Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 29 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre XI

 

Il pleuvait à torrents. Le ciel, la terre et l’eau paraissaient se confondre,

tandis que la rafale fonçant dans la pluie la jetait contre les vitres, non point

en gouttes isolées, mais en ruisseaux qui les rendaient opaques. Des voix

gémissaient leur désespoir dans les tuyaux de poêle…

Après le dîner, comme Morten Schwarzkopf, sa pipe à la bouche, sortait

de la véranda pour examiner l’état du ciel, il se trouva nez à nez avec un

monsieur serré dans un long raglan jaune à carreaux et coiffé d’un chapeau

gris ; une voiture de place fermée, à la capote luisante de pluie, aux roues

boueuses, était arrêtée devant la porte. Morten fixa d’un regard interloqué le

visage poupin du monsieur inconnu. Il portait des côtelettes qui paraissaient

être passées à la poudre dont on dore les noix de l’arbre de Noël.

Le monsieur en raglan toisa Morten sans le voir, comme on toise un

domestique, avec un léger clignotement, et demanda d’une voix aux

inflexions suaves :

— Peut-on parler à M. le commandant du pilotage ?

— Certainement… balbutia Morten, je crois que mon père…

Ici, le monsieur daigna l’examiner ; ses yeux étaient aussi bleus que ceux

d’une oie.

— Êtes-vous M. Morten Schwarzkopf ? demanda-t-il.

— Lui-même, répondit Morten, s’efforçant de se donner une mine

résolue.

— Tiens, tiens. Effectivement… remarqua le monsieur en raglan, puis il

poursuivit :

« Ayez la bonté de m’annoncer à monsieur votre père, jeune homme.

Mon nom est Grünlich.

Morten fit passer le monsieur par la véranda, ouvrit devant lui, dans le

corridor, à droite, la porte du bureau, et revint dans le salon pour avertir son

père. Tandis que M. Schwarzkopf sortait, le jeune homme s’assit à la table

ronde, y appuya ses coudes et, sans regarder sa mère, occupée à repriser des

bas près de la fenêtre aux carreaux brouillés, parut s’enfoncer dans la

« pitoyable feuille de chou » qui ne savait rien rapporter d’autre que les

noces d’argent du consul Untel.

Tony faisait la sieste dans sa chambre.

Le commandant entra dans le bureau avec la mine d’un homme satisfait

de son dîner. Sa vareuse d’uniforme était ouverte sur son gilet blanc

avantageusement tendu. Son collier de barbe blanche tranchait sur le rouge

de son visage. Il promenait placidement sa langue entre ses dents, ce qui

imprimait à sa bouche bonasse les contorsions les plus bizarres. Il s’inclina

brièvement et tout d’une pièce, avec une expression qui semblait dire :

« Voilà comment on fait ! »

— Soyez le bienvenu, fit-il. Je suis aux ordres de Monsieur !

M. Grünlich, de son côté, s’inclina avec réserve, tandis que les coins de

sa bouche se distendaient un peu et qu’il disait doucement :

— Hé-é-hum !

Le bureau était une assez petite pièce dont les murs, sur quelques pieds

de haut, étaient lambrissés et, pour le reste, montraient le plâtre nu.

La fenêtre, contre laquelle la pluie tambourinait inlassablement, était

tendue de rideaux jaunis par la fumée. À droite de la porte, une longue table

de bois blanc, couverte de paperasses, au-dessus de laquelle étaient fixées

au mur une grande carte d’Europe et une plus petite de la mer Baltique. Du

milieu du plafond pendait un modèle de bateau d’un travail soigné, toutes

voiles dehors.

Le commandant fit asseoir son hôte sur le sofa rebondi, recouvert de toile

cirée noire et déchirée, qui faisait face à la porte, et se carra dans un fauteuil

de bois, les mains croisées sur le ventre, tandis que M. Grünlich, dans son

raglan fermé jusqu’au cou, son chapeau sur les genoux, sans toucher le

dossier, restait assis sur le bord du sofa.

— Mon nom, dit-il, je le répète, est Grünlich. Grünlich de Hambourg.

Pour me recommander à vous, j’ajoute que je suis autorisé à me présenter

comme une relation d’affaires du consul Buddenbrook, négociant en gros.

— Allabonheur ! C’est un honneur pour moi, monsieur Grünlich ! Mais

Monsieur ne voudrait-il pas se mettre un peu plus à l’aise ? Un grog après

ce voyage ? Je cours avertir à la cuisine…

— Je me permettrai de vous faire observer, dit avec calme M. Grünlich,

que mes instants sont comptés, que ma voiture m’attend et que je me vois

contraint, purement et simplement, de vous demander de m’accorder deux

mots d’entretien.

— À vos ordres, monsieur, reprit M. Schwarzkopf, un peu intimidé.

Il se fit un silence.

— Monsieur le commandant, commença Grünlich, secouant la tête d’un

air décidé et la rejetant légèrement en arrière.

Puis il se tut derechef, pour renforcer l’effet de cette apostrophe, et ferma

sa bouche aussi hermétiquement qu’une bourse dont on serre les cordons.

— Monsieur le commandant, répéta-t-il, puis il ajouta vivement :

L’affaire qui m’amène ici concerne directement la jeune personne qui,

depuis quelques semaines, loge chez vous.

— La jeune demoiselle Buddenbrook ? s’enquit M. Schwarzkopf.

— Évidemment, reprit M. Grünlich d’une voix sourde et tête baissée ; les

coins de sa bouche se creusèrent.

— Je… me vois amené, poursuivit-il avec un léger trémolo dans la voix,

tandis que ses regards, prodigieusement attentifs, couraient tantôt d’un point

à l’autre de la pièce, tantôt vers la fenêtre, je suis amené à vous découvrir

que j’ai précisément demandé depuis peu la main de cette demoiselle

Buddenbrook, que je me trouve en possession pleine et entière du

consentement de ses père et mère et que la demoiselle elle-même, sans que

les fiançailles aient été, il est vrai, conclues dans les formes, m’a donné

droit à sa main par des paroles non équivoques.

— Vrai de vrai ! s’exclama vivement M. Schwarzkopf. Mais je n’en ai

absolument rien su ! Mes félicitations, monsieur… Grünlich… Je vous

félicite sincèrement ! Vous aurez là une marchandise de bon aloi, quelque

chose de solide…

— Très obligé, dit M. Grünlich en appuyant froidement sur les mots.

Mais ce qui, dans cette affaire, m’amène chez vous, reprit-il d’une voix plus

haute et chantante, mon cher commandant, ce sont les obstacles qui ont été

mis, dernièrement, en travers de cette union, obstacles qui seraient le fait de

l’un des vôtres ?…

Il donna à ses dernières paroles le ton d’une interrogation, comme s’il

voulait dire : « Dois-je en croire mes oreilles ? » Pour toute réponse,

M. Schwarzkopf leva très haut ses sourcils grisonnants, et ses mains de

marin, hâlées, couvertes de poils blonds, se crispèrent sur les bras du

fauteuil.

— Oui, effectivement. J’apprends par exemple, dit M. Grünlich avec une

précision attristée, j’ai appris que votre fils, monsieur le studiosus

medicinae, s’est permis… par ignorance, il est vrai… de marcher sur mes

brisées, j’ai appris qu’il a mis à profit le séjour de la demoiselle chez vous

pour lui arracher certaines promesses…

— Comment ? s’exclama le commandant, se soulevant violemment sur

les appuie-bras, et se redressant d’un bond : Alors, je vais tout de suite…

Hé quoi, il n’aurait pas…

En deux enjambées, il fut à la porte, l’ouvrit impétueusement et lança à

travers le corridor, d’une voix qui aurait dominé la houle la plus furieuse :

— Meta ! Morten ! ici ! ici ! tous les deux !

— Tous mes regrets, monsieur le commandant ! dit M. Grünlich avec un

sourire cauteleux. Mais je me vois contraint de traverser vos propres plans

paternels en faisant valoir l’ancienneté de mes droits.

Diederich Schwarzkopf se retourna avec un effort désespéré pour

comprendre ces paroles et le fixa de ses yeux bleus, aigus, autour desquels

se creusaient de petites rides.

— Monsieur ! dit-il alors, et sa voix tonna comme si une gorgée d’un

grog trop corsé venait de lui incendier le gosier…

« Je ne suis qu’un homme simple et je n’entends rien aux médisances et

aux finesses… mais quant à croire que… ah ! bien, par exemple, alors

laissez-moi vous dire que vous faites fausse route, monsieur, et que vous

méconnaissez mes principes. Je sais qui est mon fils et je sais qui est

Mlle Buddenbrook, et j’ai trop de respect et aussi trop de fierté, monsieur,

pour forger des plans de cette espèce !… Maintenant, parlez donc,

répondez-moi donc ! Pouvez-vous me dire enfin ce qu’il y a ? Qu’est-ce

que vous me contez là ?

Mme Schwarzkopf et son fils étaient à la porte ; la première, sans se

douter de rien, rajustait son tablier, et Morten avait la mine d’un pécheur

endurci…

M. Grünlich ne s’était pas levé le moins du monde à leur entrée ; il

persistait dans son attitude raide et indifférente, engoncé dans son raglan,

sur l’extrême bord du sofa.

— Ainsi, tu t’es conduit comme un benêt ? hurla le commandant à

Morten.

Le jeune homme gardait un pouce entre les boutons de sa vareuse ; il

avait le regard sombre et le défi gonflait ses joues.

— Oui, père, dit-il, Mlle Buddenbrook et moi…

— Ah ! bien, alors, laisse-moi te le dire : tu n’es qu’un idiot, un jean-

foutre, un grand benêt ! Et demain, fouette cocher pour Göttingen, entends-

tu ? Demain, sans rémission ! Tout ça, c’est de l’enfantillage, sache-le, un

enfantillage sans conséquence, et plus un mot là-dessus.