Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 16 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre V

« Son entêtement vis-à-vis de son père ne lui a pas porté bonheur ! » pensa

le consul dans un pieux élan intérieur ; et Gotthold avait probablement la

même pensée.

Cependant, une fois arrivé, il accompagna son frère dans la petite salle à

manger où les deux hommes, frissonnant sous leur habit de cérémonie après

cette longue immobilité dans l’air printanier, burent ensemble une vieille

fine. Puis Gotthold, après avoir échangé quelques paroles courtoises et

graves avec sa belle-sœur et caressé la tête des petits, s’en alla, et, de fait,

on le revit à la première réunion de famille dans la villa des Kröger. Il

commençait déjà à liquider son fonds.

 

CHAPITRE V

 

Une seule chose attristait le consul : c’est que son père n’eût pas assisté à

l’entrée dans les affaires de l’aîné de ses petits-fils, événement qui se

produisit à Pâques de la même année.

Thomas avait seize ans quand il quitta l’école. Il s’était beaucoup

développé ces derniers temps, et depuis sa première communion, à

l’occasion de laquelle le pasteur Kölling lui avait par de fortes paroles

prêché la modération, il s’habillait tout à fait comme un adulte, ce qui le

faisait paraître plus grand. Il portait à son cou la longue chaîne de montre en

or que le grand-père lui avait léguée et à laquelle était attaché un médaillon

reproduisant les armes de la famille, armoiries mélancoliques où, sur une

surface irrégulièrement striée, au bord d’un marécage monotone, un saule se

dressait solitaire et nu. La chevalière, ornée d’une gemme verte, et plus

ancienne encore, qu’avait probablement déjà portée le tailleur renommé de

Rostock, était passée, de même que la grosse bible, entre les mains du

consul.

La ressemblance de Thomas avec le vieux Buddenbrook s’était aussi

fortement accentuée que celle de Christian avec son père ; son menton rond

et ferme, en particulier, et son nez droit au modelé élégant étaient ceux de

l’aïeul. Ses cheveux partagés par une raie, dont le mouvement onduleux

laissait à découvert les tempes étroites aux veines saillantes, étaient d’un

blond foncé ; ses longs sourcils, dont l’un se haussait légèrement, et ses cils

paraissaient, par contraste, extraordinairement clairs et incolores. Ses gestes, sa façon de parler, son rire qui découvrait ses dents défectueuses,

étaient calmes et sensés. Il se donnait à sa profession avec zèle et sérieux.

Ce fut un jour extrêmement solennel que celui où, après le petit déjeuner,

Thomas descendit avec le consul dans les bureaux, pour être présenté au

fondé de pouvoir, M. Marcus, au comptable, M. Havermann, et au reste du

personnel avec lequel il entretenait depuis longtemps déjà des relations

amicales ; le soir où il se trouva assis pour la première fois sur un fauteuil

tournant devant un pupitre, s’occupant à timbrer, classer et copier ; et cet

après-midi où son père le conduisit au bord de la Trave dans les docks du

Tilleul, du Chêne, du Lion et de la Baleine, endroits qui lui étaient depuis

longtemps familiers mais qu’il visitait maintenant en collaborateur.

Il s’était consacré entièrement à sa tâche, imitant le labeur silencieux et

tenace de son père qui travaillait les dents serrées et inscrivait dans son

journal maints appels à l’assistance divine ; car il s’agissait de récupérer les

moyens puissants dont l’entreprise, cette entité, cette idole, avait été frustrée

à la mort du vieillard… Un soir, dans le salon des paysages, le consul

s’expliqua à fond avec sa femme sur la situation.

Il était neuf heures et demie ; les enfants ainsi que Mlle Jungmann

dormaient dans les chambres ouvrant sur le corridor : le deuxième étage,

inoccupé maintenant, ne servait plus que de temps à autre à loger des

visiteurs.

Mme Buddenbrook était assise sur le sofa jaune, à côté de son mari qui,

un cigare à la bouche, parcourait le communiqué des cours dans la gazette

locale. Elle se penchait sur une broderie de soie et remuait légèrement les

lèvres tout en comptant de son aiguille une série de points. À côté d’elle, sur

la mignonne table à ouvrage en fines dorures, brûlaient les six bougies d’un

candélabre ; le lustre n’était pas allumé.

Johann Buddenbrook, qui frisait le milieu de la quarantaine, avait

visiblement vieilli au cours de ces dernières années. Ses petits yeux ronds

paraissaient plus enfoncés encore, son grand nez et ses pommettes

s’accusaient chaque jour davantage, et il semblait qu’une houppette eût

légèrement poudré aux tempes ses cheveux d’un blond cendré,

soigneusement partagés. Quant à sa femme, elle touchait à la fin de la

trentaine, mais elle avait conservé tout cet éclat qui lui tenait lieu de beauté,

et son teint d’un blanc mat, piqué çà et là d’une tache de rousseur, n’avait

rien perdu de sa délicatesse. Ses cheveux fauves, coiffés avec un art consommé, s’allumaient à la flamme des bougies. Soudain, tandis que ses

yeux bleus, d’une limpidité absolue, coulaient un regard de côté, elle dit :

— Il est une chose que je voudrais proposer à ta réflexion, mon cher

Jean : ne serait-il pas bon d’engager un domestique ?… Je suis convaincue

de cette nécessité. Quand je pense à mes parents…

Le consul laissa tomber le journal sur ses genoux, et, tandis qu’il enlevait

le cigare de sa bouche, ses yeux se firent attentifs : ne s’agissait-il pas d’une

dépense ?

— Oui, ma chère et vénérée Bethsy, commença-t-il (et il prolongeait son

compliment, car il lui fallait sérier ses objections). Un domestique ? Après

la mort de mes parents nous avons conservé les trois servantes sans compter

Mlle Jungmann, et il me semble que…

— Ah ! Jean, la maison est si grande, qu’il faut fatalement en venir là.

J’ai souvent l’occasion de dire : « Line, mon enfant, il y a une éternité que

l’on n’a pas épousseté les pièces du fond ! » Mais je n’aime pas surmener

nos gens, ils ont déjà suffisamment à frotter pour que tout ici soit net et

propre. Un domestique serait si utile pour les commissions et autres choses

de ce genre. On peut se procurer à la campagne un brave garçon sans

exigences. Mais laisse-moi te dire, de crainte de l’oublier, Jean, que Luise

Möllendorpf a l’intention de congédier Antoine ; je l’ai vu servir avec

beaucoup d’adresse.

— Laisse-moi t’avouer, dit le consul avec un mouvement de déplaisir,

que cette idée me surprend. Nous n’allons pas dans le monde et maintenant

nous ne recevons non plus…

— Non, non, mais nous avons des visites, et même assez fréquemment.

Je n’y suis pour rien, mon cher Jean, bien que je m’en réjouisse, tu le sais.

Tantôt, c’est un correspondant étranger qui arrive ; tu le pries à dîner. Il n’a

pas encore retenu de chambre à l’hôtel et naturellement passe la nuit chez

nous. Tantôt, c’est un missionnaire que nous gardons parfois huit jours…

Dans deux semaines nous attendons le pasteur Mathias, de Kannstadt… Eh

bien, pour parler bref, les salaires sont si bas…

— Mais ils s’ajoutent les uns aux autres, Bethsy ! Nous rétribuons

beaucoup de monde dans la maison, et tu oublies les nombreux employés de

notre entreprise !

— L’entretien d’un domestique serait-il vraiment au-dessus de nos

moyens ? demanda Mme Elisabeth souriante et regardant son mari par-

dessus son épaule. Quand je songe au personnel de mes parents…

— Tes parents, chère Bethsy ! Eh bien, laisse-moi te demander si tu te

fais une idée claire de notre situation ?

— Non, c’est vrai, Jean, je n’ai pas les données nécessaires…

— Oh ! je te les exposerai facilement, dit le consul.

Il s’installa sur le sofa, croisa les jambes, tira une bouffée de son cigare

et commença, plissant un peu les paupières, à lancer des chiffres avec une

extraordinaire vélocité :

— Voici la chose en deux mots : feu mon père, de son vivant et avant le

mariage de ma sœur, possédait exactement 900 000 marks, non compris,

cela s’entend, l’immeuble et la maison de commerce. 80 000 marks sont

allés à Francfort, comme dot, et 100 000 ont servi à l’établissement de

Gotthold ; reste 720 000. Puis vint l’acquisition de cette maison qui, malgré

la vente du petit immeuble dans l’Alfstrasse, nous a imposé, y compris les

réparations et l’installation nouvelle, une dépense de 100 000 marks ; reste :

620 000. Il en a été versé 25 000 à Francfort, à titre de dédommagement ;

reste : 595 000. Les choses en eussent été là à la mort de père si, au cours

des années, ces dépenses n’avaient été compensées en partie par des

bénéfices nets de 200 000 marks. Notre fortune totale pouvait donc être

évaluée à 795 000 marks. Il en est revenu 100 000 à Gotthold et 267 000

autres à Francfort ; si j’en défalque encore quelques milliers de marks pour

des legs de moindre importance à l’hôpital du Saint-Esprit ou à la Caisse

des veuves de négociants, il reste environ 420 000 marks auxquels

s’ajoutent les 100 000 de ta dot. Telle est à peu près notre situation présente,

tout en tenant compte des variations possibles de notre fortune. Notre

richesse n’est donc pas exceptionnelle, ma chère Bethsy, et avec tout cela il

faut penser que, si nos affaires sont en décroissance, les débours restent les

mêmes parce que la nature de notre commerce ne permet pas de réduire les

frais. M’as-tu suivi ?

Sa broderie sur ses genoux, Mme Buddenbrook, avec un peu d’hésitation,

acquiesça de la tête :

— Oui, mon cher Jean, dit-elle, bien qu’elle n’eût pas tout compris et

qu’elle ne saisît aucunement en quoi toutes ces grosses sommes pouvaient

lui interdire d’engager un domestique.

Le consul ralluma son cigare, renversa la tête en arrière pour repousser la

fumée et poursuivit :

— Tu crois que lorsque Dieu aura rappelé à lui tes chers parents, nous

pourrons nous attendre à un appoint considérable, et tu as raison. Mais il serait fort imprudent de trop compter là-dessus. Je sais que ton père a subi