Les Buddenbrook
Chapitre III
Sans que personne songeât à s’asseoir, on restait groupé, dans l’attente de
la chose essentielle, causant nonchalamment, à bâtons rompus. Et voilà que
Johann Buddenbrook aîné offrait enfin son bras à Mme Köppen en disant
d’une voix nette :
— Eh bien ! si le cœur vous en dit, mesdames et messieurs…
Mlle Jungmann et la soubrette avaient ouvert à deux battants la porte
blanche de la salle à manger, et lentement, avec l’aisance tranquille de la
certitude, la compagnie passa de l’autre côté. N’était-on pas assuré, chez les
Buddenbrook, de faire bonne et substantielle chère ?…
CHAPITRE III
Comme la société s’ébranlait, le jeune maître de la maison porta la main
au côté gauche de sa poitrine, où un papier se froissa ; le sourire mondain
s’était soudainement éteint sur son visage, pour faire place à une expression
tendue et soucieuse, et, à ses tempes, comme s’il avait serré les mâchoires,
quelques muscles se contractèrent. Il feignit de s’avancer vers la salle à
manger, mais il s’arrêta, cherchant des yeux sa mère, qui s’apprêtait à
franchir le seuil, une des dernières, au bras du pasteur Wunderlich.
— Pardon, mon cher pasteur… Deux mots, maman !
Et, tandis que le pasteur acquiesçait d’un signe de tête enjoué, le consul
Buddenbrook, entraînant la vieille dame, revint dans le salon des paysages,
vers la fenêtre.
— Pour être bref, il est arrivé une lettre de Gotthold, dit-il rapidement,
d’une voix assourdie, en plongeant son regard dans les sombres yeux
interrogateurs. (Puis il retira de sa poche le papier plié et scellé.) C’est bien
là sa main… Voilà la troisième lettre qu’il écrit, et papa n’a répondu qu’à la
première… Que faire ? Elle est là depuis deux heures, et je devrais déjà
l’avoir remise à père, mais pouvais-je un tel jour lui gâter sa soirée ? Qu’en
dites-vous ? Il est encore temps de le prendre à part…
— Non, tu as raison, Jean, il vaut mieux attendre ! dit Mme Buddenbrook
saisissant le bras de son fils avec son habituelle vivacité. Que peut-elle bien
contenir ! ajouta-t-elle, avec inquiétude. Il ne cède pas, ce garçon. Il
s’entête, il réclame une indemnité, pour sa part de la maison… Non, non,
Jean, pas encore, pas maintenant… Ce soir, peut-être, avant le coucher…
— Que faire ? répéta le consul en secouant sa tête baissée. Pour ma part,
j’ai été bien des fois sur le point de prier papa de céder… Je ne voudrais pas
que l’on m’accusât, moi le demi-frère, d’avoir accaparé le foyer familial et
d’intriguer contre Gotthold… Même vis-à-vis de mon père, il me faut éviter
jusqu’à l’apparence de ce rôle. Mais pour être sincère… Je suis associé, en
fin de compte. Et, de plus, nous payons actuellement, Bethsy et moi, un
loyer tout à fait normal pour le second étage… Quant à ma sœur de
Francfort, eh bien, la chose est arrangée. Son mari se voit déjà allouer, du
vivant de papa, une indemnité qui n’excède pas le quart du prix d’achat de
la maison… C’est une affaire avantageuse que papa a menée rondement et
avec habileté, pour le plus grand bénéfice de notre entreprise. Et si papa
oppose à Gotthold un refus aussi catégorique, c’est que…
— Non, folies que tout cela, Jean ! Rien de plus net que ta position dans
cette affaire. Mais Gotthold me soupçonne, moi, sa belle-mère, de ne
prendre à cœur que les intérêts de mes propres enfants et de m’appliquer à
lui aliéner son père. C’est bien là ce qu’il y a de plus triste…
— Mais n’est-ce pas de sa propre faute ! cria presque le consul. (Puis,
baissant la voix, il jeta un regard vers la salle à manger.) N’est-il pas le seul
responsable de cette triste situation ! Jugez-en vous-même ! Que n’a-t-il agi
raisonnablement ! Pourquoi avoir épousé cette demoiselle Stüwing et sa…
boutique…
Ce disant, le consul eut un rire agacé et contraint.
— C’est une faiblesse, que cette aversion de mon père contre le magasin,
mais Gotthold aurait dû respecter cette petite vanité…
— Ah ! Jean, mieux vaudrait que papa cédât !
— Mais ce conseil, puis-je le donner ? murmura le consul, portant une
main à son front d’un geste nerveux. Mon sentiment personnel me pousse à
dire : « Père, il faut payer. » Mais je suis également associé, j’ai à
représenter les intérêts de la maison, et si papa ne croit pas devoir distraire,
au profit d’un fils désobéissant et rebelle, cette somme du fonds de
roulement… Il s’agit de plus de onze mille thalers au cours actuel : c’est un
gros morceau[11]. Non, non, je ne puis pas conseiller cela, et cependant je ne
peux pas le déconseiller… Je veux rester en dehors de toute cette histoire…
Mais cette scène avec papa m’est désagréable…
— Ce soir, le plus tard possible, Jean. Viens donc, on attend…
Le consul dissimula le papier dans sa poche intérieure, offrit le bras à sa
mère et ils franchirent ensemble le seuil de la salle à manger brillamment illuminée, où la société achevait à ce moment même de se placer autour de