Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 26 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VIII

Quelques jeunes filles abandonnèrent la compagnie pour se baigner avec

Tony, et Peter Döhlmann n’eut point de cesse qu’il n’accompagnât ces

demoiselles le long de la plage.

— Dieu ! Te rappelles-tu le temps où nous allions ensemble à l’école ?

demanda Tony à Julie Hagenström.

— Oui, oui ! Vous faisiez toujours la méchante, dit Julie avec un sourire

de pitié.

On remonta la plage vers l’établissement de bains sur un trottoir de

planches assemblées deux à deux ; et lorsqu’on passa devant les rochers sur

lesquels Morten Schwarzkopf lisait, Tony, de loin, lui fit vivement plusieurs

signes de tête. Quelqu’un s’informa :

— Qui saluais-tu, Tony ?

— Oh, c’était le jeune Schwarzkopf, dit-elle. Il est descendu avec moi

jusqu’ici…

— Le fils du commandant du pilotage ? demanda Julie Hagenström, et

ses yeux noirs et brillants lancèrent un regard aigu sur Morten qui, de son

côté, considérait avec une certaine mélancolie l’élégante société. Mais Tony

dit à haute voix :

— Ce que je regrette, c’est qu’Auguste Möllendorpf ne soit pas là. Sans

lui, le séjour de la plage doit être vraiment ennuyeux et monotone.

 

CHAPITRE VIII

 

Alors commencèrent de belles semaines d’été pour Tony Buddenbrook,

les plus intéressantes et les plus agréables qu’elle eût jamais passées à

Travemünde. Elle s’épanouissait, rien ne l’accablait plus ; ses paroles et ses

gestes retrouvaient leur désinvolture et leur insouciance d’autrefois. Le

consul la considérait d’un air de satisfaction quand il venait le dimanche à

Travemünde, avec Tom et Christian ; on mangeait à la table d’hôte, on

prenait le café sous la tente de la pâtisserie en écoutant l’orchestre du

Casino et, dans la salle de jeu, on regardait de bons vivants, tels que Justus

Kröger et Peter Döhlmann, se presser autour de la roulette. Le consul, lui,

ne jouait jamais.

Tony prenait des bains de mer et des bains de soleil, mangeait des

saucisses rôties assaisonnées de noix muscade et faisait de longues

promenades avec Morten. Ils allaient par la chaussée jusqu’au village voisin, suivaient la côte jusqu’au belvédère en forme de temple, qui

dominait une large perspective de mer et de terres, ou montaient derrière le

Casino, dans le petit bois au sommet duquel était suspendue la grosse

cloche de la table d’hôte… Ou bien ils traversaient la Trave à la rame

jusqu’au Priwal, où l’on pouvait trouver quelque ombrage…

Morten était un compagnon intéressant malgré ses opinions assez

violentes et tranchées. Il portait sur toute chose un jugement sévère et

intransigeant qu’il exprimait avec fermeté, bien qu’en rougissant. Tony

s’affligeait et le morigénait quand, avec un geste gauche mais courroucé, il

traitait d’idiots et de misérables tous les nobles ; mais elle était très fière de

ce qu’il manifestât devant elle, avec franchise et confiance, des idées qu’il

cachait à ses parents… Une fois, il lui dit :

— J’ai encore quelque chose à vous raconter ; dans ma chambre, à

Göttingen, je possède un squelette complet… Vous savez, un squelette d’os

véritables maintenus, tant bien que mal, par un fil de fer. Eh bien, j’ai mis à

ce squelette un vieil uniforme de policier… Ah ! ah ! Vous ne trouvez pas

l’idée magnifique ? Mais, pour l’amour du ciel, ne le dites pas à mon père !

Tony ne pouvait se dispenser de fréquenter ses connaissances de la ville

sur la plage, dans le jardin du Casino, et de se laisser entraîner à telle ou

telle réunion ou promenade en voilier. Alors, Morten l’attendait sur les

blocs de pierre. Ces pierres, depuis le premier jour, étaient devenues, pour

les deux jeunes gens, quasi proverbiales. « Attendre sur les pierres »

signifiait : rester seul et se morfondre. Un jour de pluie venait-il à

envelopper à perte de vue dans sa grisaille la mer qui semblait alors couler

tout entière dans le ciel profond, Tony déclarait devant la plage détrempée

et les chemins inondés : « Aujourd’hui, il nous faudra tous deux attendre sur

les pierres… », ce qui voulait dire : dans la véranda ou le petit salon.

— Il ne vous reste plus qu’à me jouer vos chansons d’étudiant, Morten,

bien que cela m’ennuie terriblement.

— Oui, disait Morten, attendons…, mais vous savez, quand vous êtes là,

on n’est plus « sur les pierres » !

D’ailleurs il se gardait bien de parler ainsi en présence de son père ;

devant sa mère, il ne se gênait pas.

— Eh bien, quoi ? demanda le commandant comme Tony et Morten se

levaient en même temps après le dîner et se préparaient à sortir… Où va

notre jeunesse ?

— Mlle Antonie me permet de l’accompagner jusqu’au belvédère.

— Elle te le permet ? Dis-moi, Filius mon fils, ne serait-il pas plus

indiqué, en fin de compte, que tu t’installes dans ta chambre, à revoir ton

système nerveux ? Tu auras tout oublié avant de revenir à Göttingen…

Mais Mme Schwarzkopf intervint avec mansuétude :

— Diederich, mon Dieu, pourquoi ne l’accompagnerait-il pas ? Laisse-le

donc aller. N’est-il pas en vacances lui aussi ? Et pourquoi n’aurait-il pas un

agrément de la visite de Mademoiselle ?

Ils partirent ensemble.

Ils suivirent la plage, descendirent jusqu’au bord de l’eau, où l’on

marche commodément sur le sable mouillé, poli et durci, parsemé de

coquillages, les uns petits, blancs et d’espèce commune, les autres plus

grands, allongés et opalins. Il s’y mêlait des herbes marines d’un vert

glauque, imprégnées d’eau, aux fruits ronds et creux éclatant sous le pied, et

des méduses vulgaires, couleur d’eau, ou bien rouges et venimeuses, qui

brûlent la jambe quand on les effleure en se baignant…

— Si vous saviez combien j’étais sotte, autrefois ! dit Tony. Je voulais

enlever aux méduses leurs étoiles irisées. J’en emportais à la maison tout un

tas dans mon mouchoir et je les disposais proprement, sur le balcon, au

soleil pour les laisser s’évaporer… Je pensais : les étoiles finiront bien par

rester… ! Ah, oui ! C’était du beau… Quand je revenais voir, il n’y avait

plus qu’une assez grande tache humide d’où s’exhalait encore un léger

relent de varech pourri…

Ils marchaient au bruissement rythmé des longues vagues, le visage

fouetté par la fraîcheur du vent salin qui vous arrive, dans toute sa force

indomptée, enveloppe les oreilles en produisant un agréable vertige, une

torpeur ouatée… Ils allaient dans cette vaste paix de la grève, faite de

silence et de mugissement, qui confère une signification mystérieuse et plus

haute aux moindres bruits, proches ou lointains.

À gauche, se dressaient des pentes monotones, ravinées, d’argile jaune et

de galets, dont les saillies toujours renaissantes dérobaient les inflexions de

la côte. C’est une de ces pentes qu’ils escaladèrent, la plage devenant trop

pierreuse, pour suivre là-haut, par le bois, le chemin montant vers le

belvédère. Le belvédère, pavillon en rotonde, se composait d’un assemblage

de troncs non équarris et de madriers, dont la paroi intérieure était couverte

d’inscriptions, d’initiales, de cœurs et de poésies… Tony et Morten

s’assirent au fond, sur un banc étroit, grossièrement charpenté, dans une des cases orientées vers la mer et qui sentent le bois, comme les cabines de

l’établissement de bains.

Le silence, ici, était profond et solennel, à cette heure de l’après-midi.

Quelques oiseaux jacassaient ; le léger bruissement des arbres se mêlait à

celui de la mer qui s’étalait très bas, à leurs pieds ; au large, se profilait le

gréement d’un navire. À l’abri du vent qui, jusqu’à présent, avait fouetté

leurs oreilles, ils étaient soudain envahis par un silence qui disposait à la

méditation.

Tony s’informa :

— Vient-il ou s’en va-t-il ?

— Comment ? demanda Morten d’une voix appesantie ; puis, comme s’il

s’éveillait après une profonde absence, il répondit vivement : Il s’en va !

C’est le Bourgmestre Steenbock qui fait voile vers la Russie. Je ne voudrais

pas être à son bord, ajouta-t-il après une pause. Il paraît que le régime là-bas

est plus révoltant encore que chez nous !

— Ah ! dit Tony. Maintenant, voilà que vous allez encore vous en

prendre aux nobles, Morten, je le vois sur votre visage. Ce n’est pas bien à

vous… En avez-vous jamais connu ?

— Non ! s’écria Morten presque avec indignation. Dieu merci !

— Oui, oui, vous voyez bien ! Moi, si ! Une jeune fille, à vrai dire,

Armgard von Schilling, de là-bas, mais je vous en ai déjà parlé. Eh bien,

elle avait un caractère plus heureux que vous et moi, sa particule la laissait

bien indifférente, elle mangeait du cervelas et parlait de ses vaches…

— Certainement, il y a des exceptions, mademoiselle Tony, dit-il avec

empressement. Mais, écoutez-moi… Vous êtes une jeune fille, vous

considérez toute chose d’un point de vue personnel. Vous connaissez un

noble et vous dites : « C’est un brave homme. » Certainement… mais est-il

besoin, pour les condamner en bloc, de les connaître en particulier ? Car

c’est du principe qu’il s’agit, voyez-vous, de l’institution même. Eh bien,

vous voilà réduite au silence… N’est-ce pas ? Eh quoi, ils n’auraient qu’à se

donner la peine de naître pour se ranger d’emblée parmi les élus, les

privilégiés… pour avoir le droit de nous toiser d’un regard méprisant, nous

autres qui, malgré nos mérites, ne pouvons nous élever jusqu’à eux ?…

Morten parlait avec une indignation naïve et chaleureuse, ébauchant des

gestes qu’il abandonnait aussitôt, conscient de leur gaucherie. Il n’en

continuait pas moins à parler. Il était lancé. Penché en avant, un pouce entre

les boutons de sa vareuse, il donnait à ses bons yeux l’expression du défi…

— Nous autres, la bourgeoisie, le tiers état, comme on nous a appelés

jusqu’ici, nous ne voulons désormais qu’une noblesse du mérite, nous ne

reconnaissons plus la noblesse pourrie, nous nions l’actuelle hiérarchie des

classes… nous voulons que tous les hommes soient libres et égaux,

qu’aucune créature n’ait des droits sur une autre, mais que toutes soient

assujetties aux lois. Il faut que tous soient, au même titre, enfants de l’État,

liés directement à lui, de même qu’il n’existe plus d’intermédiaire entre le

laïc et le bon Dieu… Nous voulons la liberté de la presse, de l’industrie, du

commerce… Nous voulons que tous les hommes puissent concourir entre

eux sans privilèges et que le mérite soit couronné… Mais nous sommes

asservis, bâillonnés… qu’allais-je dire tout à l’heure ? Ah oui, écoutez-moi

bien : il y a quatre ans, les lois fédérales sur l’Université et la presse ont été

renouvelées – de belles lois[21] ! Aucune vérité ne pourra être écrite ou

enseignée si elle n’est conforme à l’ordre de choses établi… Comprenez-

vous ? La vérité est opprimée, elle ne peut élever la voix… et pourquoi ?

Du fait d’un état de choses idiot, désuet, caduc, qui, comme chacun le sait,

finira tôt ou tard par être renversé quand même… Je crois que cette infamie

vous échappe ! C’est le règne de la force policière stupide, brutale, sans

compréhension aucune pour l’esprit et le progrès… Bref, abstraction faite

de tout, je ne dirai que ceci : le roi de Prusse a commis une grande injustice.

En 1813, alors que les Français occupaient le pays, il nous a appelés et nous

a promis une Constitution… Nous sommes venus, nous avons délivré

l’Allemagne…

Tony, qui, le menton appuyé dans sa main, le regardait de biais, se

demanda sérieusement un instant s’il avait bien pu contribuer lui-même à

chasser Napoléon.

— Mais croyez-vous que cette promesse ait été tenue ?… Bien sûr que

non ! Le roi est un beau parleur, un rêveur, un romantique comme vous,

mademoiselle Tony… car, il faut bien le dire, à peine les philosophes et les

poètes ont-ils dépassé et rejeté une vérité, une idée, un principe, qu’un roi

vient à surgir qui en est arrivé précisément à ce stade, qui voit là

précisément le comble de la perfection et de la nouveauté et croit devoir y

conformer sa conduite… Oui, voilà ce que c’est que la royauté ! Les rois ne

sont que des hommes, et même des hommes particulièrement médiocres, ils

sont toujours de plusieurs lieues en arrière… Hélas ! il en va de

l’Allemagne comme de l’étudiant affilié à une corporation qui eut, au temps des guerres de libération, une jeunesse courageuse et enthousiaste et qui

n’est plus, maintenant, qu’un lamentable philistin…

— Oui, oui, dit Tony. Fort bien… Mais laissez-moi vous poser une

question… En quoi cela peut-il vous intéresser ? Vous n’êtes pas Prussien,

en somme…

— Ah ! tout se tient, mademoiselle Buddenbrook ! Voyez, je vous donne

votre nom de famille, et avec intention d’ailleurs ; c’est « damoiselle »

Buddenbrook que je devrais dire pour ne point léser vos prérogatives. Les

gens seraient-ils chez nous plus libres, plus égaux, plus fraternels qu’en

Prusse ? Des barrières… des distinctions, une aristocratie, ici comme là-

bas… Vous avez de la sympathie pour les nobles… Voulez-vous que je vous

dise pourquoi ? Parce que vous êtes vous-même de leur caste. Oui,

vraiment ! Ne le saviez-vous donc pas ?… Votre père est un grand seigneur

et vous êtes une princesse. Un abîme vous sépare de nous autres qui ne

comptons pas au nombre de vos familles régnantes. Vous consentez bien,

une fois par hasard, pour vous distraire, à vous promener un moment au

bord de la mer avec l’un de nous, mais quand vous retournez dans votre

société de privilégiés et d’élus, alors il ne nous reste plus qu’à vous attendre

sur les pierres…

Sa voix tremblait d’une émotion tout à fait insolite.

— Morten, dit Tony tristement, vous voyez, vous m’en vouliez tout de

même quand vous étiez assis sur les pierres. Je vous ai pourtant prié de me

laisser vous présenter…

— Oh ! Voilà que vous jugez encore en jeune fille, mademoiselle Tony,

c’est-à-dire d’un point de vue trop particulier. Moi, c’est pour le principe

que je parle… Je dis qu’il ne règne pas chez nous plus d’humanité

fraternelle qu’en Prusse… Et si je devais parler en mon nom personnel,

poursuivit-il après un court silence, d’une voix plus basse mais tremblante

encore de l’étrange émotion de tout à l’heure, ce n’est pas au présent que je

songerais, mais bien plutôt à l’avenir… au jour où, devenue Mme Une Telle,

vous disparaîtrez définitivement dans votre élégante sphère et où il n’y aura

plus pour moi qu’à vous attendre sur les pierres pour le reste de la vie…

Il se tut et Tony se tut elle aussi. Ce n’est plus lui qu’elle regardait, mais

le mur de planches à côté d’elle. Un silence angoissé régna un assez long

moment.

— Vous souvient-il, reprit Morten, que je vous disais un jour avoir une

question à vous adresser ? Oui, et elle me préoccupe depuis l’après-midi de votre arrivée, il faut que vous le sachiez… Mais n’essayez pas de deviner !

Il vous est impossible de savoir ce que je veux dire. Je vous la poserai une

autre fois, à l’occasion, nous avons le temps, au fond il n’y a rien là qui

m’intéresse, c’est pure curiosité de ma part… Non, aujourd’hui je ne veux

vous révéler qu’une chose… une chose tout à fait différente… Voyez donc.

Ce disant, Morten retira d’une poche de sa vareuse l’extrémité d’un

ruban étroit, aux rayures bariolées, et plongea dans les yeux de Tony un

regard où se mêlaient l’attente et le triomphe.

— Que c’est joli ! dit-elle, sans comprendre. Qu’est-ce que cela

signifie ?

Mais Morten déclara avec solennité :

— Cela signifie que je suis membre, à Göttingen, d’une association

d’étudiants[22]. Vous le savez maintenant ! J’ai aussi une casquette aux

mêmes couleurs, mais j’en ai coiffé, pour le temps des vacances, le

squelette en uniforme de policier… car ici il ne me serait jamais permis de

l’exhiber, voyez-vous. Je puis compter, n’est-ce pas, que vous n’en

soufflerez mot ? Si mon père venait à le savoir, j’aurais des ennuis…

— Bouche close, Morten ! Oui, vous pouvez vous fier à moi !… Mais je

ne suis pas au courant… Êtes-vous tous conjurés contre les nobles ?… Que

voulez-vous donc ?

— Nous voulons la liberté, dit Morten.

— La liberté ? demanda-t-elle.

— Eh bien oui, la liberté, la liberté… répéta-t-il.

Et son bras, d’un geste vague, un peu gauche, mais enthousiaste, désigna

l’espace et la mer, non pas la baie que limitait la côte du Mecklembourg,

mais le large où, en coulées vertes, bleues, jaunes et grises, de plus en plus

étroites et légèrement froissées, elle fuyait, grandiose et immense, à la

rencontre de l’horizon estompé… Tony accompagna des yeux ce geste, et

tandis que leurs mains à tous deux, côte à côte, sur le banc de bois grossier,

étaient bien près de se joindre, leurs regards plongeaient ensemble dans le

même lointain. Ils se turent longtemps au murmure calme et lourd de la mer

qui montait vers eux…

Et Tony crut soudain communier avec Morten dans une compréhension

large, obscure, prophétique et nostalgique de tout ce que signifiait le mot

liberté.