Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 63 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre X

répond par un mot… un mot…

Elle était de nouveau arrivée à ce mot, ce mot qu’elle ne répéterait

jamais. Tout à coup, elle fit un pas en avant et dit d’une voix soudain

calmée et pleine d’un affectueux intérêt :

— Comme c’est charmant ! D’où tiens-tu cela, maman ?

Elle indiquait du menton un petit vide-poches, une petite corbeille en

osier tressé, une gracieuse petite travailleuse ornée de rubans de satin et

dans laquelle Mme Buddenbrook avait coutume depuis quelque temps de

déposer son ouvrage.

— Je me le suis offert, répondit la vieille dame. J’en avais besoin.

— C’est très distingué… dit Tony en examinant la travailleuse, la tête un

peu penchée.

Mme Buddenbrook fixa aussi un instant les yeux sur cet objet, sans le

voir toutefois, plongée dans de profondes réflexions.

— Eh bien, ma chère Tony, dit-elle enfin, en tendant encore une fois ses

deux mains à sa fille, quoi qu’il en soit, tu es là, et tu es cordialement la

bienvenue, mon enfant. On reparlera plus tard de tout cela, l’esprit plus

calme… Déshabille-toi dans ta chambre, mets-toi à ton aise… Ida ? appela-

t-elle, en élevant la voix du côté de la salle à manger. Que l’on mette tout de

suite deux couverts pour Mme Permaneder et Erika, ma bonne !

 

CHAPITRE X

 

Aussitôt après le déjeuner, Tony s’était retirée dans sa chambre. Pendant

le repas, Mme Buddenbrook lui avait confirmé que Thomas était averti de

son arrivée… Elle ne paraissait pas particulièrement désireuse de le

rencontrer. À six heures de l’après-midi, le consul monta. Il se rendit dans le

salon aux paysages, où il eut avec sa mère une longue conversation :

— Comment est-elle ? questionna-t-il. Comment se comporte-t-elle ?

— Ah ! Tom, je crains qu’elle ne soit irréconciliable… Mon Dieu, elle

est tellement irritée… Et puis ce mot, si seulement je savais le mot qu’il a

prononcé…

— Je vais aller chez elle…

— Fais-le, Tom. Mais frappe doucement, qu’elle ne s’effraie pas, et reste

calme, tu m’entends ? Ses nerfs sont malades. Elle n’a presque rien mangé… C’est son estomac, tu sais… Parle-lui avec calme.

Avec sa hâte coutumière, enjambant deux marches à la fois, le consul

grimpa l’escalier du second étage tout en tortillant sa moustache. Lorsqu’il

frappa, son visage s’éclairait déjà, décidé comme il l’était à traiter l’affaire

aussi longtemps que possible en plaisanterie. Il ouvrit après avoir entendu

un « Entrez ! » dolent et trouva M me Permaneder étendue tout habillée sur

son lit dont les rideaux étaient relevés, avec un édredon derrière son dos et

un petit flacon d’un cordial sur la table de nuit. Elle se retourna un peu,

appuya sa tête sur sa main et le regarda avec un sourire boudeur. Il s’inclina

profondément, décrivit de la main un geste solennel :

— Madame ! Qu’est-ce qui nous vaut l’honneur d’avoir la visite d’une

habitante de cette ville capitale et royale ?

— Embrasse-moi, Tom, dit-elle.

Elle se redressa pour lui tendre la joue et ensuite se laissa retomber sur

ses coussins :

— Bonjour, mon bon garçon. Tu n’as pas du tout changé, comme je le

vois, depuis les journées passées à Munich.

— Là, tu ne peux en juger ici, ma chère, avec ces stores baissés. En tout

cas, tu n’aurais pas dû me souffler ce compliment qui te revient, cela va

sans dire.

Tenant la main de sa sœur dans la sienne, il avait avancé une chaise et

s’était assis près d’elle :

— Comme il a été dit bien souvent : Toi et Clothilde…

— Fi, Tom !… Comment va Thilda ?

— Bien, naturellement ! Mme Krauseminz veille à ce qu’elle n’ait pas

faim. Ce qui n’empêche pas que le jeudi, ici, Thilda n’engloutisse

énormément, comme si elle faisait des provisions pour la semaine

suivante…

Elle rit de bon cœur, comme elle ne l’avait pas fait depuis longtemps,

puis s’interrompit avec un soupir et demanda :

— Comment vont les affaires ?

— Voui… on s’en tire… Il faut s’estimer heureux…

— Oh ! Dieu soit loué, ici au moins tout est en règle. Ah ! je ne suis pas

du tout d’humeur à bavarder gaiement.

— C’est dommage. Il faut garder de l’humour quand même.

— Non, c’en est fini. Tu sais tout ?

— Tu sais tout !… répéta-t-il, abandonnant sa main et reculant un peu sa

chaise d’un mouvement brusque. Dieu du ciel ! comme cela sonne ! Tout !

Qu’est-ce qui n’est pas contenu dans ce « tout ». Comme dit le poète, « j’y

ai mis aussi mon amour et ma douleur », n’est-ce pas ? Non, écoute un

peu…

Elle se tut. Elle glissa sur lui un regard profondément étonné et offensé.

— Oui, je m’attendais à ce visage-là, reprit-il, car sans ce visage, tu ne

serais pas ici. Permets-moi, toutefois, ma chère Tony, de prendre la chose

un peu trop à la légère, puisque toi tu la prends un peu trop à cœur, et tu

verras que nous nous compléterons avantageusement…

— Trop à cœur, Thomas, trop à cœur ?…

— Oui, Seigneur Dieu, ne jouons pas trop la tragédie. Parlons avec

modestie et non pas avec des phrases comme : « Tout est fini » ou : « Votre

malheureuse Antonie ! » Comprends-moi bien, Tony, tu sais que je suis le

premier à me réjouir de ta visite. Depuis longtemps, j’ai désiré t’avoir au

milieu de nous, en famille, sans ton mari. Mais venir maintenant, et de cette

façon, pardon, c’est une sottise, mon enfant !… Oui… laisse-moi achever !

Permaneder a eu une conduite très répréhensible, il faut l’avouer, et je me

charge de le lui faire savoir, sois-en persuadée…

— Comment il s’est conduit, Thomas ! fit-elle en l’interrompant.

Elle se redressa et mit sa main sur son cœur :

— Je le lui ai déjà donné à entendre, et plus qu’à entendre, je vais te le

dire. De plus amples explications avec cet homme sont, à mon avis,

complètement déplacées !

Ce disant, elle se laissa retomber sur son lit et fixa le plafond d’un regard

sévère.

Il se pencha comme sous le poids de ses paroles, mais il souriait en

baissant les yeux sur ses genoux.

— Là, là, je n’aurai donc pas à lui écrire une lettre d’injures ; tout à tes

ordres. Après tout, c’est ton affaire, et il suffit que tu lui laves la tête ; tu es

sa femme, tu es toute qualifiée pour cela. À tout prendre, on ne peut pas,

d’ailleurs, lui refuser les circonstances atténuantes. Un ami célébrait sa fête,

il rentre à la maison très animé, un peu trop gai, et il se laisse aller à un petit

écart inconvenant.

— Thomas, dit-elle, je ne te comprends pas. Je ne comprends pas le ton

sur lequel tu me parles ! Toi… Un homme qui a tes principes… Mais tu ne l’as pas vu ! tu n’as pas vu comment il l’enlaçait dans son ivresse, l’air qu’il

avait…

— Fort comique, j’imagine… C’est précisément cela, Tony, tu ne prends

pas la chose du côté comique ; naturellement, c’est ton estomac qui en est

cause. Tu as surpris ton mari dans un moment de faiblesse, tu l’as vu un peu

ridicule… cela ne devrait pas t’indigner si fort, mais plutôt t’amuser un peu

et te rapprocher humainement de lui. Je vais te dire une chose ; tu ne

pouvais pas, naturellement, approuver sa conduite par un sourire et le

silence. Dieu m’en préserve. Tu es partie ; c’était une manifestation un peu

vive, peut-être, une punition trop sévère, je ne voudrais pas le voir en ce

moment, triste et seul chez lui ; mais malgré tout, c’était justice. Je te prie

seulement d’envisager les choses avec un peu moins d’indignation et un peu

plus de diplomatie. Nous parlons entre nous. Il faut que je te dise quelque

chose : dans un mariage, il n’est pas indifférent de savoir de quel côté se

trouve… se trouve la supériorité morale… tu me comprends, Tony ? Ton

mari t’a donné prise sur lui, il n’y a aucun doute là-dessus. Il s’est

compromis, s’est rendu un peu ridicule… ridicule justement parce que sa

faute est innocente, si peu grave au fond… Bref, sa dignité n’est plus

sacrée, tu as de ton côté une certaine supériorité, et suppose que tu saches

t’en servir avec adresse, ton bonheur est assuré. Si maintenant tu restes…

disons quinze jours, oui, je t’en prie, je veux que tu restes au moins quinze

jours… tu rentreras dans quinze jours à Munich, tu verras alors…

— Je ne retournerai pas à Munich, Thomas.

— Plaît-il ? demanda-t-il en faisant une grimace.

Il mit la main à son oreille et se pencha un peu en avant.

Elle était couchée sur le dos, la tête enfoncée dans les oreillers, de sorte

que son menton saillait avec un air de sévérité.

— Jamais ! dit-elle, puis elle respira longuement avec force et toussota

avec une lenteur significative.

Ce toussotement sec commençait à devenir chez elle une habitude

nerveuse et sans doute provenait de ses maux d’estomac. Il y eut un

moment de silence.

— Tony, dit-il tout à coup en se levant et en laissant tomber sa main sur

le dossier de la chaise Empire, tu ne vas pas faire de scandale !…

Un regard de côté fit voir à Tony qu’il était pâle et que les veines de ses

tempes travaillaient. Sa position n’était plus tenable. Elle aussi s’agita et

pour cacher la peur qu’il lui inspirait, elle se mit en colère et cria. Elle bondit, comme mue par un ressort, glissa ses pieds hors du lit et, les joues

en feu, les sourcils froncés, avec des mouvements de tête et de la main, elle

dit :

— Du scandale, Thomas ?… Tu oses me commander de ne pas faire de

scandale, quand on me couvre de honte, qu’on me crache tout simplement

au visage ?… Est-ce digne d’un frère ?… Oui, cette question, tu me

permettras de te la poser, s’il te plaît ! Les égards et le tact, ce sont de

bonnes choses, Dieu sait ! Mais tout a une limite dans la vie, Tom – et je

connais la vie aussi bien que toi – le moment où la peur du scandale

commence à s’appeler lâcheté ! oui ! Je suis étonnée d’être obligée de te le

dire, moi qui ne suis qu’une oie, une sotte… Oui, je le suis et je comprends

bien que Permaneder ne m’ait pas aimée, car je suis vieille et laide, et

Babett est certainement plus jolie. Mais cela ne le dispensait pas des égards

qu’il devait à ma naissance, à mon éducation et à mes sentiments ! Tu n’as

pas vu, Tom, de quelle façon il a oublié le respect qu’il me devait, et celui

qui ne l’a pas vu ne sait rien, car on ne peut pas raconter à quel degré il était

abject dans cet état… Et tu n’as pas entendu le mot qu’il m’a crié, à moi, ta

sœur, lorsque j’ai pris mes affaires et quitté la chambre pour me reposer un

peu sur le sofa du petit salon… Oui ! j’ai été obligée d’entendre cela de sa

bouche… un mot… un mot !… Bref, Thomas, c’est ce mot qui m’a forcée

de faire mes malles toute la nuit, de réveiller Erika de grand matin et de

partir, car je ne pouvais pas rester avec un homme auprès duquel je serais

obligée d’entendre des mots pareils, et, comme je te l’ai dit, je ne

retournerai jamais chez un tel homme… ou il faudrait que je m’avilisse, je

ne pourrais plus m’estimer moi-même, j’aurais perdu toute dignité.

— Voudrais-tu avoir l’obligeance de me répéter ce satané mot, oui ou

non !

— Jamais, Thomas. Jamais il ne franchira mes lèvres. Je sais ce que je

me dois à moi-même, à toi, ici, dans cette maison…

— Alors, pas moyen de discuter avec toi !

— C’est possible, et je voudrais que nous n’en parlions plus…

— Que comptes-tu faire ? Veux-tu divorcer ?

— Je le veux, Tom. C’est ma ferme décision. C’est ce que je dois à moi-

même, à mon enfant et à vous tous.

— Eh bien, c’est une folie, dit-il d’un ton calme.

Il tourna sur ses talons et s’éloigna comme s’il croyait l’affaire liquidée.

— Pour divorcer, mon enfant, il faut être deux : je doute que Permaneder

soit prêt à le faire de son bon gré ; la pensée seule me fait rire…

— Oh ! laisse-moi ce soin, dit-elle sans se laisser intimider. Tu veux dire

qu’il s’y opposera, en raison des 17 000 thalers ; Grünlich non plus n’a pas

voulu, on l’y a forcé ; il y a des moyens et je vais aller trouver le docteur

Gieseke, c’est l’ami de Christian, il m’aidera certainement. C’était tout

autre chose alors, je sais ce que je veux dire. Il s’agissait de l’incapacité du

mari à nourrir sa famille, oui ! Tu vois que je suis très au courant de ce

genre d’affaires, tandis que tu agis vraiment comme si c’était la première

fois de ma vie que je divorce. Mais peu importe, Tom. Peut-être sera-ce

impossible, cela se peut, il est possible que tu aies raison. Cela ne changera

rien pourtant. Cela ne change rien à mes intentions. Eh bien, qu’il garde les

sous… il y a dans la vie des choses supérieures. Quant à moi, il ne me

reverra jamais plus.

Et là-dessus elle toussota. Elle avait quitté son lit, s’était assise dans un

fauteuil, un coude appuyé sur le dossier et le menton enfoui dans sa main

dont les quatre doigts crispés tiraient la lèvre inférieure. Ainsi, le buste

tourné de côté, irritée, les yeux rougis, elle regardait fixement par la fenêtre.

Le consul marchait de long en large dans la chambre, soupirait, secouait

la tête et haussait les épaules. À la fin, il s’arrêta devant elle, en se tordant

les mains :

— Tu n’es qu’une enfant, Tony, dit-il, d’un ton découragé et suppliant.

Toutes tes paroles sont de l’enfantillage ! Ne veux-tu pas, si je t’en prie,

daigner considérer un instant les choses comme une personne adulte ? Ne

t’aperçois-tu donc pas que tu agis comme si tu avais éprouvé quelque chose

de grave et de pénible, si ton mari t’avait cruellement trompée, t’avait

accablée d’outrages en public ? Réfléchis donc un peu qu’il n’y a rien eu.

Pas une âme ne connaît ce stupide incident sur votre échelle de la

Kaufingerstrasse. Retourne chez Permaneder en toute tranquillité, tout au

plus avec un air moqueur… Tu ne nuiras en rien à ta dignité et à la nôtre, au

contraire ! Ce qui y nuira, ce sera de ne pas le faire, de transformer en

scandale cette bagatelle.

Elle lâcha vivement son menton et le regarda en face.

— Maintenant, tais-toi, Thomas ! Maintenant, c’est mon tour. Écoute !

Comment ? N’y a-t-il de honte et de scandale dans la vie que lorsque les

choses s’ébruitent et se colportent ? Ah ! non ! Le scandale secret qui vous

ronge et dévore en silence l’estime que l’on a de soi-même est un scandale bien pire. Est-ce que nous autres Buddenbrook, qui voulons être

« épatants », comme vous le dites toujours ici, nous sommes obligés, entre

nos quatre murs, d’accepter des humiliations ? Tom, tu m’étonnes.

Représente-toi notre père, comment crois-tu qu’il se serait comporté sur le

moment et par la suite ? Non, il faut de la netteté et de la franchise. Tu peux

à tout moment montrer à tout le monde tes livres et dire : « Voilà ! » Il ne

doit pas en être autrement de chacun de nous. Je sais comment Dieu m’a

faite. Je n’ai aucune crainte ! Laisse Julie Möllendorpf passer près de moi

sans me saluer ! Laisse Pfiffi Buddenbrook, le jeudi, rire de joie maligne et

dire : « Eh bien, c’est malheureusement la seconde fois déjà ; sans doute, les

deux fois, c’était la faute du mari. » Je suis bien au-dessus de cela, Thomas.

Je sais que j’ai agi comme je croyais devoir agir. Non, ce n’est pas par peur

de Julie Möllendorpf ou de Pfiffi Buddenbrook que j’avalerai des

couleuvres, me laisserai insulter dans un grossier dialecte de brasserie, et

que je resterai auprès d’un homme, dans une ville, où il faudrait

m’accoutumer à de telles paroles, à de telles scènes, où il me faudrait renier

ma naissance, mon éducation et tout ce que j’ai appris, uniquement pour

paraître heureuse et satisfaite. J’appelle cela une indignité, j’appelle cela un

scandale, s’il faut te le dire.

Elle s’interrompit, reposa son menton dans sa main et fixa les vitres. Il se

tenait debout devant elle, les mains dans les poches de son pantalon, et la

regardait sans la voir, absorbé dans ses pensées et tournant lentement la tête

de côté et d’autre.

— Tony, dit-il, tu ne m’en feras pas accroire. Je savais d’avance ce que

tu m’as révélé dans tes dernières paroles. Ce n’est pas du tout le mari, c’est

la ville que tu détestes. Ce n’est nullement cette sottise au haut de l’échelle,

c’est l’ensemble des choses. Tu n’as jamais pu t’acclimater là-bas. Sois

sincère !

— Tu as raison, Thomas, s’écria-t-elle.

Elle bondit et sembla le viser de sa main tendue. Son visage était rouge.

Elle resta dans une attitude belliqueuse, saisissant d’une main la chaise,

gesticulant de l’autre, et tint un discours, un discours passionné, ardent, qui

jaillissait en un flot ininterrompu. Le consul la regardait avec un profond

étonnement. À peine se donnait-elle le temps de reprendre haleine que déjà

se déversaient et bouillonnaient d’autres paroles. Oui, elle trouvait des

mots, elle exprimait tout ce qui s’était accumulé en elle de dégoût, pendant

ces dernières années, dans un discours un peu désordonné et confus, mais elle savait s’exprimer. C’était une explosion, un déchaînement plein de la

sincérité du désespoir. Une force se déchaînait ici contre laquelle il n’y avait

pas de contradiction possible, une force élémentaire qu’on ne pouvait plus

discuter.

— Tu as raison, Thomas ! Répète-le encore ! Ah ! je te fais remarquer

expressément que je ne suis plus une sotte, je sais comment je dois

envisager la vie. Je ne suis plus sidérée quand j’apprends que tout ne se

passe pas très proprement. J’ai connu des gens comme Trieschke le

larmoyant. J’ai été mariée avec Grünlich et je connais nos libertins ici en

ville. Je ne suis plus l’innocente qui vient de son village, je te le dis, et cette

histoire avec Babette, prise en elle-même et hors de l’enchaînement des

faits, ne m’aurait pas chassée de ma maison, crois-le bien ! Mais, Thomas,

cet incident a fait déborder la coupe ; il n’en fallait pas beaucoup, elle était

déjà pleine depuis longtemps, pleine depuis longtemps ! Un rien l’aurait fait

déborder, et alors ceci, reconnaître que même sur ce point je ne pouvais pas

compter sur Permaneder, cela a été le bouquet, le comble, c’est ce qui a fait

éclater le vase et mûrir d’un coup ma résolution de m’enfuir pour toujours

de Munich, et cette résolution a mis longtemps à mûrir. Tom, je ne peux pas

vivre là-bas, par Dieu et tous les saints du Paradis, je ne le peux pas ! Tu ne

sais pas, Thomas, combien j’ai été malheureuse, même quand tu es venu

nous voir, je n’ai rien laissé paraître, car je suis une femme qui a du tact, je

ne veux pas importuner les autres avec mes doléances, et je n’ai pas tout le

temps des confidences sur les lèvres. J’ai toujours été très réservée. Mais

j’ai souffert, Tom, souffert par tout ce qui est en moi, je puis dire, par tout

mon être. Comme une plante, pour me servir d’une image, comme une fleur

que l’on aurait transplantée dans un sol étranger, si déplacée que te semble

cette comparaison, car je suis laide… Je ne pouvais pas aller en un pays qui

me fût plus étranger, pas même en Turquie. Oh ! nous ne devrions jamais

quitter notre terre natale, nous autres gens du Nord. Nous devrions rester

aux bords de notre baie… et vivre honnêtement. Vous vous êtes moqués,

parfois, de mon engouement pour la noblesse… oui, dans ces dernières

années, j’ai souvent songé aux paroles que m’a dites il y a longtemps un

homme intelligent : « Vous avez de la sympathie pour les nobles… faut-il

vous dire pourquoi ? Parce que vous êtes vous-même une aristocrate. Votre

père est un grand seigneur et vous êtes une princesse. Un abîme vous sépare

de nous autres, qui n’appartenons pas à votre milieu supérieur… » Oui,

Tom, nous nous considérons comme des nobles et nous nous sentons différents des autres. Nous ne devrions jamais essayer de vivre ailleurs, où

l’on ne sait pas qui nous sommes, où l’on ne sait pas nous apprécier, nous

n’y récolterons que des humiliations et on nous trouvera ridiculement

orgueilleux. Oui, tous m’ont trouvée ridiculement orgueilleuse. On ne me

l’a pas dit, mais on me l’a fait sentir à toute heure et j’en ai souffert.

« Ah ! dans un pays où l’on mange de la tarte avec un couteau, où les

princes parlent un mauvais allemand, où, quand un monsieur ramasse

l’éventail d’une dame, on considère ce geste comme une déclaration, dans

un tel pays, il est facile de paraître orgueilleux, Tom ! S’acclimater ? Non,

chez des gens sans dignité, sans morale, sans ambition, sans distinction,

sans austérité, chez des gens peu soignés, impolis et négligés, chez des gens

à la fois paresseux et légers, lourds et superficiels… chez de telles gens on

ne peut pas s’acclimater et on ne le pourra jamais aussi vrai que je suis ta

sœur ! Eva Evers y est parvenue… bon ! Mais une Evers n’est pas une

Buddenbrook, et puis elle a un mari qui est bon à quelque chose. Et moi, qui

ai-je eu ? Réfléchis, Thomas, rappelle-toi tout, depuis le début. Je suis d’ici,

de cette maison où l’on est quelqu’un, où l’on est actif, où l’on a un but, je

suis allée là-bas chez Permaneder, qui s’est retiré des affaires avec ma dot…

Ah ! cela, c’était typique, c’était vraiment significatif, mais c’en était le seul

côté amusant. Ensuite ? Un enfant allait naître ! Quelle joie j’en avais ! Il

m’aurait dédommagée de tout ! Qu’arrive-t-il ? Il se meurt, il est mort. Ce

n’est pas la faute de Permaneder, à Dieu ne plaise, non. Il a fait ce qu’il a

pu, et même il n’est pas allé à la brasserie deux ou trois jours, Dieu m’en est

témoin ! Mais cela s’est ajouté au reste, Thomas, et ne m’a pas rendue plus

heureuse, tu le penses bien. J’ai supporté ce coup et n’ai pas murmuré. J’ai

été seule, incomprise, j’ai passé pour une orgueilleuse et je me suis dit : “Tu

lui as donné ta parole pour la vie. Il est un peu lourdaud et paresseux, il a

déçu tes espérances, mais il a de bonnes intentions et son cœur est pur.”

Puis, il m’a fallu le voir à cet instant répugnant. Alors, je l’ai constaté : il

me comprend si bien et me respecte tant qu’il me lance ce mot, un mot que

pas un débardeur des docks ne crierait à un chien. J’ai vu alors que rien ne

me retenait plus, que ce serait une honte de rester. Et lorsqu’en venant de la

gare je remontais la Holstenstrasse, le commissionnaire Nielsen est passé

près de moi et a levé son gibus, alors je l’ai salué à mon tour, non pas avec

hauteur, mais comme papa saluait les gens ainsi, de la main. À présent, je

suis ici, et tu peux atteler deux douzaines de chevaux de trait, Tom, tu ne me

ramèneras pas à Munich. Demain, j’irai trouver Gieseke.