Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 7 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VI

vieux maître de céans, elle ne répondit que par un interminable :

— Môon… Dieu, môon ôon-cle ! aimable, étonné et niais.

Sans se laisser décontenancer, elle mangeait, bien que cela ne lui profitât

guère et qu’on l’en raillât, avec cet appétit des parents pauvres qui se

dédommagent, d’instinct, quand les riches tiennent pour eux table ouverte ;

elle souriait, impassible, emplissait son assiette de bonnes choses, patiente,

tenace, famélique et maigre.

 

CHAPITRE VI

 

Alors, dans deux grandes coupes de cristal, apparut le pudding fourré,

édifice savant de macarons, de framboises, de biscuits et d’œufs à la neige ;

au bout de la table, cependant, quelque chose flamba : c’était le plum-

pudding, dessert favori des enfants, qu’on venait de leur servir.

— Thomas, mon fils, veux-tu bien ? dit Johann Buddenbrook, sortant un

imposant trousseau de clefs de la poche de sa culotte. Dans la deuxième

cave, à droite, le deuxième casier, derrière le bordeaux rouge, deux

bouteilles, n’est-ce pas ?

Alors Thomas, habitué à des commissions de ce genre, partit au pas de

course et revint avec des flacons tout couverts de poussière et de toiles

d’araignée. Mais à peine le vieux malvoisie, jaune comme l’or et doux

comme le raisin, se fut-il épanché de ce récipient modeste dans les verres à

dessert que, toute conversation cessant, le pasteur Wunderlich se leva et se

mit à porter un toast agréablement tourné. La tête légèrement inclinée de

côté, son blanc visage éclairé d’un fin sourire plein d’enjouement, décrivant

de sa main libre de menus gestes précieux, il parlait sur ce ton de causerie

aisé et naturel qu’il n’abandonnait jamais, même en chaire…

— Or donc, qu’il vous plaise, mes bons amis, de vider avec moi un verre

de cette délectable liqueur à la prospérité de nos aimables hôtes pour fêter

leur nouvelle et fastueuse demeure – buvons à la prospérité de la famille

Buddenbrook, de ses membres présents et absents…

« Les membres absents ? pensa le consul, s’inclinant devant les verres

qu’on levait vers lui. Est-ce une simple allusion à ceux de Francfort, aux

Duchamps de Hambourg, ou bien le vieux Wunderlich aurait-il une arrière-

pensée ?… »

Il se leva pour choquer son verre contre celui de son père et le regarda

affectueusement dans les yeux.

Alors le courtier Grätjens se dressa, opération qui demanda du temps ;

une fois sur pied, il but à la maison Johann Buddenbrook, à son avenir et,

d’une voix quelque peu glapissante, lui souhaita, pour le plus grand honneur

de la ville, bonheur et prospérité.

Johann Buddenbrook remercia les orateurs de toutes ces amicales

paroles, d’abord en tant que chef de famille, ensuite comme chef aîné de la

firme, sur quoi il envoya Thomas quérir une troisième bouteille de

malvoisie, les deux bouteilles prévues n’ayant pas suffi.

Lebrecht Kröger parla lui aussi. Mais il se permit de rester assis, ce qui

lui conférait plus d’aisance, et, avec une charmante mimique de la tête et

des mains, il dédia son toast aux deux maîtresses de maison,

Mme me Antoinette et la jeune M Buddenbrook.

Après lui, comme le pudding et le malvoisie touchaient à leur fin,

lentement, en toussotant, salué par un « Ah ! » général, M. Jean-Jacques

Hoffstede se leva… les enfants, au bout de la table, applaudirent dans leur

excès de joie.

— Oui, excusez ! je n’ai pu me dérober… dit-il, portant un doigt à son

nez pointu et tirant un papier de sa poche…

Un profond silence se fit dans la salle.

La feuille qu’il tenait entre les mains était adorablement enluminée et,

dans un ovale ménagé entre des fleurs rouges et une multitude d’entrelacs

dorés, il lut ces paroles :

« Hommage d’amitié à la famille Buddenbrook, avec qui nous fêtons

dans la joie l’inauguration de sa nouvelle demeure. Octobre 1835. »

Ensuite, il tourna la page et commença, d’une voix déjà légèrement

chevrotante :

 

Ma chanson fidèle et modeste

Peut-elle manquer en ce jour

De vous chercher avec amour

Dans ce palais, présent céleste !

 

Je chante tes cheveux d’argent,

Ami, ton épouse admirable

Et ce couple au vôtre semblable,

Toujours jeune et toujours aimant.