Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 2 sur 98

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Les Buddenbrook

Première Partie

 

CHAPITRE PREMIER

 

— Quel est le sens de ces paroles… de ces paroles…[1] ?

— Eh, v’là bien l’diable, c’est la question, ma très chère demoiselle[2] !

La consule Buddenbrook[3], assise auprès de sa belle-mère sur le raide

canapé laqué de blanc, tendu de jaune clair, où saillait un mufle de lion

doré, glissa un regard vers son mari installé dans un fauteuil voisin, puis,

venant au secours de sa fille blottie sur les genoux de son grand-père, à côté

de la fenêtre :

— Tony ! dit-elle. Je crois que Dieu m’a…

Alors, la jeune Antonie, âgée de huit ans, gracile dans sa petite robe de

légère soie changeante, détourna un peu sa jolie tête blonde du visage de

son grand-père et, promenant dans la pièce, sans rien voir, son regard gris-

bleu tendu par la réflexion, répéta pour la troisième fois :

— Quel est le sens de ces paroles ?

Puis lentement :

— Je crois que Dieu m’a… créée ainsi que toutes les créatures, ajouta-t-

elle vivement, le visage épanoui.

Et soudain, retrouvant un terrain lisse, radieuse, déchaînée, elle dévida

tout d’une haleine, textuellement et d’un bout à l’autre, l’article du

catéchisme tel qu’il venait d’être réédité, revu et approuvé en l’an de

grâce 1835 par le très haut et très docte Sénat[4].

« Tiens ! pensait-elle. Une fois lancé, on se croirait en hiver, en train de

dévaler avec mes frères dans notre petite luge la pente du mont Jérusalem.

C’est à en perdre la tête ! Et puis, impossible de s’arrêter, quand bien même

on le voudrait. »

« … et m’a donné vêtements et chaussures, le manger et le boire, maison

et biens, femme et enfants, champs et bétail… »

Cette fois, le vieux Monsieur[5] Johann Buddenbrook n’y tint plus. Il

laissa enfin fuser son rire habituel, ce petit rire rentré et pourtant clair qu’il avait tenu préparé en secret. Il riait du plaisir qu’il avait à tourner en

ridicule le catéchisme, et c’était là, vraisemblablement, l’unique objet de cet

examen. Il s’enquit des champs et du bétail de Tony, voulut savoir ce

qu’elle demandait du sac de blé et s’offrit à faire des affaires avec elle. Son

visage bienveillant, rond, fleuri d’un rose délicat, auquel il eût été bien

incapable, avec la meilleure volonté du monde, de donner un air de

méchanceté, s’encadrait de cheveux poudrés à frimas, et quelque chose

comme un léger soupçon de natte descendait sur le large col de sa redingote

gris souris. Malgré ses soixante-dix ans, il n’avait point été infidèle à la

mode de sa jeunesse, il n’avait renoncé qu’aux passementeries entre les

boutons et les grandes poches, mais pas une fois dans sa vie il n’avait

troqué la culotte contre le pantalon. Son double menton s’étalait, largement

épanoui, sur le jabot de dentelle blanche.

Tous, ne fût-ce que par déférence pour le chef de famille, s’étaient mis à

l’unisson de son rire. Madame[6] Antoinette Buddenbrook, née Duchamps,

pouffa exactement de la même manière que son mari. C’était une dame

corpulente ; de lourdes boucles blanches retombaient sur ses oreilles ; sa

robe rayée de noir et de gris clair et dépourvue de toute garniture décelait la

simplicité et la modestie ; de ses mains encore belles et blanches, elle

maintenait sur ses genoux un petit réticule de velours. Les traits de son

visage avaient, au cours des années, pris une ressemblance étonnante avec

ceux de son mari. Seules la coupe et la vivacité de ses yeux sombres

trahissaient tant soit peu son origine à demi latine : elle descendait par son

grand-père d’une famille de la Suisse française, mais était native de

Hambourg. Quant à sa belle-fille, Mme Elisabeth Buddenbrook, une Kröger,

elle riait, elle, du rire des Kröger[7] : il s’annonçait par un petit bruit des

lèvres, puis éclatait tandis qu’elle pressait son menton contre sa poitrine.

Elle était, comme tous les Kröger, d’une élégance suprême ; non pas

qu’elle fût une beauté, mais elle inspirait à tous, par sa voix limpide et

calme, par la sérénité, la sûreté, la douceur de ses mouvements, un

sentiment de clarté et de confiance. Sa chevelure rousse, qu’elle tressait en

couronne au sommet de sa tête et frisait en larges boucles au-dessus des

oreilles, s’harmonisait avec un teint d’une blancheur extraordinaire,

parsemé çà et là de fines taches de rousseur. Le trait caractéristique de son

visage au nez un peu trop long, à la bouche petite, était l’absence de toute

dépression entre la lèvre inférieure et le menton. Son court corsage ajusté,

aux manches très bouffantes et où s’adaptait une étroite jupe de soie vaporeuse, semée de fleurs claires, dégageait un cou d’une beauté achevée,

paré d’un ruban de satin sur lequel scintillait un motif de gros diamants.

Le consul, avec quelque nervosité, se pencha en avant de son fauteuil. Il

portait un habit de couleur cannelle à larges revers et des manches à gigot,

serrées au poignet. Le pantalon collant était en étoffe blanche lavable et

s’ornait de bandes noires sur les côtés. Autour du rigide faux col, entre les

pointes duquel s’insérait son menton, s’enroulait, épaisse et large, la cravate

de soie, emplissant toute l’échancrure du gilet bigarré… De son père, il

avait les yeux bleus, un peu enfoncés et attentifs, avec quelque chose de

plus rêveur peut-être dans l’expression. Les traits de son visage étaient

cependant plus graves et plus accusés ; il avait le nez proéminent, fortement

busqué, et ses joues, que coupait en leur milieu la patte de lièvre blonde et

frisée, paraissaient beaucoup moins pleines que celles du vieillard.

Mme Buddenbrook se tourna vers sa bru, lui pressa le bras, coula un

regard vers ses genoux en étouffant un petit rire et dit, avec sa faute

habituelle de prononciation :

— Bethsy, « ul » est toujours le même, mon vieux… ?

La jeune femme, sans mot dire, esquissa de sa main fine un petit geste de

menace qui fit tinter doucement son bracelet d’or ; puis, dans un

mouvement familier, ses doigts remontèrent du coin de sa bouche vers sa

coiffure, comme pour ramener un cheveu égaré.

Le consul, cependant, observa, sur un ton d’affectueux et souriant

reproche :

— Oh ! père, je vous y reprends à railler ce que nous avons de plus

sacré !…

On s’était réuni dans « le salon des paysages », au premier étage de

l’antique et spacieux hôtel que la maison Johann Buddenbrook venait

d’acquérir dans la Mengstrasse et que la famille occupait depuis peu. Les

tapisseries solides et souples, séparées des murs par un espace vide,

représentaient de vastes paysages aux couleurs tendres, comme le mince

tapis qui revêtait le sol, des idylles dans le goût du XVIIIe siècle : joyeux

vignerons, laboureurs diligents, bergères joliment enrubannées qui,

penchées sur le miroir de l’onde, tenaient sur leurs genoux des agneaux bien

peignés ou échangeaient des baisers avec de galants bergers… Des soleils

couchants où dominaient les ors baignaient la plupart de ces paysages,

s’harmonisant ainsi avec l’étoffe des meubles laqués de blanc et les rideaux

de soie des fenêtres.

Le nombre des meubles n’était pas en rapport avec les dimensions de la

pièce. La table ronde aux pieds minces et droits rehaussés de légers filets

d’or n’était pas placée devant le canapé, mais contre le mur opposé, vis-à-

vis du petit harmonium dont le couvercle supportait un étui à flûte. Outre

les rigides fauteuils distribués régulièrement le long des cloisons, il n’y

avait qu’une petite table à ouvrage près d’une fenêtre et, en face du canapé,

un fragile secrétaire de luxe chargé de bibelots.

Par une porte vitrée, face aux fenêtres, on pouvait deviner, dans la

pénombre, une galerie à colonnes, tandis qu’à gauche de l’entrée s’ouvrait

la haute porte blanche à deux battants de la salle à manger. À l’opposé, dans

une niche demi circulaire et derrière une porte de luisante ferronnerie,

ajourée avec art, le poêle pétillait.

Le froid, en effet, était venu de bonne heure. Bien qu’on fût à peine à la

mi-octobre, de l’autre côté de la rue, le feuillage des tilleuls jaunissait déjà

autour du cimetière Sainte-Marie ; le vent sifflait dans les puissantes

arcatures gothiques de l’église, et une pluie fine et froide tombait. Pour

plaire à Mme Buddenbrook mère, on avait déjà placé les doubles fenêtres.

C’était jeudi, jour où, une fois par quinzaine, la famille se réunissait

régulièrement ; mais aujourd’hui, outre ses membres établis dans la ville, on

avait prié quelques bons amis à un dîner sans cérémonie et, sur les quatre

heures, au crépuscule tombant, on attendait les convives…

La petite Antonie ne s’était pas laissé arrêter par son grand-père dans sa

course en traîneau ; mais, boudeuse, elle exagérait encore la saillie

habituelle de sa lèvre supérieure. Elle venait d’arriver au pied du mont

Jérusalem, mais, incapable d’arrêter net la glissade, elle dépassa le but

comme un trait…

— Amen, dit-elle. Et puis je sais encore quelque chose, grand-père !

— Tiens ! elle sait encore quelque chose ! s’écria le vieux monsieur,

feignant de sentir par tout son corps l’aiguillon de la curiosité. As-tu

entendu, maman ? elle sait encore quelque chose ! Est-ce que quelqu’un

pourrait me dire…

— Quand on est foudroyé… dit Tony, soulignant chaque mot d’un

hochement de tête, c’est l’éclair qui est tombé. Mais quand on n’est pas

foudroyé, alors, c’est le tonnerre qui est tombé !

Là-dessus, elle croisa les bras, regardant les visages rieurs, en personne

sûre de son succès. Mais tant de science n’enchantait pas

M. Buddenbrook[8]. Il voulut absolument savoir de qui l’enfant tenait ces stupidités, et, lorsqu’il apparut que l’auteur responsable en était Ida

Jungmann, la petite gouvernante de Marienwerder, récemment engagée

pour les enfants, force fut au consul de prendre la défense de cette Ida.

— Vous êtes trop sévère, papa. Pourquoi ne pourrait-on pas, à son âge, se

faire de ces choses des représentations personnelles et bizarres…

— Excusez, mon cher… Mais c’est une folie ! Tu sais qu’il m’est

désagréable de voir fausser ainsi l’esprit des enfants ! Quoi ! c’est le

tonnerre qui tombe ? Eh ! je voudrais bien le voir tomber ! Et f… moi la

paix avec cette Prussienne !…

Le fait est que le vieux monsieur ne se montrait pas des mieux disposés

pour Ida Jungmann. Ce n’était pas, il s’en fallait de beaucoup, un esprit

borné. Il avait vu du pays en 1813. Il avait poussé jusqu’au sud de

l’Allemagne en chaise à quatre, pour acheter du blé comme fournisseur des

armées prussiennes. Il connaissait Amsterdam et Paris et, en homme éclairé,

ne jugeait pas absolument condamnable tout ce qui se trouvait au-delà des

portes de sa ville natale aux mille pignons. Mais, en dehors des affaires, il

était, dans ses relations sociales, plus enclin que son fils le consul à se

retrancher derrière des barrières strictes et à garder son quant-à-soi à l’égard

des étrangers. En conséquence, le jour où les Buddenbrook ramenèrent,

comme un enfant Jésus, d’un voyage en Prusse occidentale, cette orpheline

dont le père, aubergiste à Marienwerder, était mort depuis peu, le consul,

pour cette pieuse action, dut essuyer une scène au cours de laquelle le vieux

monsieur s’emporta presque uniquement en français et en patois. Ida

Jungmann, bien qu’elle atteignît à peine sa vingtième année, avait montré

d’ailleurs des aptitudes pour le ménage et l’éducation des enfants ; de plus,

par son loyalisme et sa conception prussienne des préséances, elle convenait

parfaitement à sa situation dans cette famille. C’était une personne aux

principes aristocratiques qui savait, à un cheveu près, distinguer la classe

sociale supérieure de la seconde et discerner, du haut en bas de l’échelle,

tous les degrés de la classe moyenne. Elle était fière de servir avec

dévouement la meilleure société et de lui appartenir de ce fait. Par exemple,

elle voyait sans plaisir Tony se lier avec une compagne d’école qui, selon

son estimation à elle, Mlle Jungmann, ne pouvait prétendre qu’à la bonne

classe moyenne… Juste à ce moment, la Prussienne elle-même apparut dans

la galerie et entra par la porte vitrée : c’était une jeune fille de taille

moyenne, vigoureusement charpentée, vêtue de noir, aux cheveux plats et

au visage honnête. Elle conduisait par la main la petite Clothilde, enfant d’une maigreur squelettique dans sa modeste robe de cotonnade fleurie et

dont la morne physionomie de vieille fille s’encadrait de cheveux ternes et

cendrés. Elle descendait d’une ligne collatérale totalement dépourvue de

fortune ; c’était la fille d’un neveu du vieux monsieur Buddenbrook,

régisseur dans un domaine des environs de Rostock. Du même âge

qu’Antonie et de nature docile, elle était élevée dans la maison.

— Tout est prêt, dit Mlle Jungmann, roulant dans sa gorge comme un

ronronnement le r que jadis elle ne parvenait absolument pas à prononcer.

Thilda a joliment aidé à la cuisine ; pour un peu, Trina n’aurait eu qu’à se

croiser les bras…

M. Buddenbrook sourit ironiquement dans son jabot de la prononciation

de l’étrangère, mais le consul, en caressant la joue de sa petite nièce :

— Voilà qui est bien, Thilda, « prie et travaille », est-il écrit. Notre Tony

devrait bien suivre ton exemple, mais elle incline trop souvent à la paresse

et à l’orgueil…

Tony, sans lever la tête, regardait en dessous son grand-père, sachant bien

qu’il la défendrait selon son habitude.

— Non, non, dit-il, tiens la tête haute, Tony ! Courage ! Ce qui est bon

pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Que chacun suive sa nature. Certes,

Thilda est sage, mais nous ne sommes pas non plus à mépriser. Ce que je

dis n’est pas raisonnable, Bethsy ?

Il s’adressait à sa bru, qui avait coutume de flatter ses goûts, tandis que

Mme Antoinette, plutôt par finesse que par conviction, prenait en général le

parti du consul. Ainsi les deux générations, comme en un chassé-croisé, se

tendaient les mains.

— Vous êtes trop bon, papa ; Tony s’efforcera de devenir une femme

intelligente et capable… Les garçons sont-ils revenus de l’école, Ida ?

Mais Tony, qui, des genoux de son grand-père, pouvait surveiller la rue à

travers l’« espion » de la fenêtre, cria presque au même moment :

— Voilà Tom et Christian qui remontent la rue Saint-Jean avec

M. Hoffstede… et l’oncle docteur.

Le carillon de Sainte-Marie entonna un cantique : bam ! bim, bim-boum,

avec un tel mépris de la mesure qu’on eût été bien en peine de l’identifier,

mais néanmoins fort solennel. Puis, tandis que la petite et la grande cloche

racontaient, tour à tour joyeuses et très dignes, qu’il était quatre heures, la

sonnette du tambour d’entrée emplit de son tintement aigu le grand

vestibule du rez-de-chaussée. C’était, en effet, Tom et Christian qui arrivaient avec les premiers invités, le poète Jean-Jacques Hoffstede et le