Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 8 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VII

La beauté chaste et souveraine

Au mérite a tendu sa main,

C’est l’infatigable Vulcain

Et Vénus Anadyomène !

 

Que votre bonheur tant fêté

Ne connaisse jamais d’orage,

Que chaque jour vous soit un gage

De nouvelle félicité !

 

L’avenir que pour vous j’espère

Sera très doux à mon vieux cœur,

Mon regard vous dit la ferveur

De ce vœu constant et sincère.

 

Adieu ! Parmi vos lambris d’or,

N’oubliez pas l’humble poète

Qui, dans son obscure retraite,

Vient pour vous de chanter encor !

 

Il s’inclina, tandis qu’éclataient des applaudissements unanimes et

enthousiastes.

— Charmant, Hoffstede ! s’écria le vieux Buddenbrook. Voilà, par ma

foi, un toast exquis !

Mais, lorsque ce fut le tour de Mme Elisabeth de boire avec le poète, une

tendre rougeur colora son teint délicat, car elle avait bien remarqué

l’aimable révérence qu’il lui avait adressée en évoquant « Vénus

Anadyomène ».

 

CHAPITRE VII

 

L’entrain général était maintenant à son comble, et M. Köppen ressentait

l’impérieuse nécessité de déboutonner tant soit peu son gilet ; par malheur,

c’eût été malséant, les plus âgés eux-mêmes ne prenant point pareille

licence. Lebrecht Kröger occupait sa place avec autant de dignité qu’au

début du repas, le pasteur Wunderlich conservait la blancheur de son teint et

l’élégance de son langage ; le vieux Buddenbrook, bien qu’un peu renversé sur sa chaise, observait la bienséance la plus raffinée, et, seul, Justus Kröger

était, à n’en pas douter, légèrement gris.

Mais où était donc le docteur Grabow ? Mme Elisabeth se leva

furtivement et sortit, car, au bout de la table, les places de M lle Jungmann,

du docteur Grabow et de Christian étaient vides, et, de la galerie, arrivaient

comme des gémissements étouffés. Elle quitta vivement la salle derrière la

soubrette qui venait de servir le beurre, le fromage et les fruits, et, en effet,

là, dans la pénombre, sur les coussins du banc circulaire qui entourait la

colonne centrale, c’était bien le petit Christian qui – peut-être assis, peut-

être couché ou accroupi – se plaignait doucement à vous briser le cœur.

— Ah ! mon Dieu, ma petite madame ! dit Ida qui se tenait près de lui

avec le docteur, Christian, notre tout petit, a tellement mal au cœur…

— J’ai mal au cœur, maman, un sacré mal au cœur ! gémit Christian,

roulant éperdument ses yeux ronds et enfoncés au-dessus de son nez

démesuré.

Ce « sacré » lui avait été arraché par l’excès de son désespoir ; pourtant,

Mme Buddenbrook le releva :

— Quand nous nous laissons aller à de telles paroles, le bon Dieu nous

punit en nous faisant souffrir doublement !

Le docteur Grabow tâtait le pouls ; son visage débonnaire paraissait plus

long et plus doux encore.

— Une petite indigestion… rien de grave, madame ! dit-il pour la

rassurer.

Puis il poursuivit, reprenant un ton professionnel, compassé et

pédantesque :

— Le mieux serait sans doute de le mettre au lit… un peu de poudre

calmante… une petite tasse de camomille pour faire transpirer… Surtout,

une diète sévère, madame ! J’insiste, une diète sévère. Une aile de pigeon…

un échaudé…

— Je ne veux pas de pigeon ! s’écria Christian, hors de lui. Je ne veux

plus manger de ma vie ! J’ai mal au cœur, j’ai un sacré mal au cœur !

Cette parole énergique semblait, de fait, lui apporter quelque

soulagement, à en juger par la ferveur qu’il mettait à la proférer.

Le docteur Grabow sourit à part soi, d’un sourire indulgent et presque un

peu mélancolique. Il songeait :

« Oh ! il se remettra bien à manger, ce jeune homme ! Il vivra comme

tout le monde. Il restera assis des journées entières, comme ses aïeux, parents et connaissances, et entre-temps, à ses quatre repas, il vous