Les Buddenbrook
Chapitre II
haut, avec une expression d’obéissance absolue, de docilité infinie,
angoissée et tendre :
— Me voici…
Puis elle expira.
Tous avaient tressailli. Qu’était-ce donc que cela ? Qui l’avait appelée
pour qu’elle eût obéi immédiatement ?
Quelqu’un écarta les rideaux de la fenêtre et éteignit les bougies, tandis
que le docteur Grabow, de son air le plus doux, fermait les yeux de la morte.
Ils frissonnaient tous dans la pâle lueur de ce matin d’automne qui
remplissait à présent la chambre. Sœur Léandra voila la glace de la toilette
avec un linge.
CHAPITRE II
Par la porte on apercevait dans la chambre mortuaire Mme Permaneder
effondrée en prière. Elle était seule, agenouillée sur le sol, contre une chaise
près du lit, ses crêpes de deuil étalés autour d’elle, les mains jointes et
serrées posées sur le siège, la tête inclinée. Elle murmurait des prières…
Elle entendit fort bien son frère et sa belle-sœur entrer dans la petite salle à
manger et s’arrêter involontairement au milieu de la pièce pour lui laisser
finir ses dévotions. Mais sans se hâter, elle fit entendre un toussotement
bref, rassembla d’un geste lent et solennel les plis de son vêtement, se leva
et alla à la rencontre des deux autres, sans la moindre trace de confusion et
d’un air parfaitement digne.
— Thomas, dit-elle non sans dureté, en ce qui concerne cette Severin, il
me semble que c’est une vipère que notre mère regrettée a nourrie dans son
sein.
— Comment donc ?
— Je lui en veux. Elle me ferait perdre contenance et m’oublier… Cette
femme a-t-elle le droit, oui ou non, d’empoisonner par sa vulgarité la
douleur de ces journées ?
— Mais qu’y a-t-il donc ?
— D’abord, elle est d’une cupidité révoltante. Elle ouvre l’armoire, en
tire les robes de soie de maman, les empile sur son bras et fait mine de se
retirer. « Riquette, lui dis-je, où portez-vous ceci ? – Mme Buddenbrook me les avait promises. – Ma chère Severin !… » dis-je, et je lui démontre avec
tous les ménagements possibles ce que sa précipitation a de déplacé. Crois-
tu que cela a servi à quelque chose ? Elle prend non seulement les robes de
soie, mais encore un paquet de linge et s’en va. Je ne peux pourtant pas me
battre avec elle, n’est-ce pas ? Et elle n’est pas la seule… les bonnes aussi ;
des corbeilles pleines de vêtements et de linge sortent de cette maison… Le
personnel se partage les choses sous nos yeux, car cette Severin a les clefs
des armoires. « Mademoiselle Severin, dis-je, je désire avoir les clefs. » Et
qu’est-ce qu’elle me répond ? Elle me déclare en termes nets et grossiers
que je n’ai rien à lui dire, qu’elle n’est pas à mon service, que ce n’est pas
moi qui l’ai engagée, qu’elle conservera les clefs jusqu’à son départ.
— As-tu les clefs de l’argenterie ? Bon. Ne te soucie pas du reste. C’est
inévitable quand on en vient à liquider une maison où, en tout état de cause,
tout s’était un peu relâché ces temps derniers. Je ne veux pas faire
d’esclandre en ce moment. Le linge est vieux et usé… D’ailleurs, nous
allons voir ce qu’il en reste. As-tu les inventaires ? Sur la table ? Bien. Nous
allons voir tout de suite.
Ils entrèrent dans la chambre à coucher pour se recueillir un moment en
silence devant le lit, après que Mme Permaneder eut écarté le voile du visage
de la morte. La vieille dame portait déjà la robe de soie blanche dans
laquelle elle devait être exposée au grand salon l’après-midi même. Vingt-
huit heures s’étaient écoulées depuis son dernier soupir. La bouche et les
joues, en l’absence du dentier, s’étaient creusées comme chez les vieillards,
et le menton se redressait abrupt et anguleux. Tous trois firent un
douloureux effort pour retrouver dans ce visage celui de leur mère, en
regardant ces paupières inexorablement fermées et profondément creusées.
Mais le bonnet que la vieille dame portait le dimanche cachait, comme
pendant sa vie, la perruque rougeâtre dont les dames Buddenbrook de la
Grand-Rue faisaient des gorges chaudes. Des fleurs jonchaient le couvre-lit.
— Il est déjà arrivé des couronnes magnifiques, dit Mme Permaneder à
voix basse. De toutes les familles, oh ! de tout le monde en un mot. J’ai tout
fait mettre là-haut, dans le corridor ; il vous faudra aller voir, Gerda et Tom.
C’est si beau, si triste ! Des rubans de satin, larges comme ça…
— Où en est la grande salle ? demanda le sénateur.
— Bientôt prête, Tom. Presque prête. Le tapissier Jacobs y a mis tous ses
soins. Et le… (elle hoqueta un peu) le cercueil était arrivé auparavant. Mais
il faut poser vos manteaux, mes chers amis, poursuivit-elle en replaçant soigneusement le voile blanc. Il fait froid ici, mais la petite salle à manger
est un peu chauffée… Laisse-moi t’aider, Gerda, une rotonde aussi
splendide a droit à quelques égards. Tu permets que je t’embrasse ? Tu sais
que je t’aime, bien que tu m’aies toujours détestée… Non, je ne dérangerai
pas ta coiffure en te débarrassant de ton chapeau… Tes beaux cheveux…
Maman aussi a eu une chevelure comme la tienne dans sa jeunesse. Elle n’a
jamais été aussi belle que toi, mais je me souviens pourtant du temps où elle
était réellement belle à voir… Comme c’est vrai, ce que dit toujours votre
Grobleben. Nous retournerons tous en pourriture. Il a beau, être un homme
simple… Oui, Tom, ce sont les principaux inventaires.
Ils étaient revenus dans la pièce contiguë et prirent place à la table ronde,
tandis que le sénateur prenait en main les papiers sur lesquels étaient
énumérés les objets qui devaient être répartis entre les héritiers les plus
proches. M me Permaneder ne quittait pas des yeux son frère ; elle
l’observait avec une expression animée et impatiente. Il y avait une chose,
une question difficile et inéluctable vers laquelle toute sa pensée était
anxieusement tendue et dont il faudrait bien parler dans l’heure qui allait
suivre.
— Je pense, commença le sénateur, que nous nous en tiendrons au
principe usuel selon lequel les cadeaux retournent à leurs donateurs, de telle
sorte que…
Sa femme l’interrompit :
— Pardon, Thomas, il me semble… Christian… où donc est-il ?
— Oui, mon Dieu, Christian ! s’écria Mme Permaneder, voilà que nous
l’oublions !
— C’est juste, dit le sénateur, laissant retomber les papiers. On ne l’a pas
convoqué ?
Et Mme Permaneder alla vers la sonnette. Mais au même instant Christian
ouvrit la porte et entra. Il pénétra assez vivement dans la pièce, ferma la
porte assez bruyamment et resta debout, les sourcils froncés, laissant errer
de côté et d’autre ses petits yeux ronds et enfoncés, sans regarder personne,
ouvrant et fermant nerveusement la bouche sous sa moustache rousse en
broussaille. Il semblait être d’humeur agressive et irritable.
— On m’avertit que vous êtes là, dit-il brièvement. Si c’est pour parler
d’affaires, il convient que j’en sois informé.
— Nous allions t’appeler, répondit froidement le sénateur. Assieds-toi.
Mais ses yeux restaient fixés sur les boutons blancs qui fermaient la
chemise de Christian. Lui-même portait un deuil impeccable et le plastron
d’un blanc éblouissant qui apparaissait dans l’encadrement de l’habit de
drap noir ne montrait au-dessous de la haute cravate noire que des boutons
noirs, au lieu des boutons d’or qu’il portait d’habitude. Christian sentit ce
regard, car tout en approchant une chaise sur laquelle il s’assit, il porta la
main à sa poitrine et dit :
— Je sais que je porte des boutons blancs. Je n’ai pas encore réussi à en
acheter de noirs, ou plutôt je n’y ai pas pensé. Ces dernières années, il m’est
souvent arrivé d’emprunter cinq schillings pour acheter de la poudre
dentifrice et de me mettre au lit à la lueur d’une allumette… je ne sais pas si
tous les torts sont de mon côté. Et puis les boutons noirs ne sont pas
l’essentiel en ce monde. Je n’aime pas les détails extérieurs. Je n’y ai jamais
attaché d’importance…
Gerda le regardait parler et se mit à rire doucement. Le sénateur
observa :
— Tu ne pourras pas à la longue soutenir cette dernière opinion, mon
cher…
— Vraiment ? Tu le sais peut-être mieux que moi, Thomas. J’ai dit
seulement que je n’attache pas d’importance à ces choses. J’ai trop vu le
monde, j’ai vécu avec des gens trop divers et de mœurs trop variées pour…
Au reste, je ne suis plus un enfant, j’ai quarante-trois ans, je suis mon
propre maître et je prie qu’on ne se mêle pas de mes affaires.
— Il me semble que tu as quelque chose sur le cœur, mon ami, dit le
sénateur surpris. Quant aux boutons, si je ne me trompe, je n’ai pas encore
dit un mot à ce sujet. Règle ta toilette de deuil à ton gré, mais ne va pas
croire que tu m’impressionnes avec tes protestations gratuites
d’indépendance…
— Je ne cherche pas à t’impressionner.
— Tom… Christian… dit Mme Permaneder, nous n’allons pas nous
disputer… aujourd’hui… et ici, quand à côté… Continue, Thomas. Les
cadeaux retournent aux donateurs. Ce n’est que justice.
Et Thomas continua. Il commença par les objets importants et s’adjugea
ceux qui pouvaient lui servir dans sa maison, les candélabres de la salle à
manger, le grand bahut sculpté de l’antichambre. Mme Permaneder
déployait un zèle extraordinaire, et dès que l’on hésitait sur le destinataire
d’un objet quelconque, elle avait une façon incomparable de dire : « Eh bien… je suis prête à m’en charger », avec cet air de faire appel par son
abnégation à la reconnaissance du monde entier. Elle obtint pour elle, sa
fille et sa petite-fille la plus grosse part du mobilier.
Christian eut quelques meubles, une pendule Empire et même
l’harmonium, ce dont il se montra satisfait. Mais quand on en vint à répartir
l’argenterie, le linge et la vaisselle de table, il se mit, à la surprise de tous, à
manifester une âpreté qui ressemblait à de la cupidité.
— Et moi ? Et moi ? demandait-il. Je vous prie de ne pas m’oublier
totalement.
— Qui parle de t’oublier ! Je t’ai déjà… regarde, je t’ai déjà attribué tout
un service à thé et un plateau d’argent. Quant au service de table à filets
d’or, celui du dimanche, nous sommes seuls à pouvoir nous en servir et…
— Le service ordinaire, je suis prête à m’en charger, dit
Mme Permaneder.
— Et moi ! s’écria Christian avec cette indignation dont il était parfois
saisi et qui faisait paraître ses joues plus creuses et lui seyait si
étrangement… Je tiendrais pourtant à avoir ma part de vaisselle de table.
Combien aurai-je de cuillers et de fourchettes ? Je m’aperçois que je n’aurai
quasiment rien.
— Mais, mon cher, que veux-tu faire de tout cela ? Tu n’en as pas
l’emploi. Je ne comprends pas… Il vaut mieux que ces choses continuent à
servir à l’usage quotidien de la famille.
— Et quand ce ne serait qu’à titre de souvenir de ma mère ! dit Christian
d’un air de défi.
— Mon cher ami, interrompit le sénateur avec quelque impatience, je ne
suis pas d’humeur à plaisanter, mais il semble, à ce que tu dis, que tu
veuilles placer une soupière sur ta commode en souvenir de notre mère ? Ne
crois pas, je t’en prie, que nous cherchions à te frustrer de quoi que ce soit.
Ce que tu auras reçu de moins en objets de toute sorte te sera compensé,
bien entendu, de quelque autre manière. Ainsi, pour le linge…
— Je ne veux pas d’argent, je veux du linge et de la vaisselle.
— Mais pour quoi faire, grand Ciel !
La réponse de Christian fit que Gerda se tourna brusquement vers lui et
le fixa d’un regard énigmatique, que le sénateur retira brusquement son
pince-nez et le regarda bien en face, et que M me Permaneder joignit les
mains. Il dit en effet :
— Eh bien, en un mot, je compte me marier tôt ou tard.
Il fit cette déclaration à voix assez basse et en parlant rapidement avec un
geste bref de la main, comme s’il lançait quelque chose à son frère par-
dessus la table ; sur quoi, il se renversa sur sa chaise et fit errer ses regards
de côté et d’autre, d’un air grognon, ulcéré, et singulièrement distrait.
Il y eut un assez long silence. Le sénateur dit enfin :
— Il faut avouer, Christian, que tes plans viennent un peu tard… à
supposer, naturellement, que ces plans soient sérieux et réalisables, non pas
comme ceux que tu as eu une fois la légèreté d’exposer à notre mère
regrettée…
— Mes intentions n’ont pas changé, dit Christian sans regarder personne
et sans changer de visage.
— Mais c’est impossible ! Tu aurais attendu la mort de notre mère
pour…
— J’ai eu assez d’égards pour elle. Tu parais porté à croire, Thomas, que
tu monopolises à toi seul tout le tact et la délicatesse universelle.
— Je ne sais pas ce qui t’autorise à parler ainsi. D’ailleurs, il me faut
admirer ta persistance dans ces ménagements. Dès le lendemain de la mort
de notre mère, tu affiches ta désobéissance envers elle.
— C’est parce que la conversation nous y a menés. Et puis, l’essentiel,
c’est que notre mère ne peut plus s’affliger de ce que je vais faire. Pas plus
aujourd’hui que dans un an… Mon Dieu, Thomas, mère n’avait pas raison
dans l’absolu, mais à son point de vue seulement, et j’en ai tenu compte tant
qu’elle a vécu. C’était une vieille femme, d’un autre temps, avec d’autres
façons de voir…
— Eh bien, je t’avertis que ces façons de voir sont absolument les
miennes sur le point particulier qui nous occupe…
— Je n’ai pas à m’en soucier.
— Il faudra bien que tu t’en soucies, mon ami.
Christian le regarda :
— Non, cria-t-il. Je ne peux pas. Quand je te dis que je ne le peux pas…
Je pense que je sais ce que j’ai à faire. Je ne suis plus un enfant.
— Eh bien, tu n’as cessé qu’en apparence d’être un enfant. Tu ne sais
absolument pas te conduire.
— Si… J’agis d’abord en homme d’honneur… Tu ne réfléchis pas à la
situation, Thomas. Tony et Gerda sont là… nous ne pouvons pas entrer dans
les détails. Mais je t’ai pourtant dit que j’ai des obligations. La plus jeune
enfant, la petite Gisèle…
— Je ne connais pas de petite Gisèle et n’en veux point connaître. Je suis
convaincu que l’on te trompe. En tout cas, envers une personne comme
celle à qui tu penses, tu n’as d’autres obligations que l’obligation légale que
tu peux continuer à remplir comme par le passé.
— Une personne, Thomas, une personne ! Tu ne la connais pas. Aline…
— Tais-toi ! s’écria le sénateur Buddenbrook d’une voix de tonnerre.
Les deux frères, de part et d’autre de la table, se dévoraient des yeux,
Thomas pâle et tremblant de colère, Christian écarquillant violemment ses
petits yeux ronds et enfoncés, dont les paupières s’étaient brusquement
enflammées, la bouche ouverte d’indignation, les joues plus creuses que
jamais. Au-dessous des yeux apparaissaient deux taches rouges. Gerda
regardait alternativement les deux hommes d’un air tant soit peu railleur et
Tony se tordait les mains en répétant d’un ton suppliant :
— Mais Tom… Mais Christian… Et mère qui est là à côté…
— Tu es à ce point dépourvu de pudeur que tu oses prendre sur toi,
poursuivit le sénateur… ou plutôt qu’il ne t’en coûte même pas de
prononcer ce nom ici et dans ces circonstances ! Ton manque de tact a
quelque chose d’anormal, de morbide.
— Je ne comprends pas pourquoi je ne devrais pas prononcer le nom
d’Aline.
Christian était irrité à un point tel que Gerda le considérait avec une
attention croissante.
— Je prononce son nom, comme tu viens de l’entendre, Thomas, et je
compte l’épouser. Car j’ai soif d’un foyer, de repos et de paix, et je
t’interdis – tu entends le mot que j’emploie – je t’interdis de te mêler de
mes affaires. Je suis libre, je suis mon propre maître…
— Tu es fou ! L’ouverture du testament t’apprendra si tu es ton propre
maître. On a fait le nécessaire, tu me comprends, pour t’empêcher de
dilapider l’héritage de notre mère après avoir gaspillé trente mille marks
d’avance. J’administrerai le reste de ta fortune et tu ne disposeras jamais
que de tes mensualités, je te le jure…
— Bon, tu dois savoir mieux que personne quel est celui qui a suggéré
cette mesure à notre mère. Mais toutefois je m’étonne que mère n’ait pas
confié cet office à quelqu’un qui me soit plus proche et qui ait pour moi des
sentiments plus fraternels.
Christian était hors de lui ; il se mit à dire des choses qu’il n’avait encore
jamais exprimées, penché sur la table sur laquelle il tambourinait sans arrêt du bout de son index recourbé, la moustache hérissée, fixant de ses yeux
rougis son frère, raidi et blême, qui le toisait sous ses paupières mi-closes.
— Il n’y a dans ton cœur que froideur et malveillance et mépris à mon
égard, continua Christian d’une voix creuse et grinçante à la fois. De si loin
qu’il me souvienne, tu m’as traité avec une telle froideur que je me sentais
grelotter en ta présence. Oui, l’expression est peut-être bizarre, mais c’est si
bien ce que je ressens !… Tu me repousses… Tu me repousses rien qu’en
me regardant, et tu ne daignes presque jamais me regarder. Qui t’a donné ce
droit ? Tu n’es qu’un homme, après tout, et tu as tes faiblesses. Nos parents
t’ont toujours considéré comme le meilleur de leurs fils, mais si tu leur étais
tellement plus attaché que moi, tu devrais aussi t’être assimilé un peu de
leur christianisme et, en admettant que l’amour fraternel te soit totalement
étranger, on pourrait s’attendre de ta part à un peu de charité chrétienne.
Mais tu es si indifférent que tu n’es même pas venu me voir… pas une seule
fois venu me voir à l’hôpital quand j’ai eu ma crise de rhumatisme
articulaire, à Hambourg.
— J’ai à m’occuper de choses plus graves que tes maladies. Et, de plus,
ma propre santé…
— Non, Thomas, tu as une santé magnifique. Tu ne serais pas devenu
l’homme que tu es, si tu n’avais été infiniment mieux portant que moi.
— Je suis peut-être plus malade que toi…
— Tu serais… Non, c’est trop fort ! Tony, Gerda ! Il dit qu’il est plus
malade que moi ! Quoi ! C’est peut-être toi qui as été à la mort, d’un
rhumatisme articulaire, à Hambourg ? Et qui, au moindre écart de régime,
souffrirais par tout le corps des tourments indescriptibles ? Est-ce toi dont
tous les nerfs sont trop courts du côté gauche ? Des autorités médicales
m’ont certifié que c’est mon cas. T’est-il jamais arrivé, en rentrant chez toi
au crépuscule, de voir un homme assis sur ton sofa et qui te salue de la tête,
bien qu’il n’existe pas ?…
— Christian ! s’écria Mme Permaneder horrifiée. Que dis-tu là ?… Mon
Dieu, mais sur quoi vous disputez-vous, au fond ? Vous semblez croire que
c’est un honneur d’être le plus malade. Si c’était vrai, Gerda et moi, nous
aurions malheureusement aussi notre mot à dire… Et notre mère est
couchée là tout près…
— Et tu ne comprends pas, malheureux, s’écria avec passion Thomas
Buddenbrook, que toutes ces misères sont la suite et le produit de tes vices,
de ton oisiveté, de ta manie de t’observer toi-même ? Travaille ! Cesse de soigner et de cultiver tes états d’âme, et d’en parler… Si tu devenais fou –
et je te le dis expressément, ce n’est pas impossible – je serais incapable de
verser une larme, car ce sera ta faute, à toi seul…
— Non, tu ne verseras pas une larme même si je viens à mourir.
— Tu ne mourras pas, dit le sénateur avec mépris.
— Je ne mourrai pas ? Bon, je ne mourrai pas. Nous verrons bien qui de
nous deux mourra le premier… Travaille ! Mais si je ne peux pas ? Si je ne
le peux pas à la longue, Dieu du ciel ? Je ne peux pas faire longtemps de
suite la même chose, ça m’accable. Si tu en as été capable et si tu le peux
encore, tant mieux pour toi, mais ne t’érige pas en juge, car tu n’y as pas de
mérite… Dieu donne la force à l’un et la refuse à l’autre… Mais voilà
comme tu es, Thomas, continua-t-il, penché en avant, le visage encore
convulsé et frappant de plus en plus fort sur la table… Tu es pétri
d’orgueil… Ah ! attends un peu, ce n’est pas ce que je voulais dire ni ce que
je voulais te reprocher… Mais je ne sais par où commencer et ce que je
pourrai dire ne sera que la millième partie… ah ! la millionième partie de ce
que j’ai sur le cœur. Tu as conquis ta place dans la vie, une situation
honorable, et maintenant tu écartes froidement et délibérément tout ce qui
pourrait t’égarer un instant et troubler ton équilibre, car l’équilibre, c’est
pour toi l’essentiel. Mais ce n’est pas l’essentiel, Thomas, ce n’est pas le
principal aux yeux de Dieu. Tu es un égoïste, oui, un égoïste ! Je t’aime
encore, même quand tu grondes et t’irrites et que tu me foudroies. Mais le
pire, c’est ton silence, le pire, c’est lorsque, sur une remarque que l’on fait,
tu te tais brusquement et te retires et déclines toute responsabilité, d’un air
supérieur et inaccessible, en abandonnant ton interlocuteur à sa courte
honte… Tu n’as ni pitié, ni tendresse, ni humilité… Ah ! s’écria-t-il soudain
en agitant les deux mains derrière sa tête, puis en les étendant devant lui
comme pour écarter le monde entier, comme j’en ai assez, de ce tact et de
cette délicatesse, et de cet équilibre, et de cette tenue, et de cette dignité…
J’en suis las à mourir…
Et ce dernier cri était sincère ; il venait du cœur et éclatait avec une telle
force de répugnance et de dégoût qu’il avait en effet quelque chose de
foudroyant, au point que Thomas s’affaissa un peu et resta un moment
muet, regardant devant lui d’un air las.
— Je suis devenu ce que je suis, dit-il enfin d’une voix émue, parce que
je n’ai pas voulu devenir ce que tu es devenu. Si je t’ai évité de toute mon âme, c’était pour me garder de toi, parce que ta manière d’être est un danger
pour moi… je dis la vérité.
Il se tut un moment puis poursuivit sur un ton plus bref et plus ferme :
— Au reste, nous nous sommes trop éloignés de notre sujet. Tu m’as fait
un discours sur mon caractère… un discours un peu confus, qui contenait
peut-être un noyau de vérité. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit, c’est de
toi. Tu as des projets de mariage, et je voudrais te convaincre que la
réalisation, telle que tu l’entends, en est impossible. D’abord, les rentes que
je pourrai te payer ne seront pas d’un montant très encourageant…
— Aline a mis une certaine somme de côté.
Le sénateur avala sa salive avec effort et se domina.
— Hum… mis de côté ! Tu penses donc mêler l’héritage de notre mère
avec les économies de cette dame…
— Oui. J’aspire à un foyer et à avoir quelqu’un qui ait pitié de moi
quand je suis malade. Sans compter que nous sommes parfaitement assortis.
Tous deux un peu détraqués…
— Tu as en outre l’intention d’adopter ou même de… légitimer les
enfants déjà nés ?
— Assurément.
— De telle sorte qu’après ta mort ta fortune aille à ces gens-là ?
À ces mots, Mme Permaneder lui posa la main sur le bras et chuchota :
— Thomas, maman qui est à côté…
— Oui, dit Christian, ainsi qu’il convient.
— Eh bien, tu ne feras rien de tout cela ! s’écria le sénateur, se levant
d’un bond.
Christian aussi se leva, passa derrière sa chaise qu’il saisit d’une main,
enfonça son menton dans le cou et fixa son frère d’un air mi-craintif, mi-
indigné.
— Tu n’en feras rien, répéta Thomas Buddenbrook, presque fou de
colère, pâle, tremblant, agité de mouvements convulsifs. Tant que je serai de
ce monde, il n’en sera rien, je te le jure… Prends garde à toi !… Fais bien
attention !… Nous avons perdu trop d’argent par suite de malchance, de
sottises et d’infamies pour que tu te permettes de jeter le quart de notre
héritage maternel à cette personne et à ses bâtards… Et cela après que
Tiburtius nous en a escroqué un autre quart… Tu as assez déshonoré la
famille, mon garçon, il n’est pas nécessaire que tu nous donnes une
courtisane pour belle-sœur et que tu offres notre nom à ses enfants. Je te l’interdis, tu m’entends ? Je te l’interdis ! cria-t-il d’une voix qui fit
trembler la chambre et jeta M me Permaneder sanglotante dans l’angle du
divan. Et tâche de tenir compte de ma défense, je te le conseille. Je me suis
contenté jusqu’à présent de te mépriser, de ne te compter pour rien… mais
si tu me provoques, si tu pousses les choses au pire, nous verrons bien qui
aura le dernier mot. Je te le dis, prends garde. Je ne m’arrêterai plus devant
rien. Je te ferai mettre en tutelle, je te ferai interner, je te réduirai à néant. À
néant ! Tu m’entends ?
— Et moi, je te dis… commença Christian.
Puis tout dégénéra en une querelle verbale, une querelle incohérente,
absurde, lamentable, dépourvue de raison, sans autre but que de blesser
l’adversaire, de se faire saigner réciproquement. Christian revint au
caractère de son frère et alla chercher dans le passé des traits isolés, des
anecdotes pénibles qui devaient prouver l’égoïsme de Thomas et que
Christian n’avait pu oublier, qu’il avait ruminés et imprégnés de son
amertume. Et le sénateur répondit en paroles excessives de mépris et de
menace qu’il allait regretter dix minutes après. Gerda, la tête légèrement
appuyée sur la main, les considérait tous deux de ses yeux voilés avec une
expression indéchiffrable. M me Permaneder, désespérée, répétait sans
cesse :
— Et maman qui est là à côté… Et maman qui est là à côté…
Christian, qui, lors des dernières répliques, s’était mis à aller et venir
dans la pièce, finit par céder le terrain.
— C’est bon. Nous verrons ! s’écria-t-il.
Et, la moustache en bataille, les yeux rouges, la jaquette ouverte et le
mouchoir dans sa main pendante, échauffé et exalté, il sortit en claquant la
porte.
Dans le brusque silence, le sénateur demeura debout un instant, regardant
du côté où son frère venait de disparaître. Puis il s’assit sans rien dire, d’un
geste brusque il reprit les papiers et régla en quelques mots secs ce qui
restait à liquider, sur quoi il se renfonça dans son siège, tortillant les pointes
de sa moustache, et se plongea dans ses pensées.
Le cœur de Mme Permaneder battait d’angoisse. Impossible de renvoyer
à plus tard la question, la grande question ; il fallait en parler, il fallait qu’il
lui répondît… Mais était-il bien d’humeur à laisser prévaloir la pitié et la
générosité ?
— Et… Tom, commença-t-elle, d’abord les yeux baissés, puis en
essayant timidement de déchiffrer l’expression de son visage… Les
meubles… Tu as pensé à tout cela, bien entendu… Les choses qui nous
appartiennent, je veux dire à Erika, à la petite et à moi… tout cela restera
ici… avec nous… bref… la maison, qu’en adviendra-t-il ? demanda-t-elle
en tordant ses mains sous la table.
Le sénateur ne répondit pas tout de suite, mais continua un moment à
tortiller sa moustache et à réfléchir d’un air triste et méditatif. Puis il
soupira et se redressa.
— La maison ? dit-il. Il va sans dire qu’elle nous appartient à tous, à toi,
à Christian et à moi… et, ce qui est assez drôle, au pasteur Tiburtius aussi,
car la part de Clara tombe dans son héritage. Je n’ai pas à en décider seul,
j’ai besoin de votre consentement. Mais, bien entendu, il faudra vendre
aussitôt que possible, conclut-il en haussant les épaules.
Cependant, à l’expression fugitive de son visage, on put voir qu’il était
effrayé de ce qu’il venait de dire.
La tête de Mme Permaneder s’inclina plus bas ; ses mains se desserrèrent,
comme si brusquement toutes leurs jointures s’étaient relâchées.
— Notre consentement ! répéta-t-elle après un silence, avec tristesse,
voire avec amertume. Mon Dieu, tu sais bien, Tom, que tu feras ce que bon
te semblera et que nous ne pourrons pas refuser longtemps notre
consentement… Mais si tu permets qu’on te dise un mot… qu’on te
supplie… continua-t-elle presque sans voix, sa lèvre supérieure se mettant à
trembler. La maison ! La maison de notre mère ! Notre maison paternelle !
Où nous avons été si heureux ! Nous la vendrions…
Le sénateur, de nouveau, haussa les épaules.
— Tu peux m’en croire, mon enfant, tout ce que tu pourras me dire
m’émeut autant que toi… Mais ce ne sont pas des raisons, c’est du
sentiment. Ce qu’il faut faire est clair. Nous avons ce grand immeuble…
Qu’en faut-il faire ? Depuis de longues années, depuis la mort de notre père,
tout le bâtiment se détériore. Dans le billard, une famille de chats errants a
élu domicile et si l’on en approche on court le risque de passer à travers le
plancher. Ah ! si je n’avais pas ma maison de la Fischergrube ! Mais je l’ai,
et que pourrais-je en faire ? Est-ce peut-être celle-là qu’il faut vendre ? Juge
toi-même… et à qui ? Je perdrais à peu près la moitié de l’argent que j’y ai
mis. Ah ! Tony, nous avons assez d’immeubles comme cela, nous en avons
bien trop. Les magasins et deux grandes maisons. La valeur des immeubles est à peine en rapport avec celle du capital de roulement. Non, il faut
vendre, vendre…
Mais Mme Permaneder n’entendait rien. Courbée et repliée sur elle-
même, elle regardait dans le vide, de ses yeux humides.
— Notre maison ! murmurait-elle… Je me rappelle quand nous l’avons
inaugurée… Nous n’étions pas plus hauts que ça, alors. Toute la famille
était là. Et l’oncle Hoffstede a lu une pièce de vers… Elle est dans ce
carton… Je la sais par cœur. Vénus Anadyomène… Le salon des paysages !
La salle à manger ! Des étrangers !…
— Oui, Tony, c’est ce qu’ont dû penser alors les gens dont grand-père
avait acheté la maison. Ils avaient perdu leur fortune, ils ont dû partir, ils
sont morts et disparus. Tout a son temps. Soyons heureux et remercions
Dieu de n’en pas être encore là où en étaient les Ratenkamp, et de pouvoir
partir d’ici dans de meilleures conditions qu’eux…
Des sanglots, une explosion de sanglots lents et douloureux l’interrompit.
Mme Permaneder s’abandonnait à sa douleur au point de ne pas penser à
sécher ses pleurs qui coulaient sur ses joues. Elle demeurait assise, penchée
en avant et affaissée et une goutte chaude tomba sur ses mains mollement
abandonnées sur ses genoux, sans qu’elle y prît garde.
— Tom, dit-elle en rendant une fermeté douce et touchante à sa voix que
les pleurs manquaient d’étouffer, tu ne te représentes pas ce que je sens en
ce moment, tu ne te le représentes pas ! Ta sœur n’a pas été heureuse dans la
vie, elle y a eu bien des malheurs. J’ai eu contre moi tout ce que l’on peut
imaginer… je ne sais pas en quoi je l’ai mérité. Mais j’ai tout accepté sans
perdre courage, Tom, et Grünlich, et Permaneder, et Weinschenk. Car
chaque fois que Dieu réduisait ma vie en miettes, je savais que je n’étais pas
encore perdue. Je connaissais un endroit, un havre sûr, en quelque sorte, où
j’étais chez moi et à l’abri, où je pouvais me réfugier dans toutes les
tribulations de la vie… Même à présent, quand tout a été fini et que
Weinschenk a été conduit en prison…
« — Mère, ai-je dit, pouvons-nous venir chez toi ?
« — Oui, mes enfants, venez…
« Quand nous étions petits et que nous jouions à la guerre, Tom, il y avait
toujours un “abri”, un endroit où l’on pouvait se réfugier quand on était en
danger et dans la peine, d’où l’on ne pouvait pas être délogé, et où l’on
pouvait se reposer en paix. La maison de maman, c’était mon “abri” dans la
vie, Tom… Et maintenant… et maintenant… la vendre…
Elle renversa la tête en arrière, cacha son visage dans son mouchoir et se
mit à pleurer amèrement.
Il lui prit la main et la tint dans les siennes.
— Je le sais bien, ma chère Tony, je sais tout cela. Mais ne faut-il pas
être un peu raisonnables ? Notre bonne mère n’est plus là… nous ne
pouvons plus la rappeler. Alors que faire ? Il est insensé de conserver cette
maison comme un capital mort… j’en sais quelque chose, n’est-ce pas ?…
Faut-il en faire un immeuble de rapport ? Il t’est pénible de penser que des
étrangers l’habiteront ; mais alors il est préférable que tu n’aies pas à les
voir ; tu loueras pour toi et les tiens une jolie petite maison ou un
appartement quelque part, au-delà de la Porte, par exemple… Aimerais-tu
mieux habiter ici avec une foule de locataires ?… Et tu auras toujours ta
famille, Gerda et moi, et les Buddenbrook de la Grand-Rue, et les Kröger, et
Mlle Weichbrodt… sans parler de Clothilde, dont j’ignore si notre société lui
plaît ; depuis qu’elle est chanoinesse, elle se fait un peu désirer.
Elle poussa un soupir qui ressemblait presque à un rire, se détourna en
pressant son mouchoir sur ses yeux, boudant comme une enfant que l’on
cherche à distraire de son mal par une plaisanterie. Mais ensuite elle
découvrit résolument son visage, se redressa, rejeta la tête en arrière,
comme toujours quand il s’agissait de faire preuve de caractère et de
dignité, en essayant pourtant d’enfoncer son menton dans sa poitrine.
— Oui, Tom, dit-elle, et ses yeux éplorés regardaient en clignotant vers
la fenêtre d’un air grave et résolu, je serai raisonnable, je le suis déjà. Tu
pardonneras… et toi aussi, Gerda… si j’ai pleuré. Cela peut arriver à tout le
monde… c’est une faiblesse. Mais c’est tout extérieur, croyez-moi. Vous
savez bien que je suis une femme trempée par la vie… Oui, Tom, c’est
évident, ce que tu as dit d’un capital mort… je suis assez sensée pour
comprendre. Je ne peux que répéter une chose : fais comme bon te semble.
C’est à toi de penser et d’agir pour nous, car Gerda et moi nous sommes des
femmes, et Christian… enfin, que Dieu ait pitié de lui !… Nous ne
pourrions pas te tenir tête, car ce que nous pouvons t’opposer, ce ne sont
pas des raisons, ce sont des sentiments. C’est clair comme le jour. À qui
vas-tu la vendre, Tom ? Crois-tu que cela se fera bientôt ?
— Ah ! mon enfant, si je le savais… Toutefois, j’en ai déjà touché un
mot ce matin à Gosch, le vieux courtier Gosch. Il paraissait assez disposé à
prendre l’affaire en main.