Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 4 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre III

Sans que personne songeât à s’asseoir, on restait groupé, dans l’attente de

la chose essentielle, causant nonchalamment, à bâtons rompus. Et voilà que

Johann Buddenbrook aîné offrait enfin son bras à Mme Köppen en disant

d’une voix nette :

— Eh bien ! si le cœur vous en dit, mesdames et messieurs…

Mlle Jungmann et la soubrette avaient ouvert à deux battants la porte

blanche de la salle à manger, et lentement, avec l’aisance tranquille de la

certitude, la compagnie passa de l’autre côté. N’était-on pas assuré, chez les

Buddenbrook, de faire bonne et substantielle chère ?…

 

CHAPITRE III

 

Comme la société s’ébranlait, le jeune maître de la maison porta la main

au côté gauche de sa poitrine, où un papier se froissa ; le sourire mondain

s’était soudainement éteint sur son visage, pour faire place à une expression

tendue et soucieuse, et, à ses tempes, comme s’il avait serré les mâchoires,

quelques muscles se contractèrent. Il feignit de s’avancer vers la salle à

manger, mais il s’arrêta, cherchant des yeux sa mère, qui s’apprêtait à

franchir le seuil, une des dernières, au bras du pasteur Wunderlich.

— Pardon, mon cher pasteur… Deux mots, maman !

Et, tandis que le pasteur acquiesçait d’un signe de tête enjoué, le consul

Buddenbrook, entraînant la vieille dame, revint dans le salon des paysages,

vers la fenêtre.

— Pour être bref, il est arrivé une lettre de Gotthold, dit-il rapidement,

d’une voix assourdie, en plongeant son regard dans les sombres yeux

interrogateurs. (Puis il retira de sa poche le papier plié et scellé.) C’est bien

là sa main… Voilà la troisième lettre qu’il écrit, et papa n’a répondu qu’à la

première… Que faire ? Elle est là depuis deux heures, et je devrais déjà

l’avoir remise à père, mais pouvais-je un tel jour lui gâter sa soirée ? Qu’en

dites-vous ? Il est encore temps de le prendre à part…

— Non, tu as raison, Jean, il vaut mieux attendre ! dit Mme Buddenbrook

saisissant le bras de son fils avec son habituelle vivacité. Que peut-elle bien

contenir ! ajouta-t-elle, avec inquiétude. Il ne cède pas, ce garçon. Il

s’entête, il réclame une indemnité, pour sa part de la maison… Non, non,

Jean, pas encore, pas maintenant… Ce soir, peut-être, avant le coucher…

— Que faire ? répéta le consul en secouant sa tête baissée. Pour ma part,

j’ai été bien des fois sur le point de prier papa de céder… Je ne voudrais pas

que l’on m’accusât, moi le demi-frère, d’avoir accaparé le foyer familial et

d’intriguer contre Gotthold… Même vis-à-vis de mon père, il me faut éviter

jusqu’à l’apparence de ce rôle. Mais pour être sincère… Je suis associé, en

fin de compte. Et, de plus, nous payons actuellement, Bethsy et moi, un

loyer tout à fait normal pour le second étage… Quant à ma sœur de

Francfort, eh bien, la chose est arrangée. Son mari se voit déjà allouer, du

vivant de papa, une indemnité qui n’excède pas le quart du prix d’achat de

la maison… C’est une affaire avantageuse que papa a menée rondement et

avec habileté, pour le plus grand bénéfice de notre entreprise. Et si papa

oppose à Gotthold un refus aussi catégorique, c’est que…

— Non, folies que tout cela, Jean ! Rien de plus net que ta position dans

cette affaire. Mais Gotthold me soupçonne, moi, sa belle-mère, de ne

prendre à cœur que les intérêts de mes propres enfants et de m’appliquer à

lui aliéner son père. C’est bien là ce qu’il y a de plus triste…

— Mais n’est-ce pas de sa propre faute ! cria presque le consul. (Puis,

baissant la voix, il jeta un regard vers la salle à manger.) N’est-il pas le seul

responsable de cette triste situation ! Jugez-en vous-même ! Que n’a-t-il agi

raisonnablement ! Pourquoi avoir épousé cette demoiselle Stüwing et sa…

boutique…

Ce disant, le consul eut un rire agacé et contraint.

— C’est une faiblesse, que cette aversion de mon père contre le magasin,

mais Gotthold aurait dû respecter cette petite vanité…

— Ah ! Jean, mieux vaudrait que papa cédât !

— Mais ce conseil, puis-je le donner ? murmura le consul, portant une

main à son front d’un geste nerveux. Mon sentiment personnel me pousse à

dire : « Père, il faut payer. » Mais je suis également associé, j’ai à

représenter les intérêts de la maison, et si papa ne croit pas devoir distraire,

au profit d’un fils désobéissant et rebelle, cette somme du fonds de

roulement… Il s’agit de plus de onze mille thalers au cours actuel : c’est un

gros morceau[11]. Non, non, je ne puis pas conseiller cela, et cependant je ne

peux pas le déconseiller… Je veux rester en dehors de toute cette histoire…

Mais cette scène avec papa m’est désagréable…

— Ce soir, le plus tard possible, Jean. Viens donc, on attend…

Le consul dissimula le papier dans sa poche intérieure, offrit le bras à sa

mère et ils franchirent ensemble le seuil de la salle à manger brillamment illuminée, où la société achevait à ce moment même de se placer autour de