Les Buddenbrook
Chapitre VIII
Quelques jeunes filles abandonnèrent la compagnie pour se baigner avec
Tony, et Peter Döhlmann n’eut point de cesse qu’il n’accompagnât ces
demoiselles le long de la plage.
— Dieu ! Te rappelles-tu le temps où nous allions ensemble à l’école ?
demanda Tony à Julie Hagenström.
— Oui, oui ! Vous faisiez toujours la méchante, dit Julie avec un sourire
de pitié.
On remonta la plage vers l’établissement de bains sur un trottoir de
planches assemblées deux à deux ; et lorsqu’on passa devant les rochers sur
lesquels Morten Schwarzkopf lisait, Tony, de loin, lui fit vivement plusieurs
signes de tête. Quelqu’un s’informa :
— Qui saluais-tu, Tony ?
— Oh, c’était le jeune Schwarzkopf, dit-elle. Il est descendu avec moi
jusqu’ici…
— Le fils du commandant du pilotage ? demanda Julie Hagenström, et
ses yeux noirs et brillants lancèrent un regard aigu sur Morten qui, de son
côté, considérait avec une certaine mélancolie l’élégante société. Mais Tony
dit à haute voix :
— Ce que je regrette, c’est qu’Auguste Möllendorpf ne soit pas là. Sans
lui, le séjour de la plage doit être vraiment ennuyeux et monotone.
CHAPITRE VIII
Alors commencèrent de belles semaines d’été pour Tony Buddenbrook,
les plus intéressantes et les plus agréables qu’elle eût jamais passées à
Travemünde. Elle s’épanouissait, rien ne l’accablait plus ; ses paroles et ses
gestes retrouvaient leur désinvolture et leur insouciance d’autrefois. Le
consul la considérait d’un air de satisfaction quand il venait le dimanche à
Travemünde, avec Tom et Christian ; on mangeait à la table d’hôte, on
prenait le café sous la tente de la pâtisserie en écoutant l’orchestre du
Casino et, dans la salle de jeu, on regardait de bons vivants, tels que Justus
Kröger et Peter Döhlmann, se presser autour de la roulette. Le consul, lui,
ne jouait jamais.
Tony prenait des bains de mer et des bains de soleil, mangeait des
saucisses rôties assaisonnées de noix muscade et faisait de longues
promenades avec Morten. Ils allaient par la chaussée jusqu’au village voisin, suivaient la côte jusqu’au belvédère en forme de temple, qui
dominait une large perspective de mer et de terres, ou montaient derrière le
Casino, dans le petit bois au sommet duquel était suspendue la grosse
cloche de la table d’hôte… Ou bien ils traversaient la Trave à la rame
jusqu’au Priwal, où l’on pouvait trouver quelque ombrage…
Morten était un compagnon intéressant malgré ses opinions assez
violentes et tranchées. Il portait sur toute chose un jugement sévère et
intransigeant qu’il exprimait avec fermeté, bien qu’en rougissant. Tony
s’affligeait et le morigénait quand, avec un geste gauche mais courroucé, il
traitait d’idiots et de misérables tous les nobles ; mais elle était très fière de
ce qu’il manifestât devant elle, avec franchise et confiance, des idées qu’il
cachait à ses parents… Une fois, il lui dit :
— J’ai encore quelque chose à vous raconter ; dans ma chambre, à
Göttingen, je possède un squelette complet… Vous savez, un squelette d’os
véritables maintenus, tant bien que mal, par un fil de fer. Eh bien, j’ai mis à
ce squelette un vieil uniforme de policier… Ah ! ah ! Vous ne trouvez pas
l’idée magnifique ? Mais, pour l’amour du ciel, ne le dites pas à mon père !
Tony ne pouvait se dispenser de fréquenter ses connaissances de la ville
sur la plage, dans le jardin du Casino, et de se laisser entraîner à telle ou
telle réunion ou promenade en voilier. Alors, Morten l’attendait sur les
blocs de pierre. Ces pierres, depuis le premier jour, étaient devenues, pour
les deux jeunes gens, quasi proverbiales. « Attendre sur les pierres »
signifiait : rester seul et se morfondre. Un jour de pluie venait-il à
envelopper à perte de vue dans sa grisaille la mer qui semblait alors couler
tout entière dans le ciel profond, Tony déclarait devant la plage détrempée
et les chemins inondés : « Aujourd’hui, il nous faudra tous deux attendre sur
les pierres… », ce qui voulait dire : dans la véranda ou le petit salon.
— Il ne vous reste plus qu’à me jouer vos chansons d’étudiant, Morten,
bien que cela m’ennuie terriblement.
— Oui, disait Morten, attendons…, mais vous savez, quand vous êtes là,
on n’est plus « sur les pierres » !
D’ailleurs il se gardait bien de parler ainsi en présence de son père ;
devant sa mère, il ne se gênait pas.
— Eh bien, quoi ? demanda le commandant comme Tony et Morten se
levaient en même temps après le dîner et se préparaient à sortir… Où va
notre jeunesse ?
— Mlle Antonie me permet de l’accompagner jusqu’au belvédère.
— Elle te le permet ? Dis-moi, Filius mon fils, ne serait-il pas plus
indiqué, en fin de compte, que tu t’installes dans ta chambre, à revoir ton
système nerveux ? Tu auras tout oublié avant de revenir à Göttingen…
Mais Mme Schwarzkopf intervint avec mansuétude :
— Diederich, mon Dieu, pourquoi ne l’accompagnerait-il pas ? Laisse-le
donc aller. N’est-il pas en vacances lui aussi ? Et pourquoi n’aurait-il pas un
agrément de la visite de Mademoiselle ?
Ils partirent ensemble.
Ils suivirent la plage, descendirent jusqu’au bord de l’eau, où l’on
marche commodément sur le sable mouillé, poli et durci, parsemé de
coquillages, les uns petits, blancs et d’espèce commune, les autres plus
grands, allongés et opalins. Il s’y mêlait des herbes marines d’un vert
glauque, imprégnées d’eau, aux fruits ronds et creux éclatant sous le pied, et
des méduses vulgaires, couleur d’eau, ou bien rouges et venimeuses, qui
brûlent la jambe quand on les effleure en se baignant…
— Si vous saviez combien j’étais sotte, autrefois ! dit Tony. Je voulais
enlever aux méduses leurs étoiles irisées. J’en emportais à la maison tout un
tas dans mon mouchoir et je les disposais proprement, sur le balcon, au
soleil pour les laisser s’évaporer… Je pensais : les étoiles finiront bien par
rester… ! Ah, oui ! C’était du beau… Quand je revenais voir, il n’y avait
plus qu’une assez grande tache humide d’où s’exhalait encore un léger
relent de varech pourri…
Ils marchaient au bruissement rythmé des longues vagues, le visage
fouetté par la fraîcheur du vent salin qui vous arrive, dans toute sa force
indomptée, enveloppe les oreilles en produisant un agréable vertige, une
torpeur ouatée… Ils allaient dans cette vaste paix de la grève, faite de
silence et de mugissement, qui confère une signification mystérieuse et plus
haute aux moindres bruits, proches ou lointains.
À gauche, se dressaient des pentes monotones, ravinées, d’argile jaune et
de galets, dont les saillies toujours renaissantes dérobaient les inflexions de
la côte. C’est une de ces pentes qu’ils escaladèrent, la plage devenant trop
pierreuse, pour suivre là-haut, par le bois, le chemin montant vers le
belvédère. Le belvédère, pavillon en rotonde, se composait d’un assemblage
de troncs non équarris et de madriers, dont la paroi intérieure était couverte
d’inscriptions, d’initiales, de cœurs et de poésies… Tony et Morten
s’assirent au fond, sur un banc étroit, grossièrement charpenté, dans une des cases orientées vers la mer et qui sentent le bois, comme les cabines de
l’établissement de bains.
Le silence, ici, était profond et solennel, à cette heure de l’après-midi.
Quelques oiseaux jacassaient ; le léger bruissement des arbres se mêlait à
celui de la mer qui s’étalait très bas, à leurs pieds ; au large, se profilait le
gréement d’un navire. À l’abri du vent qui, jusqu’à présent, avait fouetté
leurs oreilles, ils étaient soudain envahis par un silence qui disposait à la
méditation.
Tony s’informa :
— Vient-il ou s’en va-t-il ?
— Comment ? demanda Morten d’une voix appesantie ; puis, comme s’il
s’éveillait après une profonde absence, il répondit vivement : Il s’en va !
C’est le Bourgmestre Steenbock qui fait voile vers la Russie. Je ne voudrais
pas être à son bord, ajouta-t-il après une pause. Il paraît que le régime là-bas
est plus révoltant encore que chez nous !
— Ah ! dit Tony. Maintenant, voilà que vous allez encore vous en
prendre aux nobles, Morten, je le vois sur votre visage. Ce n’est pas bien à
vous… En avez-vous jamais connu ?
— Non ! s’écria Morten presque avec indignation. Dieu merci !
— Oui, oui, vous voyez bien ! Moi, si ! Une jeune fille, à vrai dire,
Armgard von Schilling, de là-bas, mais je vous en ai déjà parlé. Eh bien,
elle avait un caractère plus heureux que vous et moi, sa particule la laissait
bien indifférente, elle mangeait du cervelas et parlait de ses vaches…
— Certainement, il y a des exceptions, mademoiselle Tony, dit-il avec
empressement. Mais, écoutez-moi… Vous êtes une jeune fille, vous
considérez toute chose d’un point de vue personnel. Vous connaissez un
noble et vous dites : « C’est un brave homme. » Certainement… mais est-il
besoin, pour les condamner en bloc, de les connaître en particulier ? Car
c’est du principe qu’il s’agit, voyez-vous, de l’institution même. Eh bien,
vous voilà réduite au silence… N’est-ce pas ? Eh quoi, ils n’auraient qu’à se
donner la peine de naître pour se ranger d’emblée parmi les élus, les
privilégiés… pour avoir le droit de nous toiser d’un regard méprisant, nous
autres qui, malgré nos mérites, ne pouvons nous élever jusqu’à eux ?…
Morten parlait avec une indignation naïve et chaleureuse, ébauchant des
gestes qu’il abandonnait aussitôt, conscient de leur gaucherie. Il n’en
continuait pas moins à parler. Il était lancé. Penché en avant, un pouce entre
les boutons de sa vareuse, il donnait à ses bons yeux l’expression du défi…
— Nous autres, la bourgeoisie, le tiers état, comme on nous a appelés
jusqu’ici, nous ne voulons désormais qu’une noblesse du mérite, nous ne
reconnaissons plus la noblesse pourrie, nous nions l’actuelle hiérarchie des
classes… nous voulons que tous les hommes soient libres et égaux,
qu’aucune créature n’ait des droits sur une autre, mais que toutes soient
assujetties aux lois. Il faut que tous soient, au même titre, enfants de l’État,
liés directement à lui, de même qu’il n’existe plus d’intermédiaire entre le
laïc et le bon Dieu… Nous voulons la liberté de la presse, de l’industrie, du
commerce… Nous voulons que tous les hommes puissent concourir entre
eux sans privilèges et que le mérite soit couronné… Mais nous sommes
asservis, bâillonnés… qu’allais-je dire tout à l’heure ? Ah oui, écoutez-moi
bien : il y a quatre ans, les lois fédérales sur l’Université et la presse ont été
renouvelées – de belles lois[21] ! Aucune vérité ne pourra être écrite ou
enseignée si elle n’est conforme à l’ordre de choses établi… Comprenez-
vous ? La vérité est opprimée, elle ne peut élever la voix… et pourquoi ?
Du fait d’un état de choses idiot, désuet, caduc, qui, comme chacun le sait,
finira tôt ou tard par être renversé quand même… Je crois que cette infamie
vous échappe ! C’est le règne de la force policière stupide, brutale, sans
compréhension aucune pour l’esprit et le progrès… Bref, abstraction faite
de tout, je ne dirai que ceci : le roi de Prusse a commis une grande injustice.
En 1813, alors que les Français occupaient le pays, il nous a appelés et nous
a promis une Constitution… Nous sommes venus, nous avons délivré
l’Allemagne…
Tony, qui, le menton appuyé dans sa main, le regardait de biais, se
demanda sérieusement un instant s’il avait bien pu contribuer lui-même à
chasser Napoléon.
— Mais croyez-vous que cette promesse ait été tenue ?… Bien sûr que
non ! Le roi est un beau parleur, un rêveur, un romantique comme vous,
mademoiselle Tony… car, il faut bien le dire, à peine les philosophes et les
poètes ont-ils dépassé et rejeté une vérité, une idée, un principe, qu’un roi
vient à surgir qui en est arrivé précisément à ce stade, qui voit là
précisément le comble de la perfection et de la nouveauté et croit devoir y
conformer sa conduite… Oui, voilà ce que c’est que la royauté ! Les rois ne
sont que des hommes, et même des hommes particulièrement médiocres, ils
sont toujours de plusieurs lieues en arrière… Hélas ! il en va de
l’Allemagne comme de l’étudiant affilié à une corporation qui eut, au temps des guerres de libération, une jeunesse courageuse et enthousiaste et qui
n’est plus, maintenant, qu’un lamentable philistin…
— Oui, oui, dit Tony. Fort bien… Mais laissez-moi vous poser une
question… En quoi cela peut-il vous intéresser ? Vous n’êtes pas Prussien,
en somme…
— Ah ! tout se tient, mademoiselle Buddenbrook ! Voyez, je vous donne
votre nom de famille, et avec intention d’ailleurs ; c’est « damoiselle »
Buddenbrook que je devrais dire pour ne point léser vos prérogatives. Les
gens seraient-ils chez nous plus libres, plus égaux, plus fraternels qu’en
Prusse ? Des barrières… des distinctions, une aristocratie, ici comme là-
bas… Vous avez de la sympathie pour les nobles… Voulez-vous que je vous
dise pourquoi ? Parce que vous êtes vous-même de leur caste. Oui,
vraiment ! Ne le saviez-vous donc pas ?… Votre père est un grand seigneur
et vous êtes une princesse. Un abîme vous sépare de nous autres qui ne
comptons pas au nombre de vos familles régnantes. Vous consentez bien,
une fois par hasard, pour vous distraire, à vous promener un moment au
bord de la mer avec l’un de nous, mais quand vous retournez dans votre
société de privilégiés et d’élus, alors il ne nous reste plus qu’à vous attendre
sur les pierres…
Sa voix tremblait d’une émotion tout à fait insolite.
— Morten, dit Tony tristement, vous voyez, vous m’en vouliez tout de
même quand vous étiez assis sur les pierres. Je vous ai pourtant prié de me
laisser vous présenter…
— Oh ! Voilà que vous jugez encore en jeune fille, mademoiselle Tony,
c’est-à-dire d’un point de vue trop particulier. Moi, c’est pour le principe
que je parle… Je dis qu’il ne règne pas chez nous plus d’humanité
fraternelle qu’en Prusse… Et si je devais parler en mon nom personnel,
poursuivit-il après un court silence, d’une voix plus basse mais tremblante
encore de l’étrange émotion de tout à l’heure, ce n’est pas au présent que je
songerais, mais bien plutôt à l’avenir… au jour où, devenue Mme Une Telle,
vous disparaîtrez définitivement dans votre élégante sphère et où il n’y aura
plus pour moi qu’à vous attendre sur les pierres pour le reste de la vie…
Il se tut et Tony se tut elle aussi. Ce n’est plus lui qu’elle regardait, mais
le mur de planches à côté d’elle. Un silence angoissé régna un assez long
moment.
— Vous souvient-il, reprit Morten, que je vous disais un jour avoir une
question à vous adresser ? Oui, et elle me préoccupe depuis l’après-midi de votre arrivée, il faut que vous le sachiez… Mais n’essayez pas de deviner !
Il vous est impossible de savoir ce que je veux dire. Je vous la poserai une
autre fois, à l’occasion, nous avons le temps, au fond il n’y a rien là qui
m’intéresse, c’est pure curiosité de ma part… Non, aujourd’hui je ne veux
vous révéler qu’une chose… une chose tout à fait différente… Voyez donc.
Ce disant, Morten retira d’une poche de sa vareuse l’extrémité d’un
ruban étroit, aux rayures bariolées, et plongea dans les yeux de Tony un
regard où se mêlaient l’attente et le triomphe.
— Que c’est joli ! dit-elle, sans comprendre. Qu’est-ce que cela
signifie ?
Mais Morten déclara avec solennité :
— Cela signifie que je suis membre, à Göttingen, d’une association
d’étudiants[22]. Vous le savez maintenant ! J’ai aussi une casquette aux
mêmes couleurs, mais j’en ai coiffé, pour le temps des vacances, le
squelette en uniforme de policier… car ici il ne me serait jamais permis de
l’exhiber, voyez-vous. Je puis compter, n’est-ce pas, que vous n’en
soufflerez mot ? Si mon père venait à le savoir, j’aurais des ennuis…
— Bouche close, Morten ! Oui, vous pouvez vous fier à moi !… Mais je
ne suis pas au courant… Êtes-vous tous conjurés contre les nobles ?… Que
voulez-vous donc ?
— Nous voulons la liberté, dit Morten.
— La liberté ? demanda-t-elle.
— Eh bien oui, la liberté, la liberté… répéta-t-il.
Et son bras, d’un geste vague, un peu gauche, mais enthousiaste, désigna
l’espace et la mer, non pas la baie que limitait la côte du Mecklembourg,
mais le large où, en coulées vertes, bleues, jaunes et grises, de plus en plus
étroites et légèrement froissées, elle fuyait, grandiose et immense, à la
rencontre de l’horizon estompé… Tony accompagna des yeux ce geste, et
tandis que leurs mains à tous deux, côte à côte, sur le banc de bois grossier,
étaient bien près de se joindre, leurs regards plongeaient ensemble dans le
même lointain. Ils se turent longtemps au murmure calme et lourd de la mer
qui montait vers eux…
Et Tony crut soudain communier avec Morten dans une compréhension
large, obscure, prophétique et nostalgique de tout ce que signifiait le mot
liberté.