Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 17 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VI

des pertes assez dures et c’est, de toute notoriété, par la faute de Justus.

Justus est un homme extrêmement aimable, mais les affaires ne sont pas

précisément son fort, et, de plus, il a été victime de malheurs immérités. Il a

subi, du fait de certains clients, des pertes très sensibles. L’affaiblissement

de son capital l’a contraint à emprunter chez les banquiers à des taux

usuraires, et ton père s’est vu plusieurs fois dans l’obligation de sacrifier

des sommes importantes pour éviter une catastrophe. Ces choses-là peuvent

se reproduire et se reproduiront, je le crains, car – pardonne-moi, Bethsy,

ma sincérité – cette insouciance heureuse, si charmante chez ton père qui vit

maintenant de ses rentes, ne saurait être que préjudiciable à ton frère, en

tant que négociant. Tu me comprends ?… Il n’est pas très prudent, n’est-ce

pas ? Il va trop vite et vise trop haut. Du reste, tes parents, et j’en suis

sincèrement heureux, ne se privent de rien, ils vivent sur un grand pied…

Leur situation le leur permet.

Mme Buddenbrook sourit avec indulgence ; elle connaissait les préjugés

de son mari à l’égard des goûts luxueux de sa famille.

— Bref, poursuivit-il, posant le reste de son cigare dans le cendrier,

quant à moi je compte que le Seigneur me conservera ma puissance de

travail, c’est l’essentiel, et qu’avec son aide miséricordieuse je pourrai

ramener notre maison à sa grandeur passée… J’espère que tu vois plus clair

maintenant, chère Bethsy ?

— Parfaitement, Jean, parfaitement ! répondit vivement

Mme Buddenbrook. (Pour ce soir, elle renonçait à son domestique.) Allons

nous reposer, n’est-ce pas ? il se fait bien tard…

Seulement, quelques jours après, au moment où le consul, revenant bien

disposé de ses bureaux, se mettait à table, il fut tout de même décidé qu’on

engagerait Antoine, le valet des Möllendorpf.

 

CHAPITRE VI

 

— Nous allons mettre Tony en pension chez Mlle Weichbrodt, déclara le

consul d’un ton si décidé qu’il coupait court à toute discussion.

Comme il ressort de ce qui précède, on était plus content de Thomas qui

montrait du talent pour les affaires, de Clara qui poussait allègrement, et de

la pauvre Clothilde dont l’appétit faisait la joie de tous, que de Tony et de Christian. Quant à ce dernier, le moins qu’on pût lui reprocher, c’était ses

invitations forcées chez M. Stengel, bien que sa mère, à bout de patience,

eût, par un élégant billet de sa main, convoqué le professeur chez elle aux

fins d’une explication. M. Stengel se rendit à la Mengstrasse, arborant le

plus haut de ses faux cols, un gilet hérissé de crayons aussi effilés que des

lances, et, tandis qu’il prenait place auprès de M me Buddenbrook dans le

salon des paysages, Christian, de la salle à manger, épiait leur conversation.

Le digne professeur exposa ses vues, expliqua ce qui distingue

essentiellement une « line » d’un « trait », évoqua la « belle forêt verte » de

même que la caisse à charbon ; en outre, il usa sans cesse, au cours de sa

visite, du mot « subséquemment » qui lui paraissait convenir d’une façon

parfaite à ce cadre raffiné. Un quart d’heure après, le consul fit son

apparition, mit Christian en fuite et exprima à M. Stengel son vif regret de

ce que son fils lui eût donné des sujets de mécontentement…

— Oh ! Dieu nous en garde, monsieur le consul, de simples peccadilles !

C’est un esprit éveillé, un gaillard plein d’entrain que l’élève

Buddenbrook ! Et subséquemment… Mais un peu trop d’exubérance, si

vous me permettez de le dire, hum… et subséquemment…

Le consul lui fit courtoisement les honneurs de la maison, sur quoi

M. Stengel se retira… Mais tout cela était encore peu de chose. Ce fut bien

pis quand on apprit ce qui suit.

L’élève Buddenbrook fut autorisé à assister un soir, avec un de ses bons

amis, à une représentation du Guillaume Tell de Schiller, au théâtre

municipal. Le rôle du jeune fils de Tell, Walter, y était tenu par une jeune

fille, une demoiselle Meyer de la Grange, qui avait déjà fait parler d’elle. En

effet, quel que fût son rôle, elle exhibait sur la scène une broche de

diamants notoirement véritables. N’était-ce pas, au su de tout le monde, un

présent du jeune consul Peter Döhlmann, qui habitait la Wallstrasse au-delà

du Holstentor ? Le consul Peter appartenait à cette catégorie de messieurs

que l’on appelait en ville les « libertins » parce que, à l’exemple de Justus

Kröger, ils avaient une conduite quelque peu relâchée. Il était marié et père

d’une petite fille, mais vivant en mauvaise intelligence avec sa femme, il

menait depuis quelque temps l’existence du parfait célibataire. La fortune

qu’il tenait de son père, dont il continuait, si l’on peut dire, le commerce,

avait été assez considérable ; mais on disait tout bas qu’il pouvait bien avoir

entamé son capital. Il déjeunait le plus souvent au cercle ou à la Brasserie

de l’Hôtel-de-Ville ; tous les matins, vers quatre heures, on le voyait à quelque coin de rue et il entreprenait de fréquents voyages d’affaires à

Hambourg. Mais c’était avant tout un fervent amateur de théâtre ; il ne

manquait jamais une représentation et s’intéressait particulièrement aux

interprètes. La demoiselle Meyer de la Grange était la dernière des jeunes

artistes à laquelle il eût offert en hommage des bijoux au cours des années

passées.

Pour en venir au fait, la demoiselle se montra tout à fait délicieuse dans

le rôle de Walter Tell, dans lequel elle ne s’était nullement démunie de sa

broche. Elle joua d’une façon si émouvante, que des larmes d’enthousiasme

montèrent aux yeux de l’élève Buddenbrook ; et il se laissa aller à un geste

que seul peut susciter un sentiment trop violent. Au cours d’un entracte, il

fit en effet l’emplette, pour un mark huit schillings et demi, chez la fleuriste

d’en face, d’un bouquet avec lequel ce gamin de quatorze ans, au grand nez,

aux petits yeux enfoncés, prit dare-dare le chemin de la scène ; personne ne

l’ayant arrêté, il tomba sur Mlle Meyer de la Grange en conversation avec le

consul Döhlmann devant la porte d’une loge. De rire, le consul faillit choir

à la renverse à la vue de Christian et de son bouquet ; mais le nouveau

« libertin » fit avec gravité son meilleur compliment à Walter Tell, lui offrit

ses fleurs, hocha lentement la tête et dit, d’un ton presque chagrin à force de

sincérité :

— Comme vous avez bien joué, mademoiselle !

— Hé ! Voyez-moi donc ce Christian Buddenbrook ! s’écria le consul

Döhlmann avec son accent un peu traînant.

Mais Mlle Meyer de la Grange haussa ses fins sourcils et demanda :

— Le fils du consul Buddenbrook ?

Puis, avec beaucoup de bienveillance, elle caressa la joue de son nouvel

adorateur.

C’est là, dans toute sa vérité, le fait exact dont, le même soir, Peter

Döhlmann régala le cercle. Il se répandit en ville avec une prodigieuse

célérité, arriva aux oreilles du proviseur de l’école, qui en fit l’objet d’un

entretien avec le consul Buddenbrook. Comment celui-ci prit-il la chose ? Il

en fut moins courroucé qu’écrasé et abattu à l’extrême. Lorsqu’il en

informa sa femme dans le salon des paysages, il était comme prostré.

— Voilà le chemin que prend notre fils…

— Jean, mon Dieu, ton père en aurait ri… Si tu le racontais jeudi chez

mes parents, papa y prendrait un plaisir infini…