Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 25 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VII

Le jeune Schwarzkopf se mit à rire et secoua la tête avec une pitié

railleuse.

— Ah non, que pourrait-il bien y avoir ?… Cette gazette-là, voyez-vous,

n’est qu’une piètre feuille de chou.

— Oh ! papa et maman n’ont jamais pu s’en passer !

— Mon Dieu ! dit-il en rougissant… Je la lis bien, moi aussi, comme

vous voyez, précisément parce qu’on n’a pas autre chose sous la main. Mais

que M. le consul Untel pense à célébrer ses noces d’argent, voilà qui n’est

guère palpitant… Oui, oui ! Vous riez… Mais si seulement vous pouviez

lire certaines feuilles, la Gazette de Hartung, de Königsberg… ou le

Journal rhénan…, vous y trouveriez bien autre chose, quoi que le roi de

Prusse puisse dire[20]…

— Que dit-il donc ?

— Oui… non, il m’est malheureusement impossible de le rapporter

devant une dame… (Et il rougit encore.) Il s’est exprimé assez durement sur

le compte de cette presse, poursuivit-il avec un sourire d’une ironie un peu

forcée qui fut un moment pénible à Tony. C’est qu’elle ne met pas de gants

pour traiter du gouvernement, des nobles, de la prêtraille et des

hobereaux… Elle est bien trop habile à berner la censure…

— Et vous, est-ce que vous l’appréciez, la noblesse ?

— Moi ? demanda-t-il embarrassé…

Tony se leva.

— Allons, nous en reparlerons une autre fois. Que diriez-vous si j’allais

maintenant sur la plage ? Voyez, le ciel est presque bleu. Il ne pleuvra plus

aujourd’hui. J’ai la plus grande envie d’aller me replonger dans la mer.

Voulez-vous m’y accompagner ?…

 

CHAPITRE VII

 

Elle avait mis son grand chapeau de paille et ouvert son ombrelle, car,

malgré une légère brise marine, la chaleur était ardente. Le jeune

Schwarzkopf, en chapeau de feutre gris, marchait à côté d’elle, son livre à la

main, et la regardait parfois de biais. Ils suivirent le quai et se promenèrent

dans le jardin du Casino, qui étalait, muet et sans ombre, ses allées sablées

et ses massifs de rosiers. Le kiosque à musique, blotti parmi les conifères,

faisait silencieusement vis-à-vis au Casino, à la pâtisserie et aux deux chalets suisses reliés l’un à l’autre par une longue galerie. Il était environ

onze heures et demie ; les baigneurs sans doute étaient encore sur la plage.

Ils traversèrent tous deux le grand terrain de jeu réservé aux enfants, avec

ses bancs et sa grande balançoire ; ils passèrent tout près de l’établissement

des bains chauds et coupèrent, sans se presser, à travers le terre-plein du

phare. Le soleil pesait sur le gazon, en dégageant une odeur chaude et

balsamique de trèfle et d’herbe, où semblaient flotter puis filer brusquement

de bourdonnantes mouches bleues. Une rumeur monotone et assourdie

montait de la mer, dont les lointains s’allumaient, par intervalles, de petits

moutons d’écume.

— Que lisez-vous donc ? demanda Tony.

Le jeune homme prit le livre à deux mains et le feuilleta vivement, à

rebours.

— Ah, ce n’est pas un livre pour vous, mademoiselle Buddenbrook ! Des

histoires de sang, d’entrailles et de misère… pas autre chose. Ici, voyez-

vous, il est question de l’œdème du poumon, vulgairement dénommé

catarrhe suffocant. Dans ce cas, les vésicules pulmonaires sont remplies

d’un liquide aqueux… c’est dangereux au plus haut degré, et c’est ce qui se

produit dans la congestion pulmonaire. À l’état aigu, on ne peut plus

respirer, et l’on meurt tout simplement. Et tout cela est traité de très haut

avec la plus complète indifférence.

— Oh, fi donc !… Mais quand on veut être docteur… Je veillerai à ce

que vous deveniez le médecin de la maison quand le docteur Grabow

prendra sa retraite, tenez-vous sur vos gardes !

— Ha, ha ! Et que lisez-vous donc, avec votre permission, mademoiselle

Buddenbrook ?

— Connaissez-vous Hoffmann ? questionna Tony.

— Celui du Maître de chapelle et du Vase d’or ? Oui, c’est très joli…

Mais, voyez-vous, c’est plutôt pour les dames. Les hommes, aujourd’hui,

ont bien autre chose à lire.

— Maintenant, j’ai une question à vous poser, dit Tony après quelques

pas. Voici : comment vous appelez-vous, en somme, de votre prénom ? Je

ne suis pas encore arrivée à le comprendre… cela me donne sur les nerfs. Je

m’y suis cassé la tête…

— Vous vous y êtes cassé la tête ?

— Ah ! ne me rendez donc pas la chose plus difficile. Il n’est peut-être

pas convenable de ma part de vous poser cette question, mais je suis curieuse, de mon naturel… Au demeurant, je pourrais bien vivre sans le

savoir.

— Eh bien, je m’appelle Morten, dit-il, rougissant comme jamais

auparavant.

— Morten ? C’est joli !

— Oh ! joli…

— Oui, mon Dieu… C’est à tout le moins plus joli que Pierre ou Paul.

C’est quelque chose d’original, un tantinet étranger…

— Vous êtes romantique, mademoiselle, vous avez trop lu Hoffmann…

Voyez-vous, la chose est toute simple : mon grand-père était à demi

norvégien et s’appelait Morten. On m’a donné son nom au baptême. C’est

tout…

Tony marchait précautionneusement parmi l’herbe haute et coupante qui

poussait au bord de la plage nue. Devant eux se développait la file des

cabines de bois aux toits coniques, entre lesquelles on pouvait apercevoir

les guérites, plus proches de l’eau : autour d’elles, des familles entières

étaient étendues dans le sable chaud : dames à conserves bleues, tenant un

ouvrage emprunté à un cabinet de lecture ; messieurs en costumes clairs

qui, de leur canne, dessinaient paresseusement des figures sur le sable ;

enfants hâlés, aux grands chapeaux de paille, qui bêchaient, se roulaient,

creusaient des puits, pétrissaient des gâteaux dans des moules de bois,

perçaient des tunnels, barbotaient, jambes nues, dans les dernières vagues et

faisaient flotter des bateaux. À droite, le bâtiment de bois de l’établissement

de bains s’avançait sur la mer.

— Maintenant, nous allons tomber tout droit sur la cabine des

Möllendorpf, dit Tony. Faisons un petit détour.

— Volontiers… Mais vous allez sans doute vous joindre à leur cercle…

Je m’assiérai là-bas, sur les pierres.

— Me joindre à eux… oui, oui, il me faudra sûrement leur dire bonjour.

Mais ça m’est tout à fait désagréable, sachez-le. Je suis venue ici pour avoir

la paix…

— La paix ? Qui vous la trouble ?

— Eh bien, vous dire qui…

— Écoutez, mademoiselle, moi aussi j’ai quelque chose à vous

demander, mais plus tard, à l’occasion, quand nous aurons le temps. Pour

l’instant, permettez-moi de vous dire au revoir. Je vais m’asseoir là-bas, sur

les pierres…

— Ne voulez-vous pas que je vous présente, monsieur Schwarzkopf ?

demanda Tony avec importance.

— Non, ah non… dit Morten avec précipitation, grand merci. Ce n’est

pas là ma place, savez-vous ! Je vais m’asseoir là-bas, sur les pierres…

Tandis que Morten s’en allait à droite, vers les grands rochers que l’eau

baignait, du côté de l’établissement, Tony se dirigea vers la nombreuse

société installée en groupe devant le pavillon des Möllendorpf. Il y avait là

les familles Möllendorpf, Hagenström, Kistenmaker et Fritsche, presque

uniquement des femmes et des enfants, à l’exception du consul Fritsche de

Hambourg, propriétaire de la station, et de Peter Döhlmann, le libertin :

c’était un jour de semaine, et la plupart des messieurs vaquaient à leurs

affaires en ville. Sur le seuil d’une cabine, le consul Fritsche, homme d’un

certain âge, au visage glabre et distingué, suivait de la lorgnette un voilier

encore visible au loin ; Peter Döhlmann, debout, coiffé d’un chapeau de

paille à larges bords, causait avec les dames étendues sur des plaids dans le

sable ou assises sur de petits pliants de toile à voile : c’étaient Mme la

sénatrice Möllendorpf, née Langhals, qui jouait avec un face-à-main à long

manche et dont la tête s’entourait de cheveux gris ébouriffés ;

Mme Hagenström avec Julie, restée assez petite, mais portant déjà comme sa

mère des brillants aux oreilles ; M me Kistenmaker, accompagnée de ses

filles, et Mme Fritsche, petite dame ridée sous son bonnet qui, dans cette

station balnéaire, remplissait les fonctions de maîtresse de maison. Rouge,

accablée de fatigue, elle ne rêvait que bals d’enfants, tombolas et régates…

Sa lectrice était assise à quelque distance. Les enfants jouaient au bord de

l’eau.

Kistenmaker et fils représentaient cette florissante maison de vins qui,

depuis ces dernières années, commençait à détrôner C.F. Köppen. Les deux

fils, Édouard et Stéphane, travaillaient déjà dans le commerce paternel… Le

consul Döhlmann n’avait rien de cette élégance de manières qui

caractérisait par exemple un Justus Kröger ; c’était un honnête libertin,

spécialisé dans le genre grossier, mais bon enfant, qui, en société, pouvait se

permettre d’extraordinaires licences, se sachant aimé pour son originalité,

surtout par les dames… en raison du sans-gêne de ses manières. Au cours

d’un dîner chez les Buddenbrook, où le retard prolongé d’un plat mettait la

maîtresse de maison dans l’embarras et jetait un froid sur la société

impatiente, il rugit par-dessus la table, de sa voix grasse et tonitruante, un :

« J’attends la suite, madame ! » qui rétablit la bonne humeur.

C’est de cette même voix sonore et vulgaire qu’il racontait, pour

l’instant, des anecdotes douteuses, assaisonnées de patois.

La sénatrice Möllendorpf, fatiguée à force de rire, criait tout d’une

haleine :

— Mon Dieu, monsieur le consul, cessez donc un moment !

Tony Buddenbrook fut accueillie froidement par les Hagenström, et avec

une grande cordialité par le reste de la compagnie. Le consul Fritsche lui-

même descendit avec précipitation les marches de la cabine, espérant que,

l’année suivante tout au moins, les Buddenbrook contribueraient eux aussi à

peupler la station.

— Votre serviteur, mademoiselle, dit le consul Döhlmann, en soignant le

plus possible sa prononciation, car il savait que M lle Buddenbrook

n’appréciait pas extrêmement ses manières.

— Mademoiselle Buddenbrook !

— Vous ici ?

— Charmée !

— Et depuis quand ?

— Et quelle toilette ravissante !

— Et vous logez… ?

— Chez les Schwarzkopf.

— Chez le commandant du pilotage ?

— Que c’est original… original !

— Terriblement original !

« Terriblement » était le terme à la mode.

— Vous logez en ville ? répéta le consul Fritsche, propriétaire du Casino,

sans laisser soupçonner combien il en était affecté…

— Aurons-nous le plaisir, à notre prochaine réunion… ? demanda son

épouse.

— Oh ! pour quelques jours seulement à Travemünde ? remarqua une

autre dame…

— Ne trouvez-vous pas, ma chère, que les Buddenbrook sont trop

exclusifs ? murmura tout doucement Mme Hagenström à la sénatrice

Möllendorpf…

— Et vous ne vous êtes pas encore baignée ? s’enquit quelqu’un.

— Quelle est celle de ces demoiselles qui n’a pas pris son bain

aujourd’hui ? Mariette, Julie, Louisette ? Vos amies vous accompagneront,

cela va sans dire, mademoiselle Antonie…