Les Buddenbrook
Chapitre VII
La beauté chaste et souveraine
Au mérite a tendu sa main,
C’est l’infatigable Vulcain
Et Vénus Anadyomène !
Que votre bonheur tant fêté
Ne connaisse jamais d’orage,
Que chaque jour vous soit un gage
De nouvelle félicité !
L’avenir que pour vous j’espère
Sera très doux à mon vieux cœur,
Mon regard vous dit la ferveur
De ce vœu constant et sincère.
Adieu ! Parmi vos lambris d’or,
N’oubliez pas l’humble poète
Qui, dans son obscure retraite,
Vient pour vous de chanter encor !
Il s’inclina, tandis qu’éclataient des applaudissements unanimes et
enthousiastes.
— Charmant, Hoffstede ! s’écria le vieux Buddenbrook. Voilà, par ma
foi, un toast exquis !
Mais, lorsque ce fut le tour de Mme Elisabeth de boire avec le poète, une
tendre rougeur colora son teint délicat, car elle avait bien remarqué
l’aimable révérence qu’il lui avait adressée en évoquant « Vénus
Anadyomène ».
CHAPITRE VII
L’entrain général était maintenant à son comble, et M. Köppen ressentait
l’impérieuse nécessité de déboutonner tant soit peu son gilet ; par malheur,
c’eût été malséant, les plus âgés eux-mêmes ne prenant point pareille
licence. Lebrecht Kröger occupait sa place avec autant de dignité qu’au
début du repas, le pasteur Wunderlich conservait la blancheur de son teint et
l’élégance de son langage ; le vieux Buddenbrook, bien qu’un peu renversé sur sa chaise, observait la bienséance la plus raffinée, et, seul, Justus Kröger
était, à n’en pas douter, légèrement gris.
Mais où était donc le docteur Grabow ? Mme Elisabeth se leva
furtivement et sortit, car, au bout de la table, les places de M lle Jungmann,
du docteur Grabow et de Christian étaient vides, et, de la galerie, arrivaient
comme des gémissements étouffés. Elle quitta vivement la salle derrière la
soubrette qui venait de servir le beurre, le fromage et les fruits, et, en effet,
là, dans la pénombre, sur les coussins du banc circulaire qui entourait la
colonne centrale, c’était bien le petit Christian qui – peut-être assis, peut-
être couché ou accroupi – se plaignait doucement à vous briser le cœur.
— Ah ! mon Dieu, ma petite madame ! dit Ida qui se tenait près de lui
avec le docteur, Christian, notre tout petit, a tellement mal au cœur…
— J’ai mal au cœur, maman, un sacré mal au cœur ! gémit Christian,
roulant éperdument ses yeux ronds et enfoncés au-dessus de son nez
démesuré.
Ce « sacré » lui avait été arraché par l’excès de son désespoir ; pourtant,
Mme Buddenbrook le releva :
— Quand nous nous laissons aller à de telles paroles, le bon Dieu nous
punit en nous faisant souffrir doublement !
Le docteur Grabow tâtait le pouls ; son visage débonnaire paraissait plus
long et plus doux encore.
— Une petite indigestion… rien de grave, madame ! dit-il pour la
rassurer.
Puis il poursuivit, reprenant un ton professionnel, compassé et
pédantesque :
— Le mieux serait sans doute de le mettre au lit… un peu de poudre
calmante… une petite tasse de camomille pour faire transpirer… Surtout,
une diète sévère, madame ! J’insiste, une diète sévère. Une aile de pigeon…
un échaudé…
— Je ne veux pas de pigeon ! s’écria Christian, hors de lui. Je ne veux
plus manger de ma vie ! J’ai mal au cœur, j’ai un sacré mal au cœur !
Cette parole énergique semblait, de fait, lui apporter quelque
soulagement, à en juger par la ferveur qu’il mettait à la proférer.
Le docteur Grabow sourit à part soi, d’un sourire indulgent et presque un
peu mélancolique. Il songeait :
« Oh ! il se remettra bien à manger, ce jeune homme ! Il vivra comme
tout le monde. Il restera assis des journées entières, comme ses aïeux, parents et connaissances, et entre-temps, à ses quatre repas, il vous