques de toute espèce, c’était le
principal des soins que le sénateur Buddenbrook prodiguait à son fils. Mais
il s’efforçait non moins assidûment d’agir sur son esprit et de le meubler
d’impressions vivaces, tirées de la réalité pratique où il était destiné à vivre.
Pour l’initier un peu à sa future activité, il l’emmenait avec lui quand il
allait traiter une affaire au port et le faisait assister sur le quai à ses
conversations avec les débardeurs, dans un langage mêlé de bas-allemand et
de danois ; il l’entraînait dans les petits bureaux obscurs des entrepôts, où il
conférait avec ses gérants, ou quand il allait donner des ordres aux hommes qui hissaient des sacs de blé dans les greniers avec des cris rauques et
traînants… Depuis l’enfance, ce monde du port, parmi les bateaux, les
hangars et les entrepôts, dans l’odeur du beurre, du poisson, de l’eau, du
goudron et du fer huilé, avait été pour Thomas Buddenbrook le séjour
préféré, intéressant entre tous ; et comme son fils n’exprimait spontanément
ni joie ni intérêt, il tâchait de les éveiller en lui :
— Comment s’appellent les bateaux qui font le service de
Copenhague ?…
— Naïade… Halmstadt… Friederike Œverdieck…
— Eh bien, si tu sais cela, mon garçon, c’est déjà quelque chose. Tu
apprendras à connaître les autres… Oui, parmi ces gens qui hissent les sacs,
là-bas, beaucoup s’appellent comme toi, mon cher, parce qu’ils portent le
nom de ton grand-père. Et parmi leurs enfants on trouve fréquemment mon
nom… et celui de maman… On leur fait tous les ans un petit cadeau…
Voilà, nous allons passer devant cet entrepôt sans rien dire aux ouvriers ; ici,
nous n’avons rien à dire, c’est un concurrent…
— Veux-tu venir avec moi, Hanno ? dit-il une autre fois. Un bateau neuf
qui nous appartient va être lancé aujourd’hui. C’est moi qui le baptise. As-
tu envie de venir ?…
Et Hanno affirma en avoir envie. Il alla écouter le discours de son père,
le vit briser contre la proue une bouteille de champagne et regarda de ses
yeux indifférents le navire qui glissait le long du plan incliné bien graissé,
jusque dans la mer où rejaillit l’écume…
À de certains jours de l’année, aux Rameaux où avaient lieu les
premières communions, ou au Nouvel An, le sénateur Buddenbrook
entreprenait en voiture une tournée de visites dans les maisons envers
lesquelles il avait des obligations mondaines, et comme sa femme préférait
dans ces occasions prétexter un mal de nerfs ou la migraine, il engageait
Hanno à l’accompagner. Et Hanno déclarait qu’il le ferait avec plaisir. Il
montait en voiture avec son père et demeurait assis et muet à ses côtés dans
les salons, tout en admirant sans rien dire les attitudes si variées, si
soigneusement nuancées, de son père à l’égard des gens. Si
M. von Rinnlingen, lieutenant-colonel et commandant de la place, affirmait
qu’il était sensible à l’honneur de cette visite, Hanno voyait son père lui
poser un instant le bras sur l’épaule avec un air d’effroi affectueux, alors
qu’ailleurs il acceptait avec calme et sérieux une remarque analogue ou la
relevait, venant d’un tiers, par une riposte flatteuse et ironiquement exagérée… Le tout avec cette maîtrise extérieure de la parole et du geste
qu’il était visiblement heureux de proposer à l’admiration de son fils et dont
il se promettait un effet didactique.
Mais le petit Johann voyait plus loin qu’il n’aurait dû voir, et ses yeux,
ces timides yeux mordorés cernés d’ombres bleues, n’observaient que trop
bien. Il voyait non seulement l’amabilité impeccable de son père envers
tous, mais il voyait aussi avec une perspicacité étrange et torturante
combien cette amabilité était pénible à produire ; après chaque visite, il
voyait son père plus taciturne et plus pâle, les yeux clos, les paupières
rougies, se blottir dans un coin de la voiture ; et, la terreur au cœur, il voyait
sur le seuil de la maison suivante un masque se poser sur ce même visage,
une élasticité reparaître soudain dans les mouvements de ce corps fatigué…
Le petit Johann se représentait les relations, les conversations, les façons,
les actes et tout le commerce des hommes non comme l’expression naïve,
naturelle et mi-consciente de certains intérêts pratiques communs à tous et
que chacun cherche à défendre contre les autres, mais comme une sorte de
fin en soi, d’effort artificiel et conscient destiné à produire, au lieu d’un
simple et sincère intérêt à ces choses, une virtuosité terriblement ardue et
épuisante de la tenue corporelle et morale. Et à l’idée que l’on attendait de
lui qu’il prît part plus tard à ces réunions mondaines et s’y manifestât par la
parole et par le geste aux yeux de tous, Hanno fermait les yeux avec un
frisson de répugnance et d’angoisse.
Ah ! ce n’était pas là l’effet que Thomas Buddenbrook attendait de
l’influence de sa personnalité sur celle de son fils. Éveiller en lui la
hardiesse, l’audace, ou simplement le goût de la vie pratique, c’est à quoi
tendaient toutes ses pensées.
— Tu ne te refuses rien, mon cher, disait-il quand Hanno réclamait une
deuxième portion de dessert ou une demi-tasse de café après le repas. Tu
feras bien de devenir un négociant capable et de gagner beaucoup d’argent.
C’est bien ton intention, hein ?
Et le petit Hanno répondait :
— Oui.
De temps à autre, quand la famille était invitée à déjeuner chez le
sénateur et que tante Antonie et oncle Christian se divertissaient à leur
habitude aux dépens de la pauvre tante Clothilde, en conversant avec elle
sur ce ton traînant, humble et affectueux qui lui était propre, il pouvait se
faire que Hanno, sous l’action du vin rouge plus fort que de coutume, usât un instant de ce même ton pour adresser à tante Clothilde quelque raillerie.